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CARNET DE VOYAGE D’UN CANADIEN AU SÉNÉGAL – CVCS
DU 2 FEV AU 2 MARS 2013
SEN1-01 à SEN1-12
RECCUEIL DE TEXTES

MÉMOIRES DE CDC

Présentation des Carnets de Voyage d’un Canadien au Sénégal
Ne nous est-il tous pas déjà arrivé de nous retrouver dans un endroit, un lieu, un moment où l’on se dit à nous-mêmes « Wow ! Quelle chance d’être ici ! J’aimerais le partager avec… ?» Un parent, un amour, un ami…
Eh bien voilà ! J’en suis à mon énième voyage à l’étranger, mais pour la première fois, je réussis à capter, à saisir certains moments arrachés au passage du temps en les figeant en mots issus de ma mémoire, colorés d’un peu de plaisir créatif pour le bon plaisir du lecteur. Je me suis forcé de reconstituer le plus fidèlement possible les ambiances, les atmosphères dans lesquelles j’expérimente chaque nouveau jour de ce mois de février 2013 dans le cadre d’une mission de travail au Sénégal.
Il s’agit de quelques histoires racontées sans aucune objectivité, totalement orienté par ma vision très personnelle et colorée. Je vous partage quelques heures de vécu teintées de mes perceptions culturelles régionales dans un cadre multinational et diversifié à souhait.
Il n’est nulle question de rapporter exactement l’histoire du groupe et de notre mission au Sénégal, mais plutôt d’observations du moment présent, simples tranches de vie toutes personnelles partagées et présentées en utilisant les personnages accompagnateurs comme supports anecdotiques.
Tous les noms ont été changés, et rien de ce qui est mentionné ne constitue une prise de position ou un jugement d’opinion personnelle. Je joue librement avec les mots et me permet des raccourcis historiques ou stéréo-typiques pour alléger certains événements ou imager certains tableaux. Je me permets justement l’emploi de stéréotypes et préjugés épouvantables qui ne représentent en rien mon opinion à moi sur quoi que ce soit. Il ne s’agit que d’art littéraire après-tout, simple distraction, sans affirmations.
N’ayant ni le talent, ni la prétention pour soutenir une trame narrative conséquente, il ne s’agit en rien d’un roman, ni d’un essai. Je vous expose donc simplement 12 tableaux, consécutifs dans le temps, sur 28 jours. Comme chaque volet a été rédigé en lui-même, ce sont comme des épisodes séparés les uns des autres, mais dans un cadre général Africain sénégalais.
Je vous suggère en conséquence de ne lire qu’une histoire ou deux par jour, et de vous laisser enrober doucement par les couleurs, les saveurs et la chaleur de l’atmosphère de Dakar.
Merci de vivre avec moi ces moments très personnels, et humains… Je suis heureux de pouvoir vous les partager, et j’espère que vous y découvrirez tout comme moi, des paysages colorés et vivants, peuplés de gens attachants. Et permettez-moi un petit abus d’auteur en remerciant affectueusement mes correctrices dévouées performantes, Doris et Jacinthe. Merci Maman et Marraine. 😉
Bon voyage…
Votre guide accompagnateur,
Christophe D. Côté
aka Souleymane Ndiaye
CARNET DE VOYAGE D’UN CANADIEN AU SÉNÉGAL
TABLE DES MATIÈRES
| NO | TITRE | DATE | PAGE |
| SEN1-01 | DÉPART DU CANADA | 1 FEV 13 | 6 |
| SEN1-02 | ARRIVÉE À DAKAR | 2 FEV 13 | 18 |
| SEN1-03 | LEÇONS DAKAROISES | 4 FEV 13 | 31 |
| SEN1-04 | PREMIÈRE VISITE AU LAC ROSE | 8 FEV 13 | 49 |
| SEN1-05 | L’ÎLE DES ESCLAVES | 15 FEV 13 | 80 |
| SEN1-06 | UNE VISITE IMPROMPTUE | 15 FEV 13 | 102 |
| SEN1-07 | DEUXIÈME VISITE AU LAC ROSE | 21 FEV 13 | 120 |
| SEN1-08 | DERNIÈRE VISITE AU LAC ROSE | 22 FEV 13 | 172 |
| SEN1-09 | SMALL ACT SPEAK LOUD | 23 FEV 13 | 192 |
| SEN1-10 | UN SOUPER EN FAMILLE À PIKINE | 26 FEV 13 | 202 |
| SEN1-11 | SOIRÉE SPECTACLE DE DÉPART | 28 FEV 13 | 237 |
| SEN1-12 | LES HEURES INFINIES | 1E MARS 13 | 272 |
| SEN1-13 | CONCLUSION | 28 JAN 14 | 312 |
V-1.26
Révision du 3 juin 14 – Nettoyage et Mise en Page du 4 jan 2023 pour édition
Times New Roman, caract 16, interligne 1.5, paragraphes justifiés.
Montréal, Québec, Canada.
Retrouvez ces carnets en pdf au lien https://drive.google.com/file/d/1TWSISUUDlY28acDkusPSqa0bqd12PkIk/view?usp=sharing
CARNET DE VOYAGE D’UN CANADIEN AU SÉNÉGAL
DU 2 FEV AU 2 MARS 2013
SEN1-01 : DÉPART DU CANADA
SEN1-01 – DÉPART DU CANADA
Du froid polaire vers la poussière du désert…
D’Ottawa à Dakar en passant par Washington.
1E fév 2013, Canada
Jour 0
Je me réveille en sursaut au son du téléphone. Le cadran indique 03h15am. Je décroche et une mielleuse voix robotisée me glisse gentiment à l’oreille, avec un doux accent métallique « this-is-your-wake-up-call»… Ha oui ! C’est vrai, j’avais demandé qu’on me réveille pour être à l’heure au lobby de l’hôtel. Je suis dans un Holliday-Inn d’Ottawa, à deux pas de l’aéroport d’où je m’envolerai pour l’Afrique.
Durant mes heures d’attente ici, j’ai écrit, et j’ai pris un bain! Oui, un bain! J’a-ghi les bains! C’est «bain» trop long! Fallait bien que je sois à l’hôtel pour ça ! J’avoue que ce fut très relaxant. Mais long. Comme un bain.
Je traîne un peu dans mon lit, me lève vers 03h30, prépare du café avec-la-tite-machine-dans-les-chambres-qui-fait-deux-tasses et go, descends au lobby pour rejoindre mes compagnons de voyage qui s’y trouvent déjà. Rendu là je me sers un autre café dans la machine du lobby, et à l’instant où je pose mes lèvres sur le bord du verre-en-carton-à-la-con, je ressens ce très caractéristique picotement qui précède toujours la venue d’un feu-sauvage. Le problème avec cette merde d’herpès, c’est que je l’ai dans le sang. Lorsque le système immunitaire s’affaiblit, ou que je suis très stressé, c’est la première manifestation concrète. Il m’était arrivé exactement la même chose quand j’ai été déployé en Bosnie, j’avais eu un feu-sauvage en embarquant dans l’avion ! C’est incroyablement rapide et puissant : une minute tu ne l’as pas, la minute d’après tu l’as.
Merde que je me dis ! Je n’en ai pas eu depuis deux ans au moins, et ne suis même pas certain d’avoir emporté mon onguent-magique-contre-les-feux-sauvages-qui-coûte-20$-pour-trois-gouttes-ciboère!
Immédiatement, dret-là en attendant la navette qui me conduit à l’aéroport, j’entreprends d’ouvrir mon bagage pour y trouver ma trousse d’hygiène. Si j’ai une chance d’avoir ma tite-crème-magique, c’est là. En ouvrant ma trousse, mon doigt accroche sur quelque chose de bizarre. Je pousse et tire un peu, regarde… Merde encore ! Dans mon empressement, je viens de m’ouvrir le bout du doigt comme un con sur mon rasoir. Et là ça pisse le sang. Faaaaack ! Pis je n’ai pas ma crème en plus. Donc je me retrouve avec un feu-sauvage-pas-d’onguent et un boute-de-doigt-pas-de-plasteur-qui-saigne. Je tâche de refermer tout ça au plus vite, pour ne pas retarder mon embarquement dans la navette si elle se présente… je mets du sang partout. Faaaack again! Sti que je me trouve con. En 10 minutes, je me suis créer deux lésions. Mineures, mais quand même, mieux vaut éviter toutes les lésions potentielles à infection quand tu vas en Afrique ! Bon, ben je vais dealer avec que je me dis.
Par bonheur, l’ambiance est joyeuse. Je suis intégré dans un groupe d’une quinzaine de personnes, et nous allons à Dakar pour enseigner un programme de coopération «inter-agence» à des militaires provenant d’une dizaine de pays africains. Je crois qu’au moins un ou deux des collègues n’ont tout simplement pas quittés le bar depuis notre arrivée hier vers 21h. Ils sont drôlement joyeux en tout cas. C’est bien.
Après quelques minutes, la navette nous conduisant à l’aéroport d’Ottawa se présente enfin. L’air extérieur est glacial, le vent nous soulève presque de terre tellement il est intense! Le thermomètre indique -37 degrés… vivement l’Afrique!
L’attente de l’attente…
Nous voilà rendus à l’aéroport pour l’interminable attente d’enregistrement des bagages et «la fouille». Nous y rencontrons un autre instructeur civil qui se joint à nous pour le voyage. Il est haut fonctionnaire dans un département qui finance ce projet, et a beaucoup d’expérience du domaine civilo-militaire. Mi-trentaine, Stefane, il connait déjà la plupart des membres de l’équipe et salue tout le monde avec affection. Good.
Quant à moi, malgré les conseils d’un bon ami qui fait du gym fitness, j’avais décidé de m’apporter dans un petit sac un mélange de créatine-arginine-et-grosse-poutine sans vérifier si les produits pouvaient passer par les Étas-Unis ou non. Comme vous le savez, il y a des produits légaux ici qui ne le sont pas là-bas. En fait je n’avais aucune inquiétude jusqu’à la veille de l’embarquement ou mon ami-fitness m’a invité à rester très discret avec mon sac-de-poudre-blanche-aux-douanes-U.S (!!) Au risque d’avoir l’air d’un vrai con devant mes collègues de travail avec qui j’étais déployé pour cette mission.
Bon! Que je me dis… ça ne peut pas être si pire que ça, j’ai envie de tenter le coup, juste pour le fun. J’aime vivre dangereusement ! No Pain, No Gain !
Je décide donc de garder le petit sac sur moi, dans mes poches, pour ensuite changer d’idée à la dernière minute, à l’hôtel, et le transférer dans mon gros sac non accompagné. Mon petit sac est bien tranquille dans une poche de mon gros sac lorsque nous entrons dans l’aéroport, mais soudainement, l’angoisse me pogne. Alors que nous sommes dans la file d’attente, je décide de re-re-rechanger encore l’emplacement, juste au cas où… J’ouvre la-poche-dans-la-poche-dans-le-sac, n’ai que le temps de prendre mes produits-d’entraînement-pas-sûr, et la file avance, de même que tout mon groupe, c’est parti ! Putain ! Je n’ai pas le temps de refermer mes trucs comme il le faut, et je me glisse simplement le sac dans les poches pour bouger vite. Doohh? Mais qu’est-ce que je fous là moi ? Un vrai idiot ! Mais quel con ! J’ai ça sur moi à nouveau maintenant ! Bra-Vo!
Je deviens nerveux, sachant que j’ai un truc propice à questionnement… Je farfouille pour sortir mon passeport, mon papier de confirmation de billet, en même temps j’essaie de tenir un mouchoir sur mon doigt qui saigne encore, je suis maladroit et je veux faire vite, je mets du sang partout, ça continue à pisser ce truc de merde ! Ha Putaiiiin ! Ça prend une éternité avant de passer la première étape d’enregistrement. Donne le billet, présente le passeport, pèse les valises… Bienvenue cher bétail!
Je passe la ligne d’enregistrement pour me diriger vers la ligne de vérification des bagages. On m’envoie à gauche, à droite, chsais pas pourquoi, on dirait que je ne vais pas à la même place que les autres. Aux ordres d’un gars de sécurité, je dépose mes gros bagages sur le tapis roulant, ils en vérifient le contenu, les yeux plissés devant leur écran à radio-x. «Ok its good, please go in the line»
Je présente pour la enième fois mon billet à un gars-qui-tiens-une-tite-machine-qui-lit-les-billets « Ho Sir! Your ticket says that you have been selected for a completed and detail search » DOOOHHH!! C’est bien ma luck ! Merde ! LÀ je deviens nerveux ! Fallait que ça tombe sur moi. Karma de marde comme dirais un autre de mes amis. Pourquoi avais-je décidé de reprendre mon ti-sac-de-créatine-arginine-proteine-et-grosse-poutine sur moi merde !? J’ai les dessous de bras humides (non : mouillés!), ma bouche devient sèche et je ressens cette espèce d’angoisse de-gars-pas-si-sûr-de-lui-finalement-et-qui-a-juste-pas-envie-d’avoir-à-répondre-en-ayant-l’air-niaiseux.
On m’indique quelle ligne aller pour une fouille détaillée, je marche doucement pour composer avec la situation, et sans hésiter, sors de la ligne pour me diriger vers la seule poubelle discrète dans un coin, me disant que j’étais à deux doigt de la glissade. L’air innocent, j’y balance le contenu de mes poches en espérant que ma manœuvre n’ait pas été remarquée par les confrères, ni les agents. Au trou les protéines ! Putain! Mais Pourquoi est-ce que je voulais emmener ça de toute façon ?! Ahhh que je me trouve con ! Mais je ris de moi surtout ! Mouais… pas fort ! J’pense que je vais y penser à deux fois avant ma prochaine envie de vivre du stress inutile ! Bon au moins, c’est terminé, je n’ai plus rien sur moi, je devrais me tranquilliser maintenant…
Je quand même l’impression de marcher vers l’abattoir au travers des petites clôtures métalliques qui oriente ma marche, suant du dessous de bras, même si je sais que je n’ai plus rien de critique sur moi. Jamais je n’ai vu autant de mesures de contrôle auparavant. On me fait vider mes sacs, mon ordi, mes poches, enlever mes souliers. Je mets encore du sang-de-doigt sur mes billets, mon passeport, sur mes pantalons… Simonac! N’est-ce pas supposé se refermer et coaguler après 5 minutes les coupures?? On m’offre le choix : fouille manuelle ou avec la machine-à-rayon-laser-qui-voit-tout?
Bon, je vais prendre la machine maintenant que je n’ai plus rien à cacher. Mais je suis quand même nerveux. Rentre dans ce truc, énorme tube, même modèle que les « transpondeurs intergalactic » dans les films de Science fiction. Je vide toutes mes poches, je mets du sang sur mes pantalons, dans mes poches, sur mon chandail, et essaie de tenir mon kleenex-plein-de-taches-rouges-dégeulasses-de-sang-séché, j’y entre, lève les bras, me fais scanner. J’en ressors. Le gars qui est à la sortie me dit «sorry sir i’l have to touch you, you have something in your right pocket». Il me pointe son écran-qui-voit-tout… Bordel ! J’avais oublié de l’argent, des billets en papier dans ma poche, ainsi que deux briquets, ils l’ont vu ! Le gars reçoit un call sur son radio « Yep! I’ve seen lighter, i’l keep one» et il me montre sur son écran l’endroit très précis où étaient mes billets, je les sors de ma poche, il tâte de nouveau. « Thanks sir have a good day » Fiouuuu que je me dis, c’est fini. Je suis mouillé, et essoufflé. Une chance que je n’avais pas même essayé de dissimuler et de garder mon petit sac sur moi ! Au «Yabe» la poudre d’entraînement, je vais simplement être naturel et aux vitamines pour le prochain mois !
Je me vire de bord, mon sac d’ordinateur est tout défait et un agent me demande «is it your?» Yes! Et il se met à passer sa petite-machine-à-détecter-les-micro-particules-infinitésimale-d’explosif sur toutes mes affaires !! Dans le sac, sur l’ordi, partout, à l’intérieur du sac… LÀ je me mets à stresser pour vrai ! Car je me souviens que lors d’un récent voyage en Virginie pour un entraînement en janvier dernier, un de nos gars avait oublié un chargeur de balles dans son bagage à main, rien d’exceptionnel pour un soldat, mais il s’est fait arrêter à la douane, et notre avocat de service avait dû s’en mêler pour le faire libérer des charges en expliquant la situation… Nous sommes des militaires qui partons en entraînement, rien d’exceptionnel au fait d’avoir un chargeur! Ou de la poudre d’explosif. Mais cette fois-ci je n’avais pas d’avocat à ma disposition.
