On a volé mon Armée, mon Armure, mon Amour et mon Âme

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Publié le 26 janvier 2006

Ce texte a été rédigé à la suite de mon retour de mission en Bosnie-Herzégovine, en 2002, et envoyé au concours littéraire de Radio-Canada en janvier 2012. Le 30 novembre 2024, j’assiste à la pièce de théâtre « 5 balles dans la tête », et me souviens de son existence, et de son propos ou je dénonçais l’injustice de ces combats et de ces luttes, dans lequel je me suis perdu pour des années…

Début de la fin

Comme pour ceux qui vivaient lors de l’assassinat de JFK, nous pourrons tous dire à la fin de notre vie où nous nous trouvions lorsque nous avons appris la nouvelle ce matin là.

Quant à moi, j’étais au milieu de la cafétéria de la base militaire de Valcartier, mon plateau à déjeuner dans les mains, marchant distraitement vers une table, sans vraiment remarquer l’étrange silence qui régnait sur les quelques 500 soldats présents pour déjeuner. Tous les regards étaient tournés vers les télévisions.

Il était 08h55 le 11 septembre 2001, la première tour venait d’être attaquée à New-York et nous allions bientôt découvrir que le monde allait changer ce jour là.

J’étais un soldat en entraînement pour une mission de paix et reconstruction en ex-Yougoslavie, mais j’allais servir sur le premier front entre Islam et Chrétienté de l’histoire moderne, ce que nous ignorions encore car, personne n’avait été préparé à cela.

Je crois donc ne pas parler en mon seul nom lorsque j’affirme m’être alors fait “voler” ma mission.

On m’a volé mon Âme.

Lorsque j’ai décidé de partir pour la Bosnie en août 2001, le monde était encore ce que nous avions toujours connu depuis la guerre froide, et c’est avec foi que j’avais décidé d’aller mettre mes convictions au service de quelque chose de plus grand que moi : La Paix.

Bien que formé au combat comme fantassin dans l’armée canadienne, dans les années ’90 il y avait toujours l’optique que le Canada était d’abord et avant tout un pays leader dans les opérations de paix à travers le monde. Nous étions des dizaines de militaires à porter fièrement un uniforme qui, au delà de projeter une image de soldat, portait en lui un symbole, un prestige associé à 40 ans d’interventions outre-mer passées au service de la paix. Nous servions la tradition des casques bleus implantée par Lester B. Pearson. J’y croyais moi, en tout cas.

J’étais fier d’être un soldat qui ne se battrait pas. Hé oui. Même si je m’entraînais au combat depuis des années, c’était un jeu pour moi, pour nous. Il s’agissait d’un simple passage nécessaire à l’atteinte du but recherché : aider des gens.

L’entraînement pour la mission était commencé depuis dix jours à peine et je me retrouvais là, à l’embouchure du premier conflit mondial du 21e siècle. Faisant partie du groupe militaire en entrainement le plus complet et « en force » au Canada, nous étions les plus « prêts et disponibles » au service du gouvernement.

Alors même si nous devions partir pour la Bosnie, pendant 72H, nous avons été en « stand by » pour… l’Afghanistan.

Bon sang! Je n’avais pas signé pour cela… Je n’avais pas signé un contrat de service d’un an pour aller faire la guerre en Afghanistan, mais la paix en ex-Yougoslavie !

Mais j’avais signé, donc… c’était la petite clause du bas de contrat «  et toutes autres exigences opérationnelles exigées par le service » qui prenait acte.

C’est donc là, pendant ces heures que j’ai subi la déchirure la plus douloureuse de ma vie.

Toutes mes croyances et convictions se sont envolées, tout a changé. C’est au cours de ces heures que le doute s’est instauré en moi.

Cette mission pour laquelle je m’étais engagé en Bosnie, devait en être une de paix et de reconstruction, mais allait ébranler mon amour de la vie car, en me forçant à servir une cause qui ne m’inspirait pas, j’allais perdre une partie de mon innocence.

C’est une horrible impression de ne plus pouvoir contrôler votre destinée, même pour quelques heures. Ou quelques secondes. On ressent la chose de façon très aigüe. C’est comme une main glaciale qui vous aspire toute votre force, votre confiance en vous, en l’avenir, en la vie.

Si je vous posais la question : vous êtes-vous déjà vraiment senti menacé ? Avez-vous déjà vraiment senti l’essence de votre être se vider de votre corps ? Vous êtes-vous déjà retrouvé seul, sans énergie vitale, devenu lourd et impuissant ?

J’ai non seulement ressenti un peu tout cela dans les jours suivant le 11 septembre 2001, mais en plus, cela allait empirer dans les semaines et mois suivants. Je dirais même que ce qui a tout détruit est cette chose que l’on a si fortement stimulée afin de développer des mécanismes de défense pour qu’ils deviennent nature et réflexe… Il s’agit de La Peur !

Tout d’un coup, du jour au lendemain, à nous qui n’étions pas préparés à cela, la situation et le contexte mondial nous a imposé de nouvelles règles du jeu.