Je sais que tout est clean, mais disons que y’a eu beaucoup de poussière sur mon ordi! Eux cherchent des particules d’explosif, et en raison de mon travail, je sais que mon ordi a été en contact bien des fois avec de la matière explosive… Va-t-il trouver des traces de substance douteuse dans mes sacs ? Il met son petit appareil dans son ordi à lui, je retiens mon souffle, sachant que c’est là ou jamais. Les dix secondes les plus longues de ma vie! Je remets mes souliers, en serrant les dents. Je me lève la tête, il n’est plus là. Merde ! Est-il allé chercher quelqu’un ?
Je le vois se déplacer vers un autre passager. « Is it done for me sir?» «Ho yeah, its good » Fouaaaaaa !! Pas d’explosifs sur mon ordinateur ! Pressure relief !!! Je ramasse mes bebelles, et m’en retourne joindre la file pour passer les douanes américaines. « Wow ! C’était intense hein ?» me lance une jeune fille derrière moi qui a assisté au manège. J’acquiesce avec soulagement. Tout cela s’était déroulé en 3 minutes, peut-être 5. Une éternité. Bordel ! Je suis tout mouillé d’intensité. J’ai ri avec la fille.
Une fois les contrôles passés, tout s’est bien déroulé. Le douanier américain qui m’a accueilli a été très gentil (??), m’a même souhaité bienvenue et bon voyage.
De là, il ne restait qu’une petite demi-heure avant l’embarquement pour le vol d’une heure et demie vers Washington. Dernière étape sur le continent américain avant Dakar.
Arrivée à Washington
Aéroport gigantesque, monument à la gloire de la lumière et de l’espace. Superbe architecture aérienne et dégagée.
Nous avons une dizaine d’heures à passer ici, en attente du vol vers Dakar. Par bonheur, ici aux E-U, les militaires sont appréciés, et pour leurs services, des salons privés leur sont réservés dans tous les grands aéroports américains. Même si nous sommes canadiens, nous sommes militaires, et à ce titre, avons accès au salon de l’aéroport de Washington.
Wow! De la bouffe gratuite, salle de tv, internet WIFI, salle de repos-dodo, endroit pour serrer vos bagages et service de navette en ville pour visites. Ayoye…
Je décide de rester dans la place, profiter des installations, et écrire…
Le vol est vers 18h00, préparons les bouteilles de whisky…
CARNET DE VOYAGE D’UN CANADIEN AU SÉNÉGAL
DU 2 FEV AU 2 MARS 2013
SEN1-02 : ARRIVÉE AU SÉNÉGAL
SEN1-02 – ARRIVÉE À DAKAR
La poussière, le sable, la chaleur, les odeurs…
Accueil sous le soleil de l’Afrique
2 fév 2013, Sénégal
Jour 1
Après une longue mais confortable attente de dix heures à l’aéroport de Washington, nous embarquons dans l’avion qui nous emmène sur l’autre continent. L’homme assis à mes côtés est natif de l’Afrique du Sud. C’est un blanc, afrikaner, riche et raciste. Très gentiment, il m’expose ses idées et sa vision de son pays, de son continent. J’étais curieux d’en savoir plus, j’ai une soif infinie de rencontrer des gens et d’entendre leur point de vue, sur tout.
J’ai trouvé très intéressant le vécu de cet homme, né en Afrique du Sud sous l’apartheid dans les années quarante. Il a fait sa vie sous un régime blanc qui domine les noirs. Selon lui, tout le développement de son pays a été fait, créé et conçu par les blancs. Et ce qui l’attristait le plus, ce n’est pas la fin du régime d’apartheid, soit de la domination par les blancs… non. Ce qui l’attristait le plus, c’était de voir toutes les structures économiques et sociales de son pays s’effondrer en ruine. Toutes les avancées technologiques développées en Afrique du Sud, armement, industries lourde, mines, véhicules, tout a été interrompu avec la fin du régime. La loi a alors obligé les entreprises à positionner des sud-africains noirs à la tête de tous les Conseils d’Administration, ce qui s’est résulté par une fuite des cerveaux et de compétence. Immédiatement la corruption est devenue endémique, la sécurité s’est effondrée, le népotisme est devenu la norme.
Cet homme a vu son pays tomber en ruine. Les autorités ont adoptés des règlements volontairement racistes contre les blancs qui étaient au pouvoir, les délogeant systématiquement pour les remplacer par des gens qui n’avaient aucune compétence, expérience ou savoir-faire.
Les fermiers blancs ont perdus leurs fermes, les industries lourdes qui employaient des milliers de noirs ont fermées, faute de compétence dans les conseils de directions. Les entreprises comme Toyota, Nissan et autres fabricants automobiles ont plié bagages. Les noirs ont voulu acheter leur liberté, mais à quel prix me disait-il. Plus aucune sécurité pour les femmes, tout blanc doit être armé, vivant des conditions de vies paranoïaques…
Je comprenais un peu mieux son racisme après cela, basé sur la colère de voir tout ce qu’il avait connu s’effondrer sans avenir. Je pouvais mieux le comprendre, sans le jugement facile nord-américain. C’est trop facile de juger sans comprendre.
Cet homme avait la chance d’être bien nanti, et d’avoir pu obtenir sa citoyenneté américaine, mais aucun de ses enfants ne vivait plus en Afrique du Sud. Il y était seul avec sa femme, vivant dans une forteresse armée, se déplaçant en véhicule blindé aux vitres pare-balles. Sa femme ne se déplaçant plus sans garde du corps. Vive la liberté… On l’oublie parfois, mais on est bien chez nous.
Le Débarquement
Après un long vol de huit heures, nous atterrissons finalement à Dakar, au pays de la «Teranga», de l’hospitalité. Je me trouve chanceux, car nous débarquons ici, mais mon voisin de siège lui a encore 6 ou 8 heures de vol avant d’être arrivé en Afrique du Sud. Fiouuuu !!
Je suis très excité et tous mes sens sont en éveil. La porte de l’Avion s’ouvre sur un air chaud et lourd. Il y a beaucoup d’odeurs dans l’air, mais je ne saurais en définir une seule… Pour nous les canadiens, il est près de une heure du matin. Heure locale de Dakar : six heures du matin. Il fait encore nuit noire, et un halo de poussière ou de brouillard entoure toutes les lumières orange de l’aéroport LÉOPOLD SANGHOR. La nuit est la nuit ou que l’on soit. Et arriver dans un pays de nuit est toujours un peu triste puisque l’on ne voit pas au-delà des champs de lumière. Pas de couleurs, que des odeurs. On se croirait dans un secteur industriel, il y a du bruit, de la confusion, un autobus nous ramasse directement sur le tarmac au pied de l’avion et nous conduit au terminal.
Nous récupérons nos bagages et nous dirigeons sans tarder vers la sortie. Hummmmm l’air est bon, piquant, chaud. J’ai chaud. Un jeune sergent de l’armée sénégalaise est venu pour nous accueillir et nous accompagner jusqu’à notre hôtel. Il y a aussi un Attaché militaire Canadien, qui fait office d’Officier de Liaison. Nous sortons de l’aéroport, des centaines de personnes sont massées le long de clôtures dans un périmètre d’une centaine de mètres. Tous nous font des grands signes pour attirer notre attention. Premier contact avec la population locale.
Immédiatement nous sommes assaillis par une horde de «bagagistes» qui s’empressent de nous offrir leur aide pour nous soutirer un peu d’argent. En tant que militaire, nous ne sommes guère habitués à ce que des civils nous approchent, et se mélangent à nous. Il serait impensable au Canada, ou n’importe où en mission qu’un civil touche à notre matériel. Habituellement les civils ne pénètrent pas notre bulle. Jamais. Mais il est vrai que nous ne sommes pas habillés en uniforme.
Personnellement j’attendais que le jeune militaire sénégalais nous ayant accueilli chasse les gamins, mais non, il ne semblait même pas les voir en fait. Totalement indifférent à leur présence, ils ne doivent pas représenter de menace… Donc nous laissons aller, sans leur porter attention, malgré les mains tendues, les demandes d’argent et d’attention. La confusion règne dans notre groupe, le jeune sergent semble très désorienté. C’est finalement l’Attaché Canadien qui chasse tous les civils d’un coup de main et prend la situation en charge. Nous montons nos bagages dans un véhicule militaire datant de l’ère de Mathusalem, et nous-mêmes montons dans un petit bus. Étrangement, au signal de départ, nous tournons deux fois sur nous-mêmes dans un rond-point avant de finalement prendre la bonne direction. Bienvenue en Afrique. C’est étrange. La lumière est apparue soudainement. Nous sommes entrés dans l’aéroport il faisait noir, on en sort quelques minutes après, et il fait clair! C’est comme si le soleil ne s’était pas levé, mais qu’il était apparu…
Tout me semble sur-réaliste, les couleurs criardes, la lumière blafarde et l’air. Le soleil est bel et bien apparu. L’air est chargé de vapeurs de diesel. Cela couvre tout, impossible de sentir autre chose que le diesel. Nous nous élançons sur la chaussée bétonnée, et le spectacle commence.
Enchevêtrement de lignes électriques, bâtiments à peine finis, beaucoup d’édifices à logement en béton, dont la construction est inachevée mais qui grouillent de monde, autobus bondés, roulant à pleine allure avec les portes ouvertes, des passagers accrochés aux rebords, en équilibre sur les pare-chocs, des motocyclettes fumantes avec des pilotes sans casques, des voitures rutilantes dépassant des taxis jaunes et noirs complètement cabossés…
Nous roulons une vingtaine de minutes, entassés dans le minibus odorant, fatigués du voyage, mais totalement fascinés par le spectacle ahurissant qui s’étale sous nos yeux. On dirait que la fin du monde est passée par là, mais que les gens ont survécu, qu’ils se sont habillés tout propre, et qu’ils ont juste continué de vivre parmi les décombres. Le terrain est sablonneux et parsemé de détritus. On voit plusieurs feux allumés sur ces terrains. On y brûle manifestement des déchets. Nous doublons des autobus fumant tellement bondés… et d’autres autobus simplement arrêtés sur le côté, en panne, les gens débarquent et poussent. Wow!
Nous quittons «l’autoroute» pour nous enfoncer au cœur de la cité. Mélange très fort d’odeurs de putréfaction, de feu de vidanges, d’excréments et de diésel. C’est comme si nous traversions un dépotoir, je regarde un de mes collègues en lui demandant «C’est ça l’Afrique ?» Il me répond « C’est ça l’Afrique !». Ouf que je me dis ! «Tu t’y feras!»… Mouais! Le gars en question s’appelle Michel. 50 ans, divorcé, bel homme, petit mais bien conservé, très chaud lapin, complètement obsédé par le sexe. Il est rigolo car a toujours un commentaire à passer sur les filles. Il a voyagé beaucoup, et affirme avoir fait l’amour à plus de 120 femmes, dans tous les pays qu’il a visité. « Heille t’as-tu vu les petites africaines ? Elles ont des belles petites fesses serrées… hihihihi !». Ce n’était pas compliqué, Michel représentait à lui seul une attraction touristique tellement il était divertissant. Et cela ne faisait que commencer.
Heureusement, quelques cent mètres plus loin, l’odeur s’atténue, redevient supportable, et s’estompe complètement. Nous tournons quelques coins de rues, et hop, nous voilà rendus à l’hôtel Faidherbe qui nous hébergera pour tout le mois de février.
Entrée, enregistrement des bagages, petit briefing d’arrivée de notre attaché militaire, ensuite je m’effondre sur mon lit pour quelques heures, besoin de récupérer. Il est 10H30, la dernière fois que j’ai dormi est… attendez un peu… nous sommes samedi matin à Dakar, soit environ 5h30 heure du Québec, je suis parti jeudi à 15h de Kingston, repos à Ottawa, départ d’Ottawa à 03h30 du matin (dans la nuit de jeudi à vendredi) donc… Bah! À peine 26h d’éveil! Mais Bon ! De toute façon, tout le monde se couche jusqu’à 13h, et je suis brûlé, faisons pareil.
Premier repos, premier repas
Je m’éveille doucement mais avant même de prendre totalement conscience, je respire l’Afrique. J’ouvre les yeux, l’air est chaud, mon climatiseur fonctionne mal. J’ai dormi deux heures, trop excité à l’idée d’aller voir la ville. Tous les membres du groupe se réunissent dans le lobby et go, on part en groupe pour aller manger dans un resto convenable.
On sort… Wow, je capote ben raide! Il fait chauuuuud!! C’est comme un mois de juillet. 12h plus tôt j’étais à moins quarante degrés aux grands vents! Wow! Les trottoirs sont défoncés, en fait y’a pas de trottoirs, les voitures sont stationnées sur les trottoirs, partout. Il y a des gens partout, partout. Une densité comme à Montréal, rue Ste-Catherine après la coupe Stanley.
Nous marchons en groupe, les yeux grands ouverts et le sourire accroché aux joues… Pour ce premier repas, direction «Place de l’Indépendance» dans un restaurant libanais, ce qui s’éloigne le moins de notre culture culinaire pourrais-je dire… Au moins pour ce premier repas, on reste en terrain familier. Je me commande des pâtes Alfredo, avec un œuf cassé sur le dessus… Il s’agit assurément du meilleur plat de pâtes Alfredo que j’ai mangé de ma vie. Incroyable. Avec une bière fraîche, dans un nouveau pays, un délice ! Tout le monde mange très joyeusement avec appétit.
Ma première rencontre
En sortant du resto, je tombe sur ce mec. Ou plutôt c’est lui qui tombe sur nous. Très mince, traits fins, petit nez, petits yeux bridés, peau noir-bleu (autrement dit : vraiment noir ! Ici je réalise qu’il y a plein de couleurs noirs différents, selon l’ethnie). Une cicatrice lui balafre la lèvre jusque sous l’œil, mais ne l’enlaidit pas du tout. Il est très propre, poli et bien habillé. Très beau style en fait. Il approche le groupe, mais rapidement s’attarde plus avec moi. Disons que cela est plus facile du fait que pour une fois, JE SUIS la majorité francophone !! J’ai un plaisir fou à pouvoir discuter directement avec les gens, sans traduction. Les sénégalais parlent français, et nous ne sommes que quatre franco dans notre groupe de dix-huit. Je suis assoiffé de rencontres et de découverte, curieux et intéressé par tout, contrairement à mes collègues anglais qui disent «no no no». Ils ne savent tellement pas ce qu’ils manquent! À trop vouloir se protéger, on perd des opportunités…
Le jeune mec se présente, il est Ali. Brillant, érudit, philosophe et sage. Je tombe sous le charme. Il tente de me vendre ses masques et ses statues. Je lui mentionne que je ne veux pas acheter, et j’insiste, mais il est si habile, si aimable et vraiment, vraiment magnifique dans son argumentaire, que je me laisse séduire et accepte de regarder les statues qu’il a en main. Elles sont en effet très belles et gracieuses. Ne sachant trop comment cela vaut, je tente de négocier. Il part son prix à vingt euros. J’ignore combien ça fait en monnaie locale. On continue à discuter.
«Je travaille pour la marmite me dit-il» C’est quoi ça ? «C’est pour la famille! Je n’ai rien vendu aujourd’hui, et je n’ai pas mangé, mais si tu m’achètes une statue, je pourrai nourrir 15 personnes aujourd’hui. Et même si tu ne m’achètes rien, ça me fait plaisir d’être avec toi. L’argent passe, l’amitié reste!»
Il venait de me gagner.
Nous continuons notre marche en groupe, les autres discutant ensemble, se faisant harasser par des vendeurs itinérants comme mon Ali, mais ceux-ci étant peut-être moins chanceux, ou moins habiles, se faisant tous dire «no no no». Moi je parle avec Ali, on partage nos visions sociales. Il représente littéralement mon premier échange d’idées avec un Sénégalais. Il y a des vendeurs de sandales, de t-shirt, de lunettes, de montres, de ceintures, de cartes téléphoniques, d’arachides grillées, de fruits, de noix de coco, de masques, de statues en bois, il y a des vendeurs de tout tout tout ce qu’on n’oserait même pas imaginer. Il y a des pousse-pousses, des vendeurs de bouteilles-de-liquide-que-personne-boirait-osti-puisqu’on-n’a-aucune-idée-c’est-quoi-pis-depuis-combien-de-temps-c’est-là-au-soleil! Les gens sont beaux, propres en général, bien habillés. Il y a de vraies cartes de modes, super chic. Pantalons-chemise-et-tout. Putain que le monde est beau, je suis flabergasté.
Les voitures-poubelles nous frôlent à chaque instant, car les trottoirs étant inutilisables, on doit marcher dans les rues, parmi les passants, entre les vendeurs itinérants.
Le garçon nommé Ali nous accompagne donc jusqu’à l’hôtel, ou je prends le temps de bien regarder ses objets qu’il a fabriqués lui-même. « Tu sais Christophe, me dit-il, avec l’argent que tu me donnes, non seulement je peux nourrir ma famille, mais aussi je peux acheter du bois qui me servira à fabriquer d’autre statues que je vendrai à leur tour ». Je trouvais cela tout à fait noble et correct. De toute façon, j’avais décidé d’acheter une statue à ce jeune mec, non pas pour la statue en tant que telle, mais plutôt pour l’encourager Lui. Car je le trouvais très impressionnant, motivé, poli, et habile en plus. J’ai donc fait mon premier achat de souvenir à Ali, le premier jour.
Wow! Je n’ai tellement encore rien vu! Et nous n’en sommes qu’au premier jour!!
CARNET DE VOYAGE D’UN CANADIEN AU SÉNÉGAL
DU 2 FEV AU 2 MARS 2013
SEN1-03 : LEÇONS DAKAROISES
SEN1-03 – PREMIÈRES LEÇONS DAKAROISES…
Découverte des rues et du quartier
Découverte des croyances et des valeurs
4 fév 2013
Jour 3
Je me réveille difficilement ce matin. J’ai beaucoup bu et parlé concept de vie avec Raven jusqu’à deux heures du matin hier soir. C’est mon patron immédiat, et il semble bien sympathique, début trentaine, indifférent à tout mais drôle. J’ai la tête qui tourne et je crois que je subis toujours le décalage-horaire. Je n’ai plus aucune idée quelle heure il peut être pour mon corps.
Le ciel est blanc. Il n’est jamais bleu le matin. L’aube et l’orée sont très différentes de chez nous, en zone plus nordique. Chez nous le jour se lève et se couche pendant une heure de temps, ou plus. Nous pouvons voir le ciel s’illuminer bien avant et après l’apparition ou disparition du soleil derrière l’horizon. Ici c’est très différent : il fait noir, il fait noir et tout d’un coup, PAW! Il fait clair… De même le jour disparaît d’un coup! En dix minutes, il fait noir.
Aujourd’hui est notre premier jour de travail officiel, retour en uniforme. Nous devons aller préparer les salles d’instruction au « Cercle des Officiers », en faire le tour, nous y adapter, nous approprier la place. Il s’agit simplement de la salle dans laquelle nous dispenserons nos cours, située à quelques cents mètres de l’hôtel. Nous y marchons en groupe pour réaliser que personne ne semblait savoir que nous arrivions aujourd’hui. Le responsable de la place nous mentionne qu’ils ne seraient pas prêts à nous y accueillir avant mercredi. Déception du patron, aucun problème pour moi. Les lieux ont l’air abandonnés depuis des semaines. Il y a plein de trucs entreposés dans la salle principale, il y a des nids d’oiseaux sur les climatiseurs, de gros nids d’oiseaux, des chats qui se font bronzer au soleil en observant leur prochain lunch picorer au sol… Et il y a des corbeaux plus gros que les chats qui regardent les chats qui regardent les moineaux. Et il y a des grues, vous savez, ces grands oiseaux blanc qui se tiennent sur une patte. Ils ont l’air frêle, mais en fait ces oiseaux ont un mètre et demie de haut. Ils sont plus gros que les corbeaux.
Je jette un œil dans les toilettes… ouuufff ! Ici aussi c’était abandonné depuis longtemps. Une odeur de vieille pisse chaude me saute au visage. Un lézard m’accueille en clignant des yeux, il se sauve par la fenêtre sans vitre qui surplombe le lavabo. Il n’y a pas de papier de toilette, dans aucune cabine. Pas de papier, juste ce petit récipient qui ressemble à une théière avec lequel ils se rincent, ou lavent après les besoins. Mais je n’ai aucune idée de comment ça marche ce truc. NO WAY que je vais utiliser ces toilettes sans bancs, ça c’est sûr ! Sur les trois cabines, seulement deux portes ferment, mais aucune toilette n’est branchée sur l’eau (!!) Haaaa l’Afrique ! Il n’y a pas d’eau dans le lavabo non plus. Finalement, je crois que c’est une bonne chose que nous ne puissions prendre possession des locaux aujourd’hui. Je me tourne pour utiliser un urinoir, Mais bon sang ?! C’est qu’il est à deux mètres du sol ce truc ! Il est à hauteur de géant, je dois me mettre sur la pointe des pieds pour l’utiliser… Rigolo.
Balade au soleil
Ne pouvant accéder à nos locaux, nous n’avions donc pas vraiment de préparation à faire ce jour-là, j’ai décidé d’aller marcher avec un autre instructeur à travers les rues de la ville. Nous nous sommes dirigés vers la « corniche », la petite voie asphaltée qui borde la mer en basse ville. Nous avions décidé de rester habillés en uniforme afin de ne pas nous faire importuner, ou le moins possible à tout le moins. Pourtant, dans les premiers 200 mètres, un grand gars du nom de Ali (pas le même que celui de samedi) nous a joint pour nous accompagner. C’était cependant le même baratin. Le mec était très sympathique et quoi que nous lui ayons mentionné d’emblée que nous n’achèterions rien, il a voulu rester à nos côtés, pas de problème, cela nous protège des autres de toute façon.
Découverte de l’environnement autour de l’hôtel pour le prochain mois
À Dakar, c’est simple, les trottoirs sont faits pour garer les voitures. Donc les piétons marchent dans la rue! Ce qui implique qu’à chaque minute votre vie est «menacé».
Étonnement, les gens d’ici semblent d’une vigilance à toute épreuve! Les miroirs des voitures et des motos filants à toute allure vous frôlent à chaque instant. Et en plus vous rencontrez d’autres piétons, ce qui implique toute une gymnastique chorégraphique. Dans les rues de Dakar, il faut des yeux tout le tour de la tête littéralement.
Car en fait, il n’y a pas QUE d’autres piétons, il y a des pousseux de charrettes à mains, des vendeux d’arachides et de noix quelconques, des vendeux de t-shirt, de crochets de douche, de cintres, de sandales, de toutes les cochonneries au monde dont vous ne sauriez imaginer l’existence en si grand nombre. Des lunettes fluos, lunettes de soleil, des montres, des chapeaux, des tapis de prière avec boussole (pour l’orienter vers la Mecque), tapis d’entrée, des vieux miroirs de chars, TOUT se vend ! Mais je ne peux croire que tout s’achète!
Il y en a qui ne font que demander l’aumône, avec une bonne histoire ou non. Depuis que j’avais rencontré Ali le premier jour «Avec Ali, même une mouche ne te touche pas!», personne ne pouvait lui arriver à la cheville. Je prenais néanmoins le temps d’écouter quelques histoires. J’allais en entendre des dizaines au cours des prochains jours… « Je dois baptiser ma fille » « Je travaille pour la marmite » « Je n’ai pas mangé aujourd’hui » « J’ai une ordonnance du médecin que je ne peux payer » « Je dois acheter un mouton pour mon mariage » etc etc etc
Au fil de notre marche, nous rencontrons toutes les zones de Dakar centre-ville : les odeurs de marché, les vendeurs de masques et items de bois, les taxis-poubelles ! Imaginez la pire des poubelles roulantes que vous n’ayez jamais vu de votre vie. Vous savez, le gars bizarre que vous connaissez qui a toujours une Toyota Corolla, ou une Tercel vieille comme la terre, mais qui ne brise jamais… Ajoutez encore quelques années à la voiture, additionnez une centaine de bosses, appliquez une peinture au rouleau, jaune et noir, des amortisseurs amortis et défoncés, un pare-brise brisé, des lumières éteintes, et des milliers de km au compteur. Vous pouvez enlever le tableau de bord, la radio, les haut-parleurs, et les poignées de portes. Et les poignées de vitre aussi. Jamais n’a-t-on vu de pareils véhicules sur les routes du Canada. On les retire bien avant l’atteinte de cet état de délabrement fonctionnel. Du moins je l’espère. Et bien imaginez-vous qu’eux font encore rouler ces bagnoles pour des années et des années.
Tous les véhicules sont soit vieux, soit neufs. La moitié des autos sont des taxis, jaunes et noirs, cabossés, avec une queue de renard sur le pot d’échappement, et une inscription référant à un maître religieux ou une parole de Allah peinte sur le pare-brise, ou le coffre, ou les portes, ou les pare-chocs, ou les vitres de côtés… y’a pas de standard sauf un : ils ont tous une particularité propres, comme une empreinte digitale. Chacun de ces véhicules qui sert comme taxi a plus d’histoires à raconter sur sa vie à travers les continents pour se ramasser ici, et comment il avait ramassé chacune de ces marques sur la carrosserie… que n’importe quel véhicule de n’importe ailleurs !
Un membre de notre groupe me mentionnait que le problème ici, c’est qu’ils ne font pas de maintenance préventive. On utilise la machine tant que ça sert, tant que ça marche. Et quand ça marche pu, on le « repatenture » pour que ça marche encore… et encore… et encore. Ce qui fait que les choses atteignent et dépassent de beaucoup leur durée de vie utile. Ici l’on ne tient pas compte de «l’obsolescence planifiée»! Même si la machine n’est conçue que pour dix ans, ici on la fait durer plus du double. Et encore. Rien ne se jette en Afrique. On me l’a dit souvent ça…
Nous marchons une heure ou deux, nous familiarisant avec les rues de la ville, autour du palais présidentiel. Tout est très joli, construit avec du style par les français, mais abandonné depuis les cinquante dernières années, sans entretien. Alors tout est vieux et sale. Mais ça fonctionne, on utilise tout jusqu’au bout. Cela me fait penser à ce que j’avais vu en ex-Yougoslavie. Des bâtiments magnifiques construits par les riches hongrois du 18e siècle, mais complètement abandonnés aux affres du temps. Je suis soufflé par les contrastes sociaux et d’aisance.
Nous retournons à l’hôtel, chemin faisant. Au revoir à ce mec prénommé Ali No 2.
Découverte de l’Esprit du Sénégalais…
À peine revenu de randonnée, j’enlève rapidement mon uniforme complètement mouillé de sueur avec l’intention de me plonger dans la piscine. Ça fait drôle de se baigner un 3 février… Je rencontre à nouveau par hasard le plagiste, qui m’avait donné une serviette pour la piscine le jour précédent. Je n’avais alors pas bien pris le temps de l’observer à la lumière du jour, mais je constate aujourd’hui qu’il a tout de la beauté assumée ce garçon! Je garderai son nom, pour le nommer Isma.
Des traits remarquables, les yeux bridés, des sourcils fins et pointant vers le haut, tête rasée avec quelques poils au menton. Des épaules larges et des bras musclés, il est le «plagiste», celui qui s’occupe des serviettes et du service autour de la piscine. Mais surtout, il affiche une sagesse extraordinaire, un savoir important et une conviction profonde en sa foi. Ce qui le fait rayonner d’autant plus.
En quelques minutes, avant même que j’ai pu me plonger dans l’eau, il engage une profonde et intense discussion sur une légende lointaine. Si j’avais pu, c’est le genre de conversation que j’aurais filmée. Isma m’a parlé d’une légende du roi mandingue, Soundiata Keïta du Mali (1190-1255), qui illustre le pouvoir du courage et de la force, malgré des épreuves terribles.
J’ai ici transcrit une partie de la légende du roi mandingue, d’après mes souvenirs de la discussion.
L’empire du Manding : Soundiata Keita (le roi)
Avant même de naître, le roi était dû pour être roi. Il est sorti handicapé de sa mère handicapée, ne pouvant marcher. Le peuple sachant qu’il deviendrait roi l’a isolé, car il était effrayant, menaçant. Il fut battu, isolé, rejeté, humilié. Toute sa pauvre vie il a dû se battre pour tout, les gens ne voulant pas l’aider, car sachant qu’il était un futur Roi, on voulait l’en empêcher.
Un jour, le jeune homme frêle et courbé alla voir le forgeron pour lui demander une barre de fer qui l’aiderait à marcher. Le forgeron refusa, sachant qu’il était le futur roi. Le jeune homme revint une autre fois, et encore une autre, et encore une autre, et encore une autre… jusqu’à ce que le forgeron accepte de lui faire une barre de fer.
Lorsque la barre fut prête, elle était si lourde, qu’il fallut dix hommes forts pour la transporter jusqu’au futur roi. Ce dernier la saisit, seul, et en la posant au sol avec force pour se lever, il la cassa en morceaux, la rendant inutilisable. Il pleura pleura et pleura, voyant sa chance de se tenir debout s’effondrer avec la barre de fer.
Après trois semaines, il retourna voir le forgeron, avec grande misère, et demanda une autre barre de fer pour se soulever à nouveau. Le forgeron refusa et ne lui donna qu’une faible branche de bois mort. Sur cette branche, le futur roi prit appui, et avec effort, il se tira au ciel, se soulevant de terre pouvant enfin regarder les gens au niveau des yeux. Dès cet instant, le jeune homme déploya sa force et son courage et courut chez sa mère pour montrer sa nouvelle force.
Les villageois furent effrayés par ce miracle. Comme il était seul, ils s’unirent pour le chasser du village. Ce dernier accepta de s’en aller, mais en jurant de revenir comme le roi. On avait peur de lui, car il était celui qui corrigerait les mauvaises actions. Avec lui comme roi, on ne pourrait plus vivre dans le mal, car il serait le guide, on n’en voulait pas.
Il leva une armée, porté par son incroyable volonté de vivre, et revint battre le roi local pour prendre sa place, car il savait être celui qui devait devenir roi. Et c’est sous son règne qu’il unifia de nombreuses peuplades du Mali, peuples qui devinrent les Mandingo, forts guerriers courageux et intègres.
Wikipédia présente Soundiata comme un grand administrateur qui développe le commerce, l’exploitation de l’or et des cultures nouvelles (introduction du cotonnier). Il organise politiquement et administrativement les peuples soumis, en implantant une solide organisation militaire. Les chefs de ses armées sont installés comme gouverneurs de province. Soundiata, outre ses exploits guerriers, est connu pour sa sagesse. Sa tolérance permet la coexistence pacifique de l’Islam et de l’animisme dans son Empire.
Morale : les épreuves envoyées par Dieu servent à renforcer votre volonté. On vous amène le doute pour solidifier vos convictions. Votre destinée est écrite, mais il faut se battre parfois pour la réaliser, pour accomplir le dessein de Dieu et se trouver soi-même. Il faut tirer les leçons et les enseignements des expériences de la vie. C’est dans la souffrance que se réalise la grandeur.
Wow ! Ce mec venait juste de me pondre ça, comme ça, en cinq minutes, et sans même que je n’ai rien demandé, me transmettait alors ma première vision de « sagesse africaine ». Nous savons qu’ils transmettent beaucoup plus que nous leur culture dans l’oralité, et je venais d’assister à ma première leçon de courage et de destinée.
Découverte des fondements de l’Islam sénégalais
Depuis mon arrivée, on m’avait déjà cité au moins 20 fois le nom d’Allah. Je commençais à comprendre que j’allais parler pas mal de Dieu et de l’Univers au cours des prochains jours, alors autant nous adapter.
J’aime, j’adore parler de l’Univers, du Réseau Supérieur, de La Source, de ce niveau énergétique avec lequel nous communiquons, consciemment ou non, et qui détermine notre vécu et nos expériences ici-bas. Au Sénégal, on l’appelle Allah, et il a un exemple pour tout ce mec ! Pour chaque situation de vie, Allah a une parole, par la bouche de l’un de ses prophètes. Ne soyez donc pas outrés si au cours des prochains textes, j’emploie abondamment le nom de Dieu. Ce n’est pas que je suis devenu soudainement plus croyant que je ne le suis, car je le suis, mais c’est juste plus facile de rapporter les propos des auteurs dans leur propre conception de la spiritualité.
Alors, une fois cette histoire sur le courage et la force racontée, et une fois que je me fus bien rafraîchi dans la piscine, nous avons parlé de Dieu. Isma est musulman, et croit dans le même dieu que nous les catholiques. Il croît en Jésus aussi. Il le considère comme un prophète important du message de Dieu. C’est important ça : l’Islam accepte que Jésus soit venu sur terre, et accepte son message, celui de Dieu, message d’amour et de tolérance. Donc nous croyons aux mêmes choses dans l’ensemble, simplement rapportées différemment, n’est-ce pas beau ça?
Pour les catholiques, Jésus est le fils de Dieu, alors que l’Islam reconnaît sa venue, et son importance, mais à titre de bon porte-parole simplement. Il n’est PAS le fils de Dieu. Pour eux, LE porte-parole de Dieu est le dernier prophète, Mahomet, sur lequel est descendu le Saint Coran en l’an 630 environ. Donc ils croient au même message, mais expliqué par Mahomet au lieu de Jésus.
Nous avons parlé de la lumière de Dieu, de la foi et de la force nécessaire pour ne pas s’en détourner lorsque le noir envahit votre cœur. Chacun à notre manière, avec nos vécus, nous avions une communion de vues sur l’état final de la conscience et de la relation à Dieu à travers les gens qui nous entourent. Il faut savoir agir pour le bien, mais sans rechercher son intérêt, et servir en toute humilité, même avec des moyens puissants. Il faut savoir tirer la force quelque part en soi, mais ne jamais oublier que cela vient d’ailleurs, pour accomplir de grandes choses. La reconnaissance à Dieu, ou Allah, ou à La Source d’Énergie Universelle, est au cœur de la récompense qui motive les bonnes actions par de bons sentiments, et ainsi, fait tourner la roue du Bien, et motive le désir d’y participer encore par d’autres bonnes actions.
En fait, je trouvais que cela faisait du sens. J’adore ces moments dans lesquels mes croyances sont confrontées. J’ai eu la chance de voyager dans une dizaine de pays dans le monde, pendant des mois et des mois, rencontrer des milliers de personnes de différentes cultures et chaque fois, je suis toujours ouvert à confronter mes croyances avec les autres. C’est cela qui fait grandir et évoluer je crois…
Les leçons par la souffrance :
Quoi que bien personnel et surtout anecdotique, je trouve intéressant de rapporter ici les propos très poussés de notre première rencontre, qui allait déterminer, j’en suis persuadé, la suite de notre relation encore inconnue…
À travers l’histoire du Roi mandingue, Isma m’a raconté les deux jours qu’il n’oublierait jamais dans sa vie, et qui l’ont le plus confrontés à renforcir sa foi, par des épreuves terribles :
Le premier jour, lorsqu’il avait 21 ans, il a eu une infection à un pouce qui ne guérissait pas. Originaire du sud du Sénégal, en Casamance, région éloignée des centres de santé, il est allé voir des militaires pour obtenir de l’aide. Ne possédant ni matériel, ni réel savoir-faire pour le soigner, ILS LUI ONT COUPÉ LE POUCE. À froid. Cinq solides gaillards le maintenaient immobiles pendant qu’un boucher lui charcutait le pouce, mais sur le sens du long, pas en transversal. Aujourd’hui il a un demi-pouce, avec un demi-ongle, et si «l’opération» lui a permis de sauver une partie du doigt, il s’agit néanmoins de la souffrance physique la plus intense qu’il n’a jamais ressentie. Aucun analgésique.
IL N’A PAS DORMI POUR 15 JOURS TELLEMENT IL A EU MAL.
J’étais soufflé d’entendre cette histoire incongrue. Je ne pouvais concevoir que pour lui sauver le pouce, on lui avait coupé le pouce… « Oui mais tu sais Chris, aujourd’hui j’ai toujours mon pouce, je peux saisir les objets » me dit-il en souriant et en agitant son demi-pouce en face de mes yeux. En effet, mieux vaut un demi que pas du tout.
Le deuxième jour est plus dramatique encore.
Il a eu un enfant mort-né, qu’il a dû enterrer au lieu de porter dans son berceau. L’enfant n’a pas passé le cap des 7 jours, problèmes respiratoires. Il s’agit de la souffrance personnelle la plus intense qu’il n’a jamais ressentie.
Ce garçon a à peine 30 ans, mais il a des cicatrices sur le corps, sur les mains, au-dessus des yeux, dans le coeur. La souffrance qu’il a vécue n’a pas de comparaison possible. Et pourtant ! Si vous voyiez son sourire, ses yeux, comme il est beau et généreux! À travers ses histoires, Isma explique comment la douleur et la souffrance sont porteuses de messages et de leçons de la vie. J’ai peine à le croire.
Au lieu de se morfondre sur son sort, et de maudire le ciel, ce gars-là prend les épreuves comme étant des obligations d’apprentissage, et avec humilité, accepte son sort en tirant les leçons. C’est de cela qu’il parle je crois quand il affirme qu’Allah envoie des épreuves à ceux qu’il aime afin de leur faire comprendre des choses, pour les faire grandir. Que cela nous plaise ou non, on grandit dans l’épreuve. Et c’est vrai !
Cela nous est tous arrivé de subir une situation éprouvante, traumatisante même, de maudire le ciel et la terre pour réaliser par la suite que finalement, c’est la meilleure chose qui pouvait nous arriver… non ? J’imagine que peu importe comment on le nomme, c’est comme ça que la vie nous fait grandir…
Ça fout un coup à l’Égo… Ça rappelle de ne pas se prendre pour plus important qu’on ne l’est. Il y a toujours une leçon qui vient de plus grand que soi. Il faut cependant l’humilité pour l’accepter.
La nuit était tombée à présent. Nous avions parlé des heures durant. Pour une première rencontre, pas mal ! Je ne m’attendais pas à cela. J’espère qu’il y en aura d’autres…
Bon, et ce n’est pas tout ça. Je dois aller me changer pour aller souper avec mes collègues de travail.
CARNET DE VOYAGE D’UN CANADIEN AU SÉNÉGAL
DU 2 FEV AU 2 MARS 2013
SEN1-04 : PREMIÈRE VISITE AU LAC ROSE
SEN1-04 – LA VIE PAS SI ROSE PRÈS DU LAC ROSE
Constat de la réalité quotidienne des habitants ruraux
Patrouille de reconnaissance dans nos «villages d’étude»
8 ou 9 fév 2013, Sénégal
Jour 6 ou 7
Je me lève la bouche pâteuse, le ciel est blanc, les oiseaux vont vers la mer. Grosse journée aujourd’hui, première sortie officielle de notre groupe.
Afin de conduire adéquatement l’instruction pour laquelle nous étions à Dakar, l’équipe d’instructeurs dont je faisais partie avait besoin de mener des rencontres de préparation dans quelques villages avoisinants la région de Dakar.
J’ignore comment ces villages avaient étés sélectionnés à l’origine, mais il s’agissait de 4 petits, très petits hameaux de maisonnettes réunis au hasard des vents. Ils étaient tous situés dans la région touristique du Lac Rose, situé à une petite trentaine de KM de Dakar.
Nous sommes donc partis très tôt le matin, avant la levée du jour, et avant les embouteillages, afin de nous rendre dans notre zone d’opération, pour en faire tel que convenu la «reconnaissance».
Pour moi, il s’agira de mon premier contact avec des gens hors de la ville. Ils ne parlent pas français, uniquement le Wolof. Pas de problème, nous avons des interprètes.
Déplacement
De l’hôtel, au centre de Dakar, nous nous dirigeons vers la banlieue en empruntant les autoroutes. Je suis très excité à l’idée de sortir de la ville pour aller à la rencontre de «vrais» africains sénégalais, des gens encore moins touchés par l’occidentalisation. Je ne sais pas vraiment à quoi m’attendre.
Nous sommes assis dans la boîte de notre véhicule de transport : un pick-up qu’on appelle «Autobot», parce qu’il a une tête de «Transformers», comme dans le film, collée sur les portes avant. Ce pick-up a un banc soudé au fond de la boîte, sur le sens de la longueur, on peut ainsi s’asseoir à trois de chaque côté, face vers l’extérieur, les pieds sur le bord de la boîte, tête au vent. C’est tellement cool de voyager ainsi, sans aucunes normes de sécurité, aux aléas de la bonne conscience, Inch Allah! Cela rend le déplacement irréel, singulier, car tu sais que tu n’es pas chez vous quand tu voyages sur l’autoroute, dans une boîte de pick-up, sans ceinture…
L’air est presque froid en ce matin noir. J’ai hâte que le soleil se lève, car c’est vraiment frais, je frissonne, assis aux grands vents, dans ma boite de pick-up, filant à toute allure sur l’autoroute.
Je découvre la banlieue au fil des kilomètres. Alignement et succession sans fin de bâtiments de béton, à divers stades d’avancement des travaux. Enchevêtrements de fils électriques sans ordre, de poteaux branlants et de poutres de bétons avec des tiges d’armatures en acier qui dépassent des extrémités. Les slogans électoraux et les graffitis ornent chaque mètre de bordure autoroutière. Et quand je parle de slogans électoraux, je ne parle pas d’affiches en plastique rétractables, mais bien de slogans écrits à la canette sur tous les biens publics… pour la campagne de 2012. Pendant longtemps encore nous lirons le nom de MACKY SALL. On dirait que l’on ne pense pas à long terme ici. On ne pense pas que lorsque la campagne sera finie, il faudra retirer les slogans… redonner l’espace aux citoyens.
Les kilomètres défilent, le jour n’est toujours pas levé, il fait froid au grand vent. Incroyable la façon dont le soleil apparaît et disparaît ici. Tout d’un coup. Et soudainement, il fait chaud. PÂW!
Le soleil apparaît alors que nous traversons la cité de Keur Massar. Je vois mes premiers baobabs en banlieue de Dakar, intégrés dans la création de ces nouvelles cités. Pour vous décrire l’environnement, je vous dirais d’imaginer que vous roulez dans un nouveau quartier en construction, avec des chantiers ouverts à chaque coin de rues. Des rues en sable, des tuyaux d’égouts et de conduites d’eau qui longent les bordures, avec des façades de maison sur le béton directement, des tas de sable, gravier, béton en poudre, tiges d’acier… partout le quartier se construit. Nous traversons cette future cité-dortoir et approchons de notre destination.
Le Lac Rose
Le Lac Rose, ou Lac Retba, est une région située à une trentaine de KM de la ville, réputée pour ce lac tellement chargé en sel qu’il apparaît rose sous une certaine lumière du jour. Il s’agit d’une masse d’eau morte de quelques km carrés, à peine 5 pieds d’eau de profond. C’est un lieu touristique, et à petite dose de baignade, il est reconnu pour ses propriétés curatives, comme celles de la mer morte.
Sauf qu’il existe aussi la haute dose de baignade, qui elle est moins curative. En nous approchant du lac, je découvre que les gens exploitent la ressource naturelle en extirpant le sel à la main directement du fond du lac.
Il s’agit d’un travail incroyablement difficile. Ils passent la journée dans cette eau si salée que rien n’y vit. Les «pêcheurs de sel» doivent s’enduire le corps de beurre de karité, ou beurre de cacao avant de se plonger dans l’eau, et protéger toutes lésions, car la surexposition au sel détruit la peau. En plus, les femmes m’a-t-on dit, perdent la vue après quelques années de travail, car elles sont constamment soumises aux reflets aveuglants du soleil sur l’eau. Elles se brûlent la peau par le sel, les yeux par le soleil et la santé par l’esclavage organisé en une courte vie. Il y a une espérance de vie de moins de cinquante ans dans la région. C’est dire combien la vie y est difficile.
Imaginez être dans l’eau jusqu’aux épaules. Votre barque porteuse est ancrée près de vous. Vous sortez le sel du fond de l’eau à l’aide d’une sorte de pelle quelconque. Certains doivent plonger à chaque pelletée, d’autres ont des manches et travaillent différemment. Mais tous doivent en bout de ligne soulever le poids de la charge ramassée. N’oublions pas que c’est du sel, chargé d’eau. Ils doivent l’extraire de l’eau, et le soulever au-dessus du niveau des épaules afin de le verser dans la barque. À chaque pelletée. Ils doivent ramasser au moins mille livre de sel en une journée. Sans doute plus.
Une fois le sel extrait de l’eau, ils traînent la barque lourde et chargé d’un dur labeur jusqu’au bord du lac, ou des membres de la famille ou autres viennent aider au déchargement de la barque. Chaque famille a son tas de sel, plus ou moins loin de la rive, et les chemins qui en permettent l’accès se faufilent entre les butes énormes qui peuplent toute la rive, sur un demi km de large et 1.5 de long. Des milliers de tas de sel, chacun appartenant à un ouvrier du sel africain. Des milliers de voyages, de millions de mouvements pour accumuler des milliards de grains… qui se vendront des fractions de francs, à peine.
Le programme alimentaire mondial (PAM) de l’ONU est derrière l’initiative qui encourage les producteurs de sel à l’ioder avant de le mettre en sac, afin d’offrir du sel iodé qui participe à une bonne santé pour toute l’Afrique.
Comme il n’y a pas de sel dans bien des pays, l’ONU encourage le travail organisé plutôt que l’exploitation agraire et anarchique d’une ressource disponible, avec les moyens locaux. Une majorité des sacs de distribution sont frappés du logo de l’ONU. C’est crédible, c’est très bien.
Une des grandes leçons que j’ai apprise au cours de mes voyages, c’est qu’il ne faut surtout pas juger les conditions de vie des gens avec nos yeux à nous, mais avec la perspective locale.
Premier village
Nous poursuivons entre les dunes pour nous diriger vers notre première destination. Comme déjà mentionné, notre objectif est de rencontrer les dirigeants de chaque village pour fixer les modalités de nos visites avec nos étudiants la semaine suivante. Chaque instructeur s’est vu «assigner un village» duquel il est responsable pour l’utiliser comme plate-forme d’apprentissage en situation réelle. Nos étudiants feront une vraie étude de village, en rencontrant du vrai monde, pour en faire une vraie analyse dans un contexte virtuel d’opération d’intervention international. Cela est très stimulant et intéressant.
Nous entrons à l’intérieur des terres, le soleil est apparu maintenant, bas sur l’horizon. Le chemin devient cahoteux… en fait il n’y a plus vraiment de chemin, seulement des roulières au milieu de champs de coquillages et de dunes de sables. Sur des km et des km, nous longeons des petits lopins séparés par des lignées de coquillages. Étant proche de la mer, il s’agissait d’un matériau idéal pour délimiter les espaces de culture maraîchères. Partout dans les champs, malgré l’heure très matinale, des dizaines de fermiers arrosent des champs de choux, de persil, de courges, de fines herbes de toutes sortes. Tous les champs sont impeccables, aucune mauvaises herbes. Les ouvriers font tout manuellement, pas de grosse machines. Il s’agit d’exploitations à dimension humaines, qui respectent les cycles de la nature et la capacité de production des sols. Nous saluons, ils nous renvoient la main avec le sourire. Que de beaux sourires!
Nous arrivons au premier village, au bout d’un chemin de sable. Tout n’est que sable. Il y a de petites huttes en paille, mais aussi plusieurs maisons en «dur». Laissant nos 4X4 à l’entrée du village, nous marchons pour nous diriger vers le centre. Nous ne croisons que quelques enfants curieux, qui se mettent à crier en courant vers les maisons à notre vue. Cela ne prend que quelques minutes pour que nous soyons joints par des adultes, qui préviennent les chefs de notre arrivée. Des chèvres nous observent la gueule pleine de je-ne-sais-quoi. Il y a des bébés chèvres. C’est mignon comme tout des chevreaux, ils sont joueurs et taquins, comme des petits chiens.
Le conseil du village s’installe. Je suis impressionné, un à un les anciens se réunissent, on amène des chaises de plastique, devant la maison du chef, on forme un cercle, des gens se joignent à nous, ils se saluent tous en serrant chacune des mains, l’un après l’autre. Je reste debout en offrant mon siège à un homme de la place, mais il refuse et me force à m’asseoir. Signe de considération pour un invité.
Le but caché de nos rencontres est noble : Au-delà d’informer les villageois sur notre venue prochaine, nous désirons cerner des petits besoins qui pourraient être comblés par de petits cadeaux de reconnaissance. Nous n’achetons pas leur participation, puisqu’il n’est jamais mentionné que nous leur offrirons un remerciement. Cela doit rester une surprise pour eux. Mais en sachant combien d’enfants ils ont, de quoi ils ont besoin à l’école et autres bricoles, cela nous permet d’acheter des ballons de foot, du matériel scolaire, des tapis de prière, etc… Des petites choses qui font plaisir quoi ! C’est notre façon de les remercier pour participer à notre module de formation «sur le terrain».
Michel, l’instructeur canadien à qui ce village est assigné, prend le commandement et se présente en expliquant qui est le reste de l’équipe, et le but de notre rencontre. C’est une très cordiale rencontre. Pendant que les autres discutent, j’observe la scène qui s’offre à moi. Il n’y a que des hommes, assez âgés pour la plupart autour de nous. Les femmes sont dans les maisons, mâchouillant des petits bâtons de-je-ne-sais-quoi, les bras chargés de bébés. Elles ont toutes la tête couverte. Elles ont toutes un foulard sur la tête, mais pas comme des voiles religieux, plutôt comme un accessoire de mode. La tête couverte, mais joliment, toujours assorti à la robe, elles nous observent en silence.
À quelques mètres de nous, au centre de la place, trône une vieille Renault, repeinte au pinceau en trois ou quatre couleurs dans le siècle dernier. Elle semblait ne pas avoir roulé depuis cent ans. Un ancien semble donner un ordre avec un geste de la main pour qu’on lui enlève ce tas de ferraille de la place.
Arrive deux, puis trois, puis cinq jeunes entre 10 et 15 ans qui se mettent à pousser la bagnole hors du champ de vision. Les instructeurs et les dirigeants du village discutent toujours pendant que j’observe ces jeunes, que je vois encore à une trentaine de mètres de nous maintenant.
Ils décident d’ouvrir le capot et s’y penchent à cinq têtes. J’observe la scène, le soleil, les yeux des gens, l’ombre fraîche des bâtiments en terre, je suis heureux.
Au loin, les jeunes se mettent en position et poussent la bagnole pendant que l’un d’eux prend le volant, ils essaient de la démarrer sur la compression. J’observe une, deux, trois tentative de démarrage quand je reçois un signal de Michel, la rencontre est finie, nous allons marcher dans le village pour explorer la vingtaine de maisons. Je laisse les jeunes mécanos à leurs expériences…
Nous nous dirigeons vers la mosquée. Petit bâtiment cerclé d’une clôture, qui forme une cour dans laquelle se recueillent les habitants, ne pouvant tous entrer dans la mosquée car trop petite. Son minaret est visible à des km à la ronde. Le catholicisme a utilisé les cloches pour sonner l’appel aux citoyens, l’Islam moderne utilise des haut-parleurs pour l’appel à la prière. Je suis tôt joint par des enfants. Ils ont tous la morve au nez, les yeux brillants, le sourire complice…
À l’ombre de la mosquée, j’aperçois au loin la voiture poussée par les garçons qui fait des embardées et des explosions. C’est bon, ils n’ont pas lâché et ils rient à fond! Je me demande s’ils réussiront à démarrer cette poubelle?!
J’ai un plaisir incroyable à jouer avec les enfants, à leur donner de l’importance, à les faire rire. L’un d’eux en particulier me colle à la peau. Il ne me lâche plus, on se parle, il rit, 5 ans, des yeux noirs, rieurs, des dents blanches, intelligent et vif, curieux à fond. Pas peureux. J’ai un échange réel avec ce gosse même si nous ne parlons pas la même langue. Moi le français, lui le wolof. Avant de partir, il me dit qu’il est le fils du chef du village. Je ne suis pas surpris, de là sa confiance en lui, il peut bien être curieux, il ne se sent pas menacé dans son royaume. C’est extraordinaire. Je m’attache à ce petit bonhomme haut comme trois pommes, qui est l’image même du bonheur! Pourtant, je ne le reverrai jamais.
Nous marchons vers la sortie, je prends beaucoup de photos à tout hasard. Je classerai après.
Embarquement dans nos deux véhicules de transport «Autobot». Alors que nous roulons doucement sur le sable en direction de la sortie, je vois une dernière fois au centre du village un énorme nuage de fumée noire, et les quatre garçons criant les bras dans les airs, avec la voiture-poubelle qui avançait d’elle-même. Incroyable ! Ils venaient de redémarrer le moteur à force de pousser et de triturer! Ces garçons, sans outils, avaient réussi à repartir cet engin en une heure à peine. Ils nous envoient la main en riant, la voiture poubelle faisant des explosions et pétaradant dans une fumée noire et odorante avec un gosse de dix ans au volant…
Et les ti-culs qui nous courent après en criant et riant. Ils sont heureux. Une femme au puits d’eau nous envoie la main. C’est très beau. Merci Dieu, ou Allah.
Nous roulons cent mètres et tournons à droite pour nous diriger vers le village suivant, le chemin est mou. Le soleil est chaud maintenant. Il se trouve que par le hasard des amitiés, les instructeurs embarqués dans le véhicule devant nous, sont tous de très gros et grands gars. Mêmes s’ils n’étaient que quatre dans la boîte du véhicule, ils dépassaient largement les mille livres. Comme de fait, le véhicule chargé de ces hommes forts s’enlise. C’est là que je les ai déclarés membres du «Club Sélect des Sept Cent Livres». Ils sont tous restés dans la boîte pendant que le chauffeur verrouillait ses roues sur 4X4 et manœuvrait pour sortir de là. Bel effort d’équipe ! C’était drôle de voir les africains travaillant aux champs observer la scène interloqués, entre deux ânes et trois rangées de coquillages, les pieds dans le persil.
C’est encore plus drôle de regarder quatre ânes en uniforme, assis en deux rangées, se laissant trimbaler dans un camion, regardant des africains les observer.
Deuxième village
Une fois le trou-de-sable-mou passé, nous roulons sur environ deux km, dans des chemins sinueux qui ne sont en fait que deux roulières entre des lopins de coquillages bien enlignés et des pieds de persils bien dégarnis. Bordel que le soleil est chauuud. Il est environ 09h30. Je ressens une immense vague de bonheur et de reconnaissance en moi.
Je suis tellement heureux d’être là, de vivre ça. Je suis privilégié. Merci La Vie™, Dieu, Allah, l’Univers, Alhamdoulila! Je me sens totalement connecté à mon moment présent, je SUIS. Je VIS.
Derrière notre véhicule, un garçon de 8 ou 10 ans à peine entreprend de nous pourchasser sur sa charrette tirée par un âne. Comme nous n’avançons pas vite, le gosse se maintient à une courte distance de nous, la bête est enflammée et ne sait trop pourquoi elle court derrière un Autobot (je suis sûr que l’âne a dû écouter le film «Transformers» comme tous les ânes…) tandis que le pilote se marre à fond la caisse! Il rit aux éclats en filant à toute allure sur son engin-à-deux-roues-chambranlantes-tiré-par-quatre-pattes-frêles-et-souflantes. Après un km, la bête n’en peut plus et coupe le pas. Le gosse nous salue de la main, il est mort de rire, ce qui nous fait rire, nous lui envoyons la main en riant nous aussi. J’aime le caractère rieur des gens jusqu’à date. Je crois que même l’âne riait.
Nous approchons du deuxième village. Entièrement construit sur, et encerclé de, buttes de sable. Il n’y a que deux bâtiments en «dur». Deux écoles. Tout le reste est construit de paille et bambou. Une trentaine de petites maisons, grandes comme un cabanon d’arrière-cour, vous savez, les cabanons dans lesquels on range la tondeuse et les vélos? Pas plus grand que ça.
Un homme en chemise et nu pied nous accueille. Il est le «responsable des écoles» selon ma compréhension. Il est un membre du conseil du village, ils nous attendent. Nous sommes dirigés vers le «centre» du village. Une structure, en petits rondins attachés par des lianes et quelques bouts de corde, supporte une bâche et couvre une superficie de 3X4m. Un bébé pleure, des enfants tous petits crient autour de nous. Ils sont tous petits! Des femmes apportent des tapis de pailles pour nous créer un espace de réunion à l’ombre de la bâche. Des femmes approchent en tenant leurs bébés dans les bras. Certaines sont très jeunes, moins de quinze ans. Elles se couvrent le visage et rient quand on les salue, elles ont toutes la tête couverte d’un voile léger.
Les anciens arrivent, les notables de la place se présentent. Les responsables des conflits, de la sécurité, de l’école, du conseil, le plus vieux, le plus sage, tous sont présents. Nous sommes tous assis au sol. Les membres de notre délégation ont les bottes aux pieds, les locaux ont tous retirés leur sandales pour s’asseoir sur le tapis.
Ils nous ont dits que c’était ok. J’essaie néanmoins d’adopter la même position qu’eux, les pieds sous les fesses, pointant vers l’extérieur, les genoux agréablement tordus sous mon poids, très inconfortable. Je ne pourrai sans doute endurer cette position plus de quatre minutes à cause de mes rotules. Je comprends pourquoi on vieillit plus vite ici.
Nous sommes assis en cercle, il y a une femme cette fois-ci. En retrait, mais présente dans le cercle. L’instructeur responsable du village, prend les commandes, explique l’objet de notre venue et ce qui se passera lors de notre prochaine visite. La rencontre se déroule très bien. Nous découvrons le nombre d’enfants, le fait qu’ils jouent au football et aussi qu’il y a deux écoles. On encourage l’apprentissage ici. Il y a au moins vingt tout-petits autour de nous. Très belle atmosphère bon-enfant. Pour faire charger leurs téléphones, ils vont au village voisin, qui utilise un système solaire avec des batteries.
Je suis incapable de rester assis sur mes genoux plus de cinq ou sept minutes, je dois changer de positions. Je deviens tout engourdi. Ayoye. En fait ça déconcentre même, je ne sais pas comment ils font. Au bout de quelques minutes, la rencontre se termine et nous nous remettons tous péniblement sur pieds, étant tous ankylosés de nos nouvelles postures. Nous marchons vers la sortie. Il est inutile de marcher dans le village, puisque l’on peut voir toutes les maisons en effectuant un 360 sur soi.
Nous entendons les vagues de la mer, située à 100m derrière les dunes. D’ici nous voyons le minaret du premier village de tout à l’heure. Lors de la saison des pluies, et pour plusieurs semaines, le village est complètement coupé de tout. Il devient une île inaccessible, il n’y a plus de chemins. Inaccessible pour les véhicules, mais toujours accessible à l’appel du minaret de la mosquée du premier village. Sur l’eau qui entoure, le son voyageant plus loin, l’appel se rend plus clairement d’un village à l’autre, et maintient un lien coûte que coûte. Étrange île trop isolée pour être coupée de l’Homme mais pas de l’appel de Dieu.
Embarquement pour nous diriger vers le troisième village. Ouuuuffff, nous étions bien à l’ombre sous la bâche. Le soleil, maintenant haut dans le ciel est chauuuuud! Il est environ 11h. J’ai oublié mon chapeau mou à large bord, celui qui protège bien du soleil. Je n’ai littéralement rien sur la tête et essaie donc d’exposer des faces intermittentes de ma faible carcasse blanche mais rougissante à l’astre rutilant.
Troisième village.
Encore une balade de quelques km entre les champs de coquillages pour arriver à ce troisième hameau. Il y a moins de gens dans les champs. Je crois qu’ils ont fini leur boulot d’arrosage du matin. Moi non plus je ne pourrais travailler sous cette chaleur. Je suis tout en sueur…
Tous les bâtiments sont en dur ici. Il n’y a que quelques huttes, bien loties dans des cours encerclées de clôtures de bambous. Il y a des boababs, et des arbres bas qui offrent une ombre bénéfique. Des petites chèvres mangent les ordures et se parlent entre elles. Nous entrons dans le village. Une mosquée, une école, quelques enfants curieux. Nous suivons un jeune homme vers les anciens.
Nous marchons cent mètres, encore des bâtiments en dur. Il y a plus de bâtiments que je ne peux en compter à l’œil. Un terrain de football, goood. Les jeunes jouent ici, c’est un bon signe. C’est toujours bon signe de voir des enfants s’amuser et vivre.
Une haie d’accueil nous attend en ligne. Cinq hommes d’âge murs, dont un très ancien, nous saluent. Le vieux des vieux n’a que quelques dents, brunes, et porte des lunettes sur des yeux aveugles, mangés par les cataractes. Il se porte sur une canne et marmonne faiblement «Salam aleikum – Aleikum Salam» à nos salutations respectueuses.
Une vieille femme passe alors et nous salue aussi très joyeusement. Elle semble saoule, même si je sais que c’est bien impossible, il n’y a pas d’alcool chez les musulmans. En elle-même, elle représente une image délicieuse : Une seule dent en bas, jaune, un sein qui sort de son boubou rouge sexy. Elle rit et se balade au rythme de son sein gauche qui marque le pas devant elle, tel un pendule. Elle passe entre nous en ballottant les bras, sans crainte de l’opinion de quiconque. Elle devait être la doyenne du village et nous faisait rire avec elle.
Nous sommes accueillis par tous les habitants sous un arbre bas. Comme au premier village, des chaises apparaissent, toujours le même plastique vert ou blanc, on me force à m’asseoir. Il doit y avoir une trentaine de personnes autour de nous. Beaucoup de femmes et d’enfants. Les plus jeunes rient et courent. On installe le vieux des vieux sur une chaise, un peu en retrait, mais à la tête des vieux. On installe encore des chaises, il y en a une vingtaine maintenant.
Des jeunes, et même très jeunes se mêlent à la rencontre. Ils sont assis sur les jambes des moyens jeunes, mais ne parlent pas, ils laissent les vieux discuter et le vieux des vieux acquiescer. L’instructeur responsable de ce village prend les commandes de la réunion, et discute avec les gens. Le vieux des vieux ne parle pas vraiment, mais il hoche du bonnet, laissant ses jeunes vieux discuter pour eux. L’entente est bon enfant, tous semblent très concernés par la rencontre, et se penchent en avant pour mieux entendre.
Nous sommes observés. Je suis assis à l’extrémité du cercle, à l’opposé de la discussion entre les intéressés, je ne peux donc que deviner ce qui s’y dit. En attendant, j’observe ceux qui nous observent. Assis sur un seul rang à ma droite, au moins vingt enfants de moins de dix ans sont cordés bien enlignés les uns à côté des autres. À travers cela quelques femmes, de vingt à cinquante ans, qui nous observent en souriant et mâchant leur éternel bout de bois. Les ti-culs sont excités à mort, ils trépignent de joie et ne restent en place que sous la houlette d’une femme plus âgée qui tient les rênes.
J’ai de la difficulté à ne pas me laisser distraire de la réunion. Mais c’est plus fort que moi, je fais un clin d’œil à un ti-cul et celui-ci devient fou, il se retourne en riant dans le sein de sa mère. Aussitôt que la réunion se termine, je m’empresse auprès du groupe de femmes et enfants, et discute avec eux en les faisant rire, ce qu’ils expriment avec joie et bonheur. On prend une photo ?! Tous cherchent à entrer dans le cadre, bien en ordre. Un moment que je n’oublierai pas. C’est magnifique.
En quittant nous sommes accompagnés par les hommes, ils nous montrent leur système électrique, aussi à plaque solaire, avec accumulateurs. C’est ici que l’autre village vient charger ses téléphones.
La vieille-femme-à-un-sein réapparaît, je crois qu’elle a le béguin sur le patron de notre groupe, Raven. Elle lui fait de l’œil en Wolof, tout en le tenant par la main, le sein à l’air, innocemment. Une vrai Jeannette Jackson cette mamie! Cinquante ans de moins, quelques dents en plus et la maîtrise du français en auraient fait une reine de carnaval pour notre ami!
Nous remarchons à la sortie du village, pour une dernière visite avant le dîner. Il est plus ou moins midi, il fait chauuuuuuuuud chauuuuuuuuud!! Le soleil est incroyablement puissant, je sue tout mon corps. L’eau salée me coule dans les yeux, sur les lèvres, dans le dos. Ça pique les yeux, ça brûle les lèvres. J’aime. Je me sens vivant. À Boire, il faut boire.
Retour au véhicule, des jeunes jouent dans le camion. Nos chauffeurs parlent avec d’autres mecs dans un pick-up-poubelle. Même si j’ai soif, j’attends d’être sorti du village avant de prendre une longue gorgée d’eau. Juste histoire de ne pas leur boire mon eau en bouteille claire et propre dans la face. Histoire de respect, c’est tout.
Quatrième village
C’était finalement MON village.
Cette fois-ci, nous ne faisons pas que rouler quelques km, nous sortons de la zone pour nous diriger vers le Lac Rose à nouveau. Nous passons la bourgade principale avec ses dispensaires et sa gendarmerie, nous tournons à droite au milieu de nulle-part. Au bout de cent mètres, caché au fond d’un chemin sinueux se trouve le village qui m’a été assigné. Nous stationnons nos véhicules sous un arbre, c’est tranquille. Pas un bruit, pas un mouvement.
La mosquée nous accueille de dos, froidement, comme pour envoyer un message. « Ha oui Chris! J’ai oublié de te dire, ils sont très conservateurs et religieux ici, ils ne me parleront pas de toute façon, alors je n’irai pas, prends directement les devants… » me lance Judy, la femme instructeur qui nous accompagne et qui initiait toutes les rencontres. Et Vlan, comme ça, en entrant dans le village elle m’annonce ça. Village conservateur et religieux qui ne parle pas aux femmes. Goooood!! Ça va faire changement des petits villages pleins d’enfants rieurs qu’on vient de visiter…
Nous nous avançons doucement lorsqu’un jeune d’une douzaine d’année apparaît. Il est handicapé d’un pied, mais a un très beau visage, très souriant, avec les yeux. Il nous serre la main mais ne parle pas français. Il nous conduit en clopinant vers un bâtiment en dur. Étrange, c’est comme si son pied était sous sa cheville… dans le mauvais angle.
Nous ne voyons rien ici, il y a des clôtures partout. En fait il s’agit de murets en bétons, entre 5 et 7 pieds de haut. Tout est isolé. Nous passons à travers une succession de murets qui forment un genre de porte-à-faux. Peu importe l’angle, on ne peut voir ce qui se passe entre les murs de l’extérieur. Étrange.
Nous sommes conduits à l’intérieur de ce qui semble être le bâtiment principal. Il fait sombre, des tapis sont au sol, on nous y fait asseoir en nous permettant de garder nos bottes. J’ai chaud, je dégoutte au sol. Pas de vitre aux fenêtres, mais des rideaux blancs qui laissent passer l’air… et les mouches! Des mouches des mouches et des mouches. En voulez-vous de la mouche domestique ? Ils la fabriquent ici je crois. Il y avait tant de mouches, que c’en était ridicule. Je me demandais comment ils pouvaient faire pour agir comme si rien n’était, à part un coup de fouet à mouche de temps à autre. Moi j’en avais les yeux plissés tellement il y a avait des mouches. Et comme j’avais méga chaud, et que je suais ma vie, j’attirais encore plus les mouches, qui venaient avec insistance et intensité s’abreuver dans mes cheveux bien huileux.
C’est moi qui avais les commandes en cet instant, mais une seule personne du village était présente pour nous parler, outre le jeune. Il s’agissait de «l’instituteur» de français, M. Fadel. Mais il n’y avait pas de salle de français, pas de classe. Le jeune-au-pied-croche ne devait pas être un de ses élèves, puisqu’il ne parlait pas français. Le «chef» du village ne pouvait se présenter, ni personne du conseil d’ailleurs. En fait il n’y avait pas de conseil de village, et seulement une petite quarantaine d’enfants ici selon le prof-de-français-qui-n’enseignait-pas-le-français. Et encore, des enfants qui n’avaient pas le droit de jouer. Ni au football, ni courir, ni jouer point. Les femmes étaient séparées des hommes, et n’avaient pas le droit de s’adresser à nous. Ni de nous voir d’ailleurs. Ni nous de les voir. Et nous n’avions pas l’autorisation d’aller marcher dans le village.
Mais était-ce bien un village après tout ? Ouf, difficile de faire une évaluation d’une zone quand vous ne pouvez ni rencontrer ses gens, ni marcher ses rues. J’étais bien embêté à ce moment-là.
Après une quinzaine de minutes emmouchetées, à nous faire demander une «liste d’épicerie» sur tout ce dont ils avaient besoin, nous sommes sortis au grand air afin de nous enquérir des lieux. L’air brûlant et la lumière vive me sautent au visage en ressortant. Devant moi, une cour intérieure de 100mX100m, des clôtures, une mosquée, un dortoir, un bâtiment en dur, deux locaux en brique sans toit, une casaque de paille comme école coranique. En fait, comme école coranique, il s’agit plutôt de deux rangées de trois planches de bois, posés sur des briques au sol qui font office de banc. Il n’y a pas de sol, c’est la terre. Les murs et le toit sont composés de bambous, posés sur une frêle charpente de branchettes. 2 mètres par 3 mètres, 1.7m de haut. Je ne peux m’y tenir debout moi-même. Une planche de contreplaquée peinte en noir de 1mX1m tient lieu de tableau noir. La lumière filtre par les interstices entre les bambous mal ficelés. Une douzaine d’enfants doivent pouvoir tenir place dans ce cagibi. Pour l’instant il n’y en pas. J’essaie de pousser le regard au loin pour trouver les habitants, les jeunes surtout. Il n’y a que des murs qui forment maintenant une grande cour intérieure. À cent mètres de moi, je vois 3 ou 4 personnes qui se cachent. Je ne vois que des foulards, ce doit être des filles. Le village semble désert.
C’était tout. Tout le « village » était en fait consacré à l’étude du coran, et les rares habitants étaient très pauvres, du fait qu’ils ne travaillaient pas. Ils étudient le coran, c’est tout. Comme ils ne travaillaient pas aux champs, ils ne produisaient pas de nourriture, ni eau, ni rien. Et ils n’avaient pas d’argent pour payer l’eau, donc on a coupé l’eau. Vraiment pauvre. Mais pieux. Les étudiants ici s’appellent des «talibés». Tiens!? Il me semble que ce mot ressemble à «taliban»…
Le prof nous demandait si nous ne pouvions pas payer la facture d’eau. Nous n’étions pas là pour ça. Il n’y a aucune joie dans ce village, nous n’avons même pas vu d’enfants. Aucun. « Alors M. Fadel, où enseignez-vous le français ? » « et bien vous voyez là? » me dit-il en pointant une des structures de brique sans toit… « mais je n’y enseigne pas puisqu’il fait trop chaud, et que nous ne pouvons rester sous ce soleil, et qu’un toit coûte cher… » Ha bon ! que je me dis. Mais pourquoi avoir un prof de français s’il ne peut enseigner le français, et que visiblement personne ne parle le français dans cette place? Bah! Je comprendrai bien plus tard…
Nous nous sommes faits reconduire à la porte, et saluer bien courtoisement par l’étudiant boiteux et le prof sans classe. Étrange scène. La température est insupportable, il est plus de 13h quand nous quittons ce sinistre endroit. Je me sens étrange. Et insatisfait.
Il s’agissait de la première visite dans « mon village ». Deux journées étaient prévues pour les visites d’étudiants la semaine prochaine, je trouverais bien le moyen de comprendre ce qui se passait ici. Nous embarquons dans nos véhicules et allons manger au restaurant du Lac Rose. J’allais y voir là une autre incongruité absolue de la région.
Le resto de l’Hôtel du Lac Rose
Nous ressortons sur le chemin principal, tournons à gauche et retraversons à nouveau la bourgade locale. En ce début d’après-midi, les vendeurs de poisson et de « viande fraîche » sont envahis par les mouches et les bestioles de toutes sortes. Non mais bordel qu’est-ce qu’il fait chaud !! Le soleil est en train de nous dévorer tout rond, nous cuisons dans nos boîtes de pick-up sous le soleil d’Afrique. Nous sommes assis dans nos véhicules sans toit, seuls blancs à 50km à la ronde, tous nous observent comme si nous étions des politiciens dans une parade. Et nous faisons ce que doit, on sourit, on salue.
Nous traversons à nouveau complètement la bourgade pour nous diriger vers le seul moteur économique sérieux de la région : l’Hôtel du Lac Rose, qui vit principalement de tourisme étranger provenant de France ou d’Europe. Les visiteurs louent des VTT et se baladent en région sans gêne, achetant des sculptures et des cadeaux artisanaux aux vendeurs locaux.
Cinquante mètres avant l’entrée de la cour de l’hôtel, des mendiants nous tendent la main, et des handicapés sont exposés vulgairement afin de nous faire bien sentir notre misérabilisme, notre confort et notre richesse occidentale. C’est voulu. Ils s’installent justement là pour que l’on voie bien leur misère. C’est terrible, mais c’est l’Afrique. Il faut vivre avec.
Nos chauffeurs stationnent les « Autobot » près de l’entrée de l’Hôtel. Des chameaux gardent l’entrée de la place. Étrange scène. Ce sont les premiers chameaux que je vois de ma vie. Ouff ! Mais ça shlingue ce truc ! Ça pue !
Nous entrons sur le site, et immédiatement, nous changeons de continent. Alors que juste à l’extérieur des murs se tiennent des gens sans jambe, sans dents et sans le sous, ici à ma droite je découvre une superbe piscine creusée, des sentiers frais et agréables, couverts par une végétation luxuriante et généreuse. Des sculptures et statues africaines peuplent le parcours jusqu’au restaurant lui-même, situé littéralement sur l’eau rose du lac rose. Quelques clients français, de la bière fraîche, de l’ombre… enfin de l’ombre !
J’ai mangé l’un des meilleurs steaks de ma vie dans ce resto éloigné de tout. Le steak avait été vieilli 35 jours je crois. Et certainement visité par un million de mouches. Il était tellement tendre ! Délicieux et savoureux, accompagné de frites et de bière. Un délice auquel je ne me serais pas attendu en ce lieu si lointain, et surtout à quelques pas à peine de la misère humaine constatée. Je me sentais coupable de ce plaisir gustatif, mais en même temps, je savourais pleinement l’expérience. C’est comme ça.
Après moult discussions, bouffe, une petite bière fraîche et un café, nous sommes retournés en ville. Journée stimulante somme toute. Fantastique. Elle me restera longtemps en tête celle-là.
CARNET DE VOYAGE D’UN CANADIEN AU SÉNÉGAL
DU 2 FEV AU 2 MARS 2013
SEN1-05 : L’ÎLE DE GORÉE, L’ÎLE AUX ESCLAVES
SEN1-05 – L’ÎLE DES ESCLAVES
Sortie culturelle
Visite de l’île de Gorée, aperçu de l’enfer
15 fev 13
Jour 13
Samedi, 0900.
Aujourd’hui nous participons à une visite culturelle, organisée par nos hôtes pour tous les membres du groupe, stagiaires comme instructeurs, sur une île reconnue pour son histoire triste.
Il s’agit d’une journée plus décontractée pour tout le monde, et d’une bonne opportunité pour être accompagné par mon guide de tous les jours, Ali Sow (pronnoncez so-ho), vous savez, ce jeune homme qui m’avait vendu ma première statue en bois le premier jour… Et bien nous l’avons engagé, et maintenant, nous ne sortons plus sans lui. Il nous aide dans nos achats pour des imprimantes (oui oui, comme imprimante laser et à jet d’encre) des articles scolaires, ballons de soccer pour les villages, etc. Grâce à Ali, qui nous a enseigné les rudiments de la vie et des achats à la mode sénégalaise, nous avons sauvé des heures et des heures en recherches inutiles, ainsi que des centaines de dollars en négociation et détermination des prix. Car il faut savoir une chose, ici il y a trois prix : le plus haut pour les touristes, et le plus bas pour la famille…
Depuis quinze jours que ce petit nous rend service à tous les jours ou presque. Nous ne lui versons aucun salaire, il ne reçoit que de petites commissions sur les achats que nous faisons auprès de ses contacts à qui il nous réfère. Aujourd’hui, je l’ai invité pour la sortie culturelle, et il ne nous accompagne pas comme guide, mais comme ami et visiteur. Je lui avais donné rendez-vous ici à 08h45, nous étions censé partir vers le port à 09h, il est maintenant 09h05, et toujours pas de Ali. Merde ! Je lui ai déjà laissé plusieurs texto, pas de réponse… dans quelques minutes, nous devrons partir avec ou sans lui. En fait, une minute passe, et le patron donne l’ordre au groupe de se mettre en marche. Je laisse tout le monde partir et traîne un peu à l’arrière en espérant le voir apparaître, mais en vain. Je me mets donc en route avec les derniers traînards et nous marchons jusque dans le port de Dakar pour prendre la navette qui nous conduira à l’île de Gorée. Une distance d’à peine un km à marcher pour s’y rendre. Par chance, j’ai à peine cinquante mètres de faits que je vois mon Ali apparaître dans la foule près de l’hôtel.
« ALI!!! Let’s Go !! » que je lui crie… il me voit, et vient me joindre en riant ! Il est 9h10. Fiouu, il s’en est fallu de peu pour que mon guide rate sa chance de participer avec nous à cette sortie culturelle essentielle pour tous visiteurs au Sénégal. « Ha mon ami ! me dit-il – J’ai eu bien peur de ne pas y arriver ! Le taxi dans lequel j’étais a manqué d’essence ! et j’ai dû appeler un ami pour qu’il vienne me chercher en moto sur l’autoroute afin de vous joindre à temps ! Et après je n’avais plus de crédits dans mon téléphone pour te texter… » Et bien voilà, tout s’explique !! Haaaaa l’Afrique ! Rien n’est jamais simple ici.
Dans la file d’attente se trouvent des femmes qui nous abordent sans complexe. «Allo moi c’est Cindy Lauper, j’ai un petit magasin sur l’île, tu viendras me voir ?» «Bonjour, moi c’est Madona, comme la chanteuse, toi c’est quoi ton nom ?» Wow!
Les vendeuses de la place se donnaient des noms occidentaux pour être facilement repérables par les touristes. C’était brillant et amusant. Alors comme des idiots, certains d’entre nous donnent leur vrai nom, d’autre pas, mais moi et un autre instructeur canadien donnons tous deux le nom d’un troisième instructeur qui est très euuhh disons… très très attiré par les femmes. Disons qu’il est comme un matou en chaleur, il lève tout ce qu’il peut ! Alors on s’est dit qu’il aimerait avoir un nom populaire auprès des vendeuses de l’île! Il s’agit de notre ami Michel…
Vogue vogue petite pirogue…
Nous embarquons tous à bord d’un bateau de transport de passagers. Il doit bien y avoir 500 personnes au moins. Nous levons l’ancre et nous dirigeons doucement vers la sortie du port. Dakar est sans conteste une porte d’entrée importante de l’Afrique. Le port ici fait plus de trente km de long, des milliers de navires plus gros que tout mon quartier y transigent en même temps. Sans parler de ceux qui attendent au large pour pouvoir mouiller à quai, faute de place.
Nous sommes minuscules à côté de ces transporteurs de conteneurs océaniques qui font de l’ombre sur des kilomètres tellement ils sont hauts. Nous transigeons entre les géants flottants sur une courte distance pour nous retrouver dans la sortie du port lui-même. Un de nos chauffeurs sénégalais qui nous accompagnait est devenu un ami que j’aimais beaucoup, Mamadou, et il m’a montré Dakar simplement, avec son bras. C’est très simple, Si vous pliez votre bras droit vers vous en refermant le poignet, sans refermer la boucle. Imaginez que vous tenez un bébé. Cela fait une sorte de «clé» en demi-cercle. C’est cela Dakar, votre pouce au bout d’une clé de bras sur la mer. Dakar est la pointe extrême ouest de l’Afrique, et il y a la pointe de la pointe, sur la pointe des amandines. Il s’agit de la langue de terre la plus éloignée dans l’océan. De là, en portant bien attention sur l’heure du midi, vous voyez l’Amérique en plissant des yeux. Ce n’est qu’à 6000km après tout…
Nous croisons au large des pêcheurs solitaires. Ils sont seuls dans leur barque, en bois, sans moteur, à quelques km de la rive. Ces hommes sont d’une force incroyable pour se rendre aussi loin sur de pareilles vagues. Des vagues océaniques on s’entend… Ils sont de bons navigateurs.
Cela ne prend que quelques minutes pour que les chauffeurs Mamadou-le-colleux et Ndiaye-le-curieux se joignent à Ali et moi sur le bateau. Ils sont tous les deux très attentionnés, protecteurs. J’aime vraiment ça. C’est intéressant comment les gars assument les amitiés ici. Ils sont plus proches physiquement, se tiennent de partout, ils n’ont simplement pas de barrière mue par des préjugés «religo-sexués». Ils expriment simplement leur attachement et leur amitié sans gêne, en se tenant par la main, les épaules, en se touchant pendant qu’ils parlent. Il est très fréquent de voir des gars se tenir par la main pendant qu’ils marchent. C’est très simple en fait, très naturel. Cela ajoute à la communication non verbale. Tu as moins besoin de mots, tu communique plus. Un bon message s’exprime en un minimum de mots, pour un maximum de sens. N’est-ce pas ? C’est ainsi, dans un minimum de mots que s’expriment les amis sénégalais. Mais en étant toute là. Ils expriment une très forte présence.
Pour nous rendre à l’île, ce n’est qu’un saut de puce de 3km ou 4 km, à peine vingt minutes sur le ferry et nous accostons à l’île. De l’île on voit Dakar, de Dakar on voit l’île. On m’a dit que parfois, des mecs traversaient à la nage d’un bord à l’autre, juste pour le fun. Il y a cette ethnie, les Lebous, qui naissent dans l’eau. Ce sont des nageurs incroyables, impossible à noyer. Dès l’abordage, des jeunes de la place sautent à l’eau et nous crient «monnaie dans l’eau – monnaie dans l’eau». Ils nagent autour du bateau et vont chercher les pièces de monnaie que leur jettent les touristes. Imaginez, dans 10 ou 15 pieds d’eau, ils se rendent jusqu’au fond pour aller retrouver les pièces de monnaie que les gens tirent. L’eau est salée, ils n’ont pas de masque, ça doit piquer les yeux… ils doivent êtres Lebous !
Alors que les passagers se dirigent tranquillement vers la rampe de sortie, Cindy Lauper, Samantha Fox et Madonna nous cherchent du regard et nous saluent « Micheeeeel? Miiiiiichel?? À plus tard Michel !! » avec des tatas… Ha oui ! On les avais presque déjà oubliées celles-là!
Grand débarquement
Dès l’arrivée, une délégation spéciale accueille notre patron, et le maire de l’île nous souhaite la bienvenue. Mes trois complices (Ali, Mamadou et Ndiaye)et moi suivons le groupe dirigé par un guide professionnel afin de nous laisser introduire à la brève histoire de la place.
Les rues sont étroites. Il n’y a aucun véhicule à moteur, que des pousse-pousses en fer comme en ville. Comment vous décrire ces pousse-pousse… ? Prenez de la tige d’armature à béton, faites un rectangle de +- 1.5m X 2m, installez-y une paire de pognée (comme celles d’un diable de déménagement) à l’une des extrémité et patentez-y des roues d’auto en dessous. Idéalement avec des pneus. Qui ont de l’air dedans… Non mais ça a l’air stupide sauf que je vous l’ai dit, en Afrique… rien n’est simple ! Donc sur cette structure (super pesante) malléable et portative, vous pouvez fixer et transporter à peu près n’importe quoi !
TOUT se déplace sur ces chariots; De l’eau en bouteille, des matelas, du fer, de la brique, du sable, des déchargements de camions de bouffe, je vous le dis, TOUT se transporte sur ce format de pousse-pousse. Ils sont PARTOUT! Et surtout sur l’île, puisqu’il n’y a pas de voitures…
Parlons-en de cette île. Elle a été conquise tour à tour par les français, les portugais, les espagnols, les anglais, mais jamais par les africains. Les colonisateurs se sont partagé l’endroit pour le même usage durant quatre cent ans. J’ai peine à y croire, mais toute une économie, une industrie et un développement régional a été basé sur la traite d’humains.
L’Île de Gorée est la représentation géologique de tout ce que l’homme a pu offrir de plus atroce à l’humanité. Il s’agit d’une île d’à peine 7 km carré, qui était entièrement consacrée à la traite des esclaves. Durant plus de 400 ans, quinze millions d’Africains ont transités pas cette île vers le commerce de l’esclavage. Six millions en sont morts. On jetait les cadavres à la mer, et tout le tour de l’île était peuplé de requins. Des colonies de requins alimentées d’hommes… par l’homme! Ils représentaient en plus une barrière pour quiconque voudrait s’évader à la nage. Joyeux. Aujourd’hui il n’y en a plus. Tout respire la souffrance et l’immoralité ici.
Nous débutons par la visite du cœur de cette entreprise barbare d’un autre temps.
Maison des esclaves
De l’extérieur, cela ressemble à toutes les maisons, sauf pour ce haut de porte qui proclame Maison des esclaves.
Sinistre, même en cette belle journée.
Nous entrons par une porte basse, qui ouvre sur une cour intérieure. C’est ici que transigeaient les esclaves pour leur dernier arrêt avant le grand départ. Voici en gros comment cela se passait.
La matière première (les hommes forts et femmes fortes) était générée par les combats tribaux se déroulant à l’intérieur des terres entre rois et empereurs traditionnels. Les vaincus étaient faits prisonniers lorsque pas totalement brisés par la guerre. On les échangeaient comme esclaves aux européens contre des pacotilles et des titres de noblesse bidons. Les européens ont beaucoup abusé des rois nègres. Et parmi ces derniers, beaucoup ont fait montre de beaucoup de mépris à l’égard de leurs propres semblables. Ils ont laissé des millions et des millions d’africains êtres déportés dans des souffrances épouvantables.
Arrivés à destination, parfois après avoir traversé des milliers de km, séparés de leur famille, on ne voulait même pas qu’ils sachent de quels pays ils venaient. On leur attribuait alors un numéro. Tout simplement. Les marchants voulaient qu’ils perdent leur origine ethnique, leur provenance et leurs racines, leur nom, leur mémoire, tout.
Ils étaient enchaînés à genoux 23/24h pendant trois mois, dans des caveaux de pierre froids et humides. Séparés par groupes d’âges, de sexe, de santé. Les hommes ne devaient pas peser moins de 63 kg et mesurer moins de 1m72. Les femmes étaient jugées à la grosseur de leurs seins. Souvent elles se faisaient violer. Parfois elles tombaient enceinte. Cela les sauvait. Elles étaient retirées du marché, et se voyaient accéder aux mêmes droits que les citoyens français, ou coloniaux du moment.
Les cellules que nous visitons sont minuscules. Je ressens une énergie dramatique. Je peux entendre les cris des gens arrivants ici. Il y a des traces d’ongles sur les murs de bois et au plafond. Le bâtiment a deux étages. Les cages de pierre sont au sol, et les gardiens habitaient en haut, juste au-dessus. Le plancher des gardiens est le plafond des esclaves. Et ces derniers devaient hurler, gémir, gratter pour sortir. Et des gens vivaient juste en haut de ça… Cinquante femmes pouvaient être entassées dans un espace grand pour vingt.
Quinze hommes dans un espace pour cinq. Les récalcitrants étaient enfermés dans des cellules d’à peine quatre pieds de haut. On ne pouvait s’y étirer sous aucun angle.
Après trois mois de sévices, on considérait ceux qui avaient survécu comme assez forts, et on les forçait à embarquer sur un bateau, qui les conduirait dans le plus difficile voyage de leur vie.
Ce qu’ils avaient vécu n’était encore rien.
Entassés comme des sardines, vraiment, dans des caves puantes et sales, on les nourrissait à peine pour les garder en vie jusque l’autre bord. Les enfants mouraient. On forçait les hommes à la rame. Beaucoup se suicidaient en se jetant par-dessus bord. C’est une histoire terrible que d’entendre et de lire les panneaux qui relatent tant d’horreurs humaines.
Je traverse la porte du non-retour, la dernière que traversaient tous les esclaves quittant l’Afrique. Il s’agit d’une petite porte, grande comme un garde-robe, qui donne de la maison sur l’arrière, soit la mer. Une grande passerelle conduisait les esclaves vers les bateaux accrochés aux quais. Cette porte ne se traversait que dans un sens. Vers la mort. Ils sont des millions à y être passés. Des âmes y sont accrochées. Cela se sent. En silence nous observons les lieux. Il n’y a rien à dire. Un garçonnet vient me toucher l’épaule. Il a 5 ans tout au plus, il me demande de l’argent, je ne sais même pas comment il est arrivé là. Comprend-t-il les lieux ? Il vit ici, pour lui tout cela est SA vie… Je lui donne une pièce. Je regarde au loin, appuyé sur la rambarde, Mamadou est à côté de moi, appuyé contre mon épaule. Il est vraiment affectueux ce mec. Je suis bien comme ça. Moment suspendu.
Ndiaye vient nous aviser que tout le groupe est parti, il ne reste que nous. Alors nous sortons. Je me sens lourd, sale. En me retrouvant dans la rue, j’ai besoin d’étendre les bras au ciel et de demander pardon pour les fautes de l’humanité. Mamadou me passe un bras sur les épaules. J’ai les yeux mouillés, je suis bouleversé, honteux au nom des hommes de ce qui a été fait. En a-t-on tiré les leçons ?
L’humanité a fait de grosses erreurs, mais comme les hommes de qui elle est composée, elle grandit et progresse en conséquence. Je me serre un peu sur Mamadou, on est ensemble, pas besoin de rien à dire. Je me ressaisis après quelques mètres, prêt à passer au reste du programme, qui devrait être plus léger.
La montagne
Le soleil est haut, toujours plus haut, il doit être l’heure du midi maintenant. Mais je n’ai pas faim. Comment manger après ce que l’on vient de voir ? Avec mes guides Ali, Ndiaye et Mamadou, nous décidons de simplement marcher dans les rues, au hasard de nos pas. De toute façon, impossible de nous perdre ici. On approche de la montage de l’île et Cindy Lauper, que j’avais rencontrée dans la ligne d’attente du bateau a tôt fait de me retrouver elle…
«Michel, vient me voir» me lance-t-elle dans un mouvement de bras dès qu’elle m’aperçoit, à 100 mètres. Moi je ne l’avais même pas reconnue. Malheureusement pour Cindy, elle vend des petits colliers et bracelets, identiques à tous les bracelets de la centaine de vendeuses réparties sur quelques cent mètres. Elles veulent toutes notre attention, elles veulent toutes que l’on regarde. «On propose mais on n’impose pas». Quand on a vu une dizaine de bracelets, on les a tous vus. Ils en ont des milliers et des milliers. Et tous les jours ils fabriquent des colliers avec des milliards de petites pierres ou cossins que l’on enfile dans un fil à pêche.
Mamadou et Ali me regardent en me demandant « pourquoi elle t’appelle Michel ? » « Laissez-faire… »
Je vais donc voir Cindy Lauper une petite minute pour constater qu’elle n’avait rien de différent des autres… « Tu as du très beau matériel Cindy, mais je vais d’abord continuer ma visite et je verrai plus tard » « Oui mais tu m’achètes à moi hein Michel? Je n’ai encore rien vendu aujourd’hui et je dois nourrir ma famille… » Bon ! C’était reparti ! « Ok à plus tard » et nous essayons de nous éclipser tout en nous faisant harasser par tous les autres vendeux de cossins installés à tous les deux mètres jusqu’en haut de la montagne… Au moins j’avais mes mecs autour de moi qui me protégeaient. J’aimais vraiment mon moment en fait. Le soleil était haut, et chaud, très très chaud sur l’île des esclaves.
La forteresse
Nous poursuivons notre chemin en gravissant la colline qui déforme l’île. Tout en haut, après un petit Km de montée, nous découvrons une place fortement armée par les français. De gigantesques canons, les plus gros que je n’ai jamais vu, font face à la mer et protègent Dakar contre toute invasion des méchants Nazi de la 1e et de la 2e Guerre. Ces canons étaient alimentés par de gigantesques structures souterraines à travers lesquelles se faisaient le ravitaillement et la maintenance du canon. Quand je vous dis gros canon, je parle d’un obus de 12 pouces (30 cm) de diamètre, avec un canon de trente pieds de long (+-10 m).
Nous sommes descendus dans les entrailles des canons avec un habitant local qui nous a exposé l’histoire et tout ce qu’était la place. Le gars, il y vit. Littéralement, il y a des gens qui vivent dans le ventre du canon. Il s’agit de toute la structure qui accueillait les obusiers, les manœuvriers, les canonniers, les réseaux d’approvisionnement logistique, les mécanismes de chargement, les ascenseurs (brisés aujourd’hui)… c’est tout simplement incroyable. Nous marchons sur plus d’une cinquantaine de mètres sous la terre au travers d’un complexe dédale de tunnels, tous décorés par des graffitis aux couleurs de l’Islam ou par des images de prophètes et slogans religieux. Les gens qui habitent ici sont des « baye-fall », un courant trèees cool de l’Islam, qui ne fait pas vraiment les 5 prières, ni le jeune, qui se laisse pousser des rastas et qui fume du pot… à plein régime ! Mais ils sont très pieux! Ne vous y trompez pas. Ils sont les gens les plus peace & love au monde, et très ouverts aux discussions spirituelles. J’ai pris le temps de regarder les sculptures de mon guide du moment, Abdu, et j’ai choisi un ensemble de trois tortues « Combien veux-tu pour cela Abdu ? » « En fait combien cela vaut pour toi Christophe ? Pour moi l’argent n’est pas important, je serai heureux simplement que tu m’aies acheté un souvenir de moi, qui garde notre amitié… » Putain ce qu’ils avaient le tour ces gars-là! Je lui ai donc offert ce que je jugeais raisonnable, l’ai remercié et ai poursuivi mon chemin avec mes mecs.
En sortant de sous la terre, le soleil me frappe à nouveau. Mes yeux se ferment, je suis ébloui. Non mais qu’est-ce qu’il est chaud!
J’avais beaucoup de plaisir à marcher avec mes trois mecs. En plus, surprise ! Mamadou connaissait bien l’histoire de la place et me la partageait. J’ai découvert son attachement pour moi ce jour-là, et c’est à partir de ce voyage que nous avons été plus proches. Il m’aimait beaucoup, et me le faisait comprendre. Il se tenait constamment contre moi, et plus d’une fois j’aurais juré qu’il faisait exprès et s’appuyait sur moi. Il me collait littéralement aux talons en prenant le temps de m’expliquer tout ce qu’il savait de l’île. Et c’était encore plus beau, car Mamadou ne parlait presque pas français. Il faisait tout cela avec beaucoup d’efforts, et voulait vraiment communiquer et me partager l’histoire de l’île. Je dirais que c’en est un autre qui, s’il était dans notre monde à Montréal, disons qu’il vivrait différemment… Il me disait qu’il n’aimait pas vraiment les femmes. Il aimait juste les putes parce qu’il pouvait les « baiser » par derrière. Pas besoin de les « respecter » en se limitant à faire des bébés par en avant. Il se foutait des filles, il aimait le sexe. Je commençais vraiment à l’aimer celui-là…
Nous marchons quelques heures, mais finissons par en avoir assez de ce soleil, de ces vendeuses de cossins, de toutes ces maisons bâties en même temps il y a 400 ans. Les rouges par les portugais en 1600, les jaunes par les français en 1650 et les ch’sais-pas-quoi par les anglais en 1700. Toutes pareilles, sans électricité (!!) mais peintes de différentes couleurs. Je finis par acheter un collier ou deux à Samantha Fox et décide de redescendre vers le port.
Nous retournons au port d’embarquement, bien décidé à manger un peu, et pour moi, de me protéger du soleil. En descendant la colline, j’aperçois Madonna et Cher au loin « merde! Encore elles ». Nous décidons alors de tenter le tout pour le tout en nous éclipsant sur un sentier non balisé qui l’espère-t-on, nous conduira au cœur du village en évitant les vendeuses de cossins. À peine à la moitié de la pente, entre deux chèvre en pleine discussion qui bouffaient du-papier-ou-je-ne-sais-quel-résidu-de-poubelle-ou-sac-de- plastique (une chèvre ça mange absolument n’importe quoi) j’entends « Miiiiiicheeeeeeeel » Voyons-donc! Tu me niaises !!? Pas sérieux là? Merde !! Et je vois les deux femmes que j’essayais d’éviter qui se dirigent exactement là où nous pensions arriver en catimini, en balançant leurs colliers-bracelets-cossins-et-petits-grements-faits-à-la-main « Miiiiicheeeeel viens voir, on propose mais on n’impose pas !! » Ouais c’est ça ! Me semble oui!! Malheureusement pour elles j’ai pas mal moins de patience. « Désolé les filles mais j’ai acheté déjà ce que je voulais à Samantha Fox ». Dommage… Elles s’en sont retournées penaudes.
Leçon venue d’un géant de deux pieds de haut
Alors que nous nous dirigeons vers la plage, mon guide Ali s’écrie « Alhamdoulila! (merci seigneur) c’est mon frère!» en pointant ce petit mec. Haut de deux pieds, les membres inférieurs complètement déformés, les mains en canard, ce gars se déplaçait en bougeant son corps à l’aide de ses bras en se soulevant à chaque mouvement. Ses jambes complètement déformées et recroquevillées sous lui pour se souder en une seule jambe donnaient l’impression qu’il n’était qu’un demi-corps. En fait il n’était qu’un demi-corps. Juste le haut, avec pas de jambes, les épaules rentrées par en dedans. Un pied et demie, deux pieds de haut, pas plus.
Il s’appelle Abdu Sow, et il peint de magnifiques scènes africaines qu’il vend pour faire un peu de sous. Je suis époustouflé du talent de ce mec, de son courage, du simple fait d’être ici, en sa condition. Le gars n’a pas de jambes, pas de chaise roulante, pas de béquille, et il part de Dakar centre-ville pour se rendre jusqu’ici afin de vendre ses œuvres. En plus il a de l’esprit. Je m’accroupis à son niveau et nous parlons au moins quinze minutes de la vie.
Ce mec, que tout devrait porter au malheur et au suicide, me donne à moi, le gars en forme, des leçons de vie. Il me dit combien il est important d’être reconnaissant à Dieu et d’apprécier la vie. Malgré toutes ses souffrances, il était heureux de vivre, de pouvoir vendre son travail et de gagner fièrement sa vie. Wow!
Incroyable. Claque dans face vous dites ?? Je ne pouvais que faire preuve de grande humilité après cette rencontre. Je lui ai acheté deux toiles. «Combien?» « Fais ton prix mon ami, décide de ce que cela vaut pour toi…» Wow ! Encore ?! Au Canada ces toiles se vendraient 40 $ au moins. Il me les a laissées pour dix. Et je ne sens pourtant pas l’avoir abusé, pas du tout. L’important était le geste, un don contre un cadeau. Et pour lui, la fierté.
Je croyais qu’il serait ma dernière belle surprise de la journée, mais il n’en était rien. Le Grand manitou avait des plans que j’ignorais encore pour moi. Le bateau est arrivé, tous étaient fatigués de ce périple, nous allions rentrer nous reposer.
Retour
Mamadou, Ali, Ndiaye et moi ne nous sommes plus lâchés de la journée, même sur le bateau. Nous étions assis tous les quatre comme des moineaux, et mon ami canadien du matin nous avait joint pour regarder les grands vents quand l’instructeur nommé Michel apparaît « Heille c’est drôle aujourd’hui sur l’île, on aurait dit que toutes les filles connaissaient mon nom, je l’entendais partout ! Mais un moment donné j’étais tanné, je pensais tout le temps que les filles voulaient me parler – hihihihi » Rire généralisé et hystérique devant l’air interloqué du pauvre Michel en question… Cela concluait merveilleusement bien cette journée fort mémorable, et riche en découvertes.
Sauf que pour moi, je l’ignorais encore, mais ma journée était loin d’être terminée. J’allais recevoir une visite plus qu’improbable…
CARNET DE VOYAGE D’UN CANADIEN AU SÉNÉGAL
DU 2 FEV AU 2 MARS 2013
SEN1-06 : VISITE IMPROMPTUE SUR DAKAR
SEN1-06 – VISITE DE DONI
Sortie culturelle
Découverte d’un endroit plutôt… ludique !
15 fev 13
Jour 13
Samedi, 1800.
La sonnerie du téléphone me tire de ma sieste. Je m’étais assoupi sur mon lit.
« QU’EST-CE TU FOUUUUUS?? »
Hein? Quoi? C’est qui ça ?? Chu tout mêlé… « T’es qui toé?? » que je demande sans ménagement. La voix me semble familière, mais c’est impossible… je suis à Dakar, le gars à qui je pense doit être je ne sais pas où dans le monde…
« WAKE-UP MAN !! C’EST JOHN!! »
Silence
« What the F… »
« Yo man ! Je suis pogné à Dakar, dans un hôtel pas loin de l’aéroport, ça d’lair que t’es aussi à Dakar ? » qu’il me demande.
What what what ?? Mon grand frère, mon body, mon brother Doni John de Montréal est ici à Dakar ??? En même temps que moi ??? Tu me niaises !?!! Je capote ben raide.
Et je saute du lit, soudainement complètement réveillé « YOOOOOOOOOOO !!! »
Nous prenons arrangement en deux temps trois mouvements, je donne à Don les indications pour me joindre en taxi et me prépare pour la soirée… Wow! Mon pote Dan va venir me trouver ici, à Dakar !
Je m’évade sur le toit de l’hôtel pour réfléchir et écrire un peu en attendant son arrivée. Je suis très excité et me considère très privilégié de vivre ces expériences uniques et offertes à une micro pourcentage de la population au cours d’une vie entière. Je me fais donc un devoir de vivre à fond chaque moment, et d’en tirer un maximum de leçons et de bénéfices.
Pour l’heure, je n’ai pas le choix, pour ceux qui ne le connaissent pas, je dois vous présenter mon ami, mon frère Doni John.
Un ami pas comme les autres
J’ai rencontré ce mec en 2003 je crois. Il n’était qu’un chauffeur pour moi, un gars disponible parmi d’autres. Ça adonne que ce jour-là, cette semaine-là et ce mois-là, le gars était disponible, ou autrement dit n’avait pas de vie ou avait trop de dettes et devait travailler le plus qu’il pouvait pour le régiment, en l’occurrence, pour moi à ce moment-là.
Moi j’étais engagé à plein temps comme Agent Recruteur, et je n’avais rien à foutre que ce soit lui ou un autre qui me conduise là où je devais aller. Sauf que ce fut le chauffeur John. Et il fut TRÈS réceptif à mon enseignement. Ce qui fit qu’il grandit comme un géant pendant trois ans. Et de « Jonh-Ham» il devint « Cpl-John-le-vénéré ». J’ai eu tout honneur à travailler avec ce mec formidable pendant des années, jusqu’à ce qu’il prenne son envol et migre vers l’armée régulière. Je le perdais comme complice de mes actions militaires, mais pas comme ami, jamais comme ami.
Aujourd’hui, mon ami Don travaille pour un groupe spécifique de la logistique de l’armée, et il effectue de nombreux voyages et déplacements dans le cadre de son boulot, associé aux « Mouvements » de l’armée. Imaginez lorsque qu’un pays part en guerre, ou en mission quelque part dans le monde, cela nécessite le déplacement de milliers de personnes, de véhicules, et de matériel. Cela veut dire des billets d’avions, des transporteurs de matériel, des envois par bateau, par train, par container, etc.… hé bien il y a un métier dans les très grosses agences qui fait cela, et c’est ce que fait mon ami Dan. C’est la Logistique.
Et par le plus grand des hasards, Dan était en Sierra Léone avec sa gang, lorsque leur avion a eu des problèmes et a dû atterrir à Dakar. Il n’y était que pour 24H, et il se trouvait que moi j’y étais aussi à ce moment-là. À peine 15 km l’un de l’autre sur le continent Africain. Trop fort la vie!
L’arrivée
Je suis encore sur le toit lorsque je vois le taxi de mon pote arriver 6 étages plus bas.
Je lui texte de me joindre sur la terrasse, dernier étage dans l’ascenseur.
Je suis ému. Putain que je capote. L’air est chaud, doux, je SENS que ce n’est pas chez nous. Tout me confronte, je suis dans un environnement totalement étranger, et je m’apprête à retrouver un ami, un frère, qui représente tout l’inverse de ce qui m’entoure ici; au lieu de l’inconnu et de la découverte sans cesse renouvelée, il est mon rock, mon passé, mon histoire, mon vécu, il fait partie de mes succès et échecs militaires de 3-4 années les plus importantes de ma carrière… Ce mec est dans ma vie jusqu’à ma mort, soyons clair, c’est à ce point qu’il est important. Et il vient me trouver ici, maintenant, à Dakar, en Février 2013, sur le toit de cet hôtel, pour le temps d’une soirée. Ostie ! Je Capote !
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent. On ne dit rien et on se prend dans nos bras. Rien à dire, c’est trop fort.
On sort sur la terrasse, fume une cigarette ou deux, on goûte le moment incroyable offert par La Vie™. Nous aurions voulu imaginer, planifier et organiser cette rencontre au fil des hasards que nous n’en aurions pas été capable. Il me raconte comment cela fut compliqué en Sierra Léone de « fermer » la place, combien ils avaient dû faire transporter le matériel sur bateau, train, camion et mulet afin de le rendre jusqu’à l’aéroport. il me raconte que même une fois dans l’avion, tout embarqué, les portes fermées, les gars assis et attachés, les mains sur les commandes en bout de piste et prêt à décoller, la tour de contrôle a refusé de donner l’autorisation de décollage. Ils exigeaient une « taxe de décollage ». Quoi ?? Une quoi de quoi ?? Putain ! Ça fait des années qu’on est là, qu’on apporte de l’aide et que l’on fait vivre l’économie, et soudainement, au DERNIER départ, au lieu d’être cool, les contrôleurs décident de s’octroyer un bonus de performance sous forme de prime de départ !
Hé bien imaginez-vous que les pilotes ont dû freiner les moteurs, baisser les volets, et qu’un membre de l’équipage a dû aller « négocier » la taxe de départ, et il a dû payer 10 000 $ de « frais de services »… PAW! Comme ça ! En plein dans les dents. Au revoir Canada, merci de nous avoir aidé à éviter la guerre civile toutes ces années. Mais maintenant que vous foutez le camp, allez justement vous faire foutre, passez à Go et payez 10 000 ou vous restez sur la piste avec des jeeps militaires qui empêchent le décollage… Une chance qu’il y a toujours des valises d’argent qui traînent dans les avions pour ce genre de mission.
Cette « négociation » a pris plus de trois heures, alors que les pilotes étaient à une minute de partir, et cela a tout chamboulé le plan de vol. Je n’ai pas tous les détails, mais cela explique en partie la raison de la venue improbable de « l’équipe de mouvements » au Sénégal, alors que cela ne faisait pas partie de leur trajet initial. Ils étaient donc stationnés dans un petit hôtel tout près de l’aéroport, le FAAD PALACE. Que voulez-vous, quand on est mal pris, on dort où l’on peut hein ?
On poursuit donc notre échange pendant quelques minutes, et on décide de sortir pour aller nous balader.
L’errance dirigée
Nous sortons de l’hôtel et marchons au hasard de nos pas vers le centre de la ville. À nous deux, nous avons reconstruits la doctrine de recrutement de l’armée, nous avons réinventé et refait le monde au moins 1000 fois, nous sommes invincibles. Il connaît ma mère, je connais sa mère, ses frères, nous sommes inséparables, rien ne peut nous arriver. Nous marchons avec confiance dans les rues de la ville, indestructibles ! C’est si bon de me retrouver avec mon frère d’Âme, un mec dans ma vie avec qui je me suis développé, et que j’ai vu lui se développer… nous avons grandi ensemble, et on se retrouve là, en Afrique… Ayoye ! Stie que c’est hot !
Lui n’est qu’en transfert pour 24H à Dakar, moi j’y suis depuis plus de dix jours, je lui sers donc de guide, confiant de là où je vais, convaincu d’avoir compris comment ça marche ici à Dakar. Mouais…
On se retrouve au centre de la ville, Place de l’Indépendance, c’est absolument merveilleux. L’air est chaud, piquant. Ça ne sent PAS chez nous. L’on SAIT que nous ne sommes pas chez nous… Sauf que en compagnie l’un de l’autre, on a rien à foutre de là où l’on est. On est ensemble, c’est tout ce qui compte. À Montréal, à Zagreb ou à Dakar, ça ne change rien.
On marche sans trop regarder où l’on va, car on discute beaucoup et on se met à jour sur nos derniers développements personnels. Les blondes, les chums, les amours, la carrière… Il fait noir, les rues sont très sombres, et de jour ou de nuit, il y a des déchets, des bâtiments délabrés, des façades effondrées… Il y a des mecs à l’air louche qui errent dans les rues. On m’a dit que ici, les seuls qui traînent dans les rues sont des criminels à cette heure de la nuit. En général, les gens qui vous approchent ne veulent pas votre bien, et la dernière mode pour voler les touristes était de les prendre par derrière avec un gaz assommant. C’était une genre de pompe pour asthmatique (vous savez ces petites pompes bleues) que l’on vous asperge dans le visage, cela vous fait perdre conscience instantanément, et on vous vide les poches. C’est l’Afrique.
Je ne me serais jamais aventuré seul en ville à cette heure, mais mon ami Dan est un grand haïtien de 6 pieds 3 et 230 livres. Avec lui, rien ne peut nous arriver, il est un excellent garde du corps. Et il est black donc les locaux ne nous emmerdent pas. Dakar est très tranquille, car les musulmans (96% de la population) ne consomment pas d’alcool, il n’y a donc pas de bars, pas de clubs, pas de petits pubs. Pas d’endroit où mon pote et moi pourrions faire la fête. La plupart des resto locaux n’ont pas de bière et encore moins de vin. Et le soir, les gens se couchent, c’est tout. On se croirait parfois dans les années cinquante.
On tourne à gauche, à droite sans trop regarder puisque de toute façon, toutes les rues se ressemblent, quand soudainement, au détour d’une rue, nous entendons des rires, de la musique et de l’activité tout près d’une porte dérobée… On s’approche. Un grand black tient lieu de portier. On dirait Hulk. Il nous regarde, et se déplace pour nous inviter à entrer sans un mot. La musique est forte, et j’ai même l’impression de reconnaître le genre musical…
POW !
L’illusion
Musique techno, éclairage rouge, bleu, mauve, des gens qui rient, un bar avec pleeiiiiin de bouteilles d’alcool, de gros fauteuils rouges… WOW !! Et plein de filles super belles à part ça ! Et de beaux gars aussi… tout le monde habillé à l’occidental, aucun boubou à la Francine Grimaldi ici. YAHOOOO! WOW!
Nous sommes comme deux enfants dans un magasin de jouets ! C’est la première musique occidentale que j’entends depuis que je suis ici… enfin ! Et de la bonne musique très moderne en fait. Mon premier club depuis 20 jours, je me sens chez moi! Tellement en zone connue et familière. Les pitounes, les stroboscopes, le plancher de danse… on pourrait être à Laval que ce serait pareil ! Retour immédiat en 2013 dans n’importe quel club de la terre. Nous nous empressons de commander des bières pour fêter ça ! Danny lui est aux anges, il sourit à s’en décrocher les babines. Je suis heureux, je me sens bien.
Je m’avance sur le comptoir pour crier ma commande à la barmaid à travers la musique trop forte, une trèèèèèès belle et grande femme noir, avec des cheveux longs et brillant, du maquillage et des ongles longs comme ça, montée sur des talons haut avec un cul, mais un cul superbe ! « deux bières svp » « ça fera 10 000 francs mon chéri » Wow ! 5000 francs la bière ! L’équivalent de 10$… C’est 20$ pour deux quand même ! Dans un hôtel, une bière au plus cher coûte en moyenne 3000 francs (6$) et au moins cher 800 francs (1.60$). Bon, on s’en fout un peu, je suis avec mon frère de combat dans un bar à Dakar après tout… Je lui donne un billet de 20 000 F pour payer, elle nous amène les bières, mais pas la monnaie. J’attends quelques minutes, toujours pas de monnaie… Heille Wo!! Si elle