On m’a volé mon Armure.

Lorsque tu pars pour la paix, lorsque tu travailles dans un esprit de paix, tu prépares ton esprit à un travail « au devant des gens », en vue de les aider. Tu vas vers les gens, tu anticipes leurs besoins avec l’objectif d’y répondre, et avec des ressources pour le faire. La motivation à ces actions est de savoir que tu es là pour ça et que ta mission sera accomplie lorsque ces gens verront leur qualité de vie améliorée grâce à tes efforts, tes actions.

C’est un peu ce que j’appelle l’armure légère de chevalier.

Sauf que lorsque tu pars pour la guerre, l’approche est toute autre…

Tu n’anticipes plus les besoins, mais la menace. Tu appréhendes au lieu d’agir avec empathie.

Le moteur de tes actions devient autre que « aider ton prochain ».

Tu deviens influencé par la « peur » et l’anticipation de l’autre, tu deviens un robot animé par le réflexe de ne pas te faire tuer. L’hypervigilance devient de mise et les comportements pour protéger ta vie, la routine. Ta mission sera accomplie avec l’atteinte d’objectifs stratégiques et tactiques, et non plus humains.

Ça, c’est l’armure lourde du conquérant.

Nos actions seraient désormais mues par la méfiance plutôt que par la confiance.

Mon armure de coeur à moi devenait donc désuète, obsolète pour la bataille en cour, et le sentiment d’échec avec lequel je suis revenu allait me laisser vide et sans fierté pour des années.

Immense est la douleur que représente la perte de ses aspirations, de son inspiration, de ses envies, de son âme. C’est comme devoir faire le deuil d’un proche.

On m’a volé mon Amour.

En 2001, l’occident ne connaissait rien de l’Islam. Encore moins qu’aujourd’hui.

La Bosnie est un pays musulman. Ben Laden est terroriste ET musulman. Donc tous les musulmans sont terroristes.

A cause de ce lien sans fondement, basé sur notre ignorance et notre peur de l’autre, tout d’un coup, on ne pouvait plus aller vers les gens, mais devions les considérer comme des menaces. Et au lieu d’y aller pour reconstruire, nous devions « trouver des preuves » de talibans. En Bosnie ! Notre mission a totalement changée. Nous sommes devenus méfiants, au lieu de confiants.

La méfiance change les règles. Cela devient un état intérieur. Cette « peur de l’autre » imposée par un contexte modifie bien sûr vos actions, votre attitude à l’égard des autres, mais en plus elle mine votre paix intérieure.

L’anticipation de l’autre vous amène à toujours devoir être sur vos gardes, en état d’alerte. Et c’est psychologique, l’on ne peut s’ouvrir à l’amour en vivant dans l’état de peur et de survie. C’est l’un ou l’autre.

J’ai alors vraiment compris comment la méfiance était le contraire de confiance.

Se protéger des méchants tient malheureusement aussi les gentils à distance. Au contraire de vous nourrir en énergie, cela vous en demande continuellement. 

Cela tue l’amour.

On m’a volé mon Armée.

Combien de soldats de paix étions-nous à avoir perdu nos convictions et notre principale force de frappe ?

Nous, qui partions d’un État leader de paix, et dans un état de paix intérieure

Nous, qui œuvrions au service DE, et à la poursuite d’UN État de paix…  

Nous nous sommes fait voler la cause de nos efforts, de nos sacrifices et devenions désormais esclaves d’un État de paix en état de guerre. Au lieu de revenir avec un sentiment du devoir accompli, c’est vide et avec de nouveaux réflexes détestables de méfiance que nous sommes revenus.

On m’a volé « mon » armée dans laquelle je m’étais engagé dès l’âge de 16 ans !

Nous étions les premiers à vivre ce changement d’état d’esprit en mission et d’approche face à la menace. Nous sommes les premiers à avoir directement vécu les conséquences du 11 septembre 2001 sur la politique étrangère du pays. Le système n’était pas encore conçu pour les blessures psychologiques de mission.

Finalement, la « vraie mission de reconstruction »

J’ai mis cinq ans pour revenir à moi, pour retrouver enfin, après les doutes, la confiance en la vie, en l’avenir, en moi-même… la confiance en l’autre, en l’univers. Croire que l’humain a du bon, qu’il fait de son mieux en fonction de ce qu’il connaît, dans son contexte.

J’ai compris que l’on ne pouvait juger des actions d’autrui sans avoir soi-même traversé l’épreuve afin d’en saisir l’essence et la nature des  pourquoi…Et que bien malgré nous, nous avions subi cette transition forcée :

De la construction d’un état intérieur à la régression du cœur…

De la confiance à la méfiance…

De la paix à la guerre…

De l’amour à la peur…

Fuyant  pour des années les remords et la culpabilité car, ne sont-ce pas là tout ce qui nous reste en bout de course?

On m’a volé mon armée, mon armure, mon amour et mon âme.

Un Soldat enfin en Paix

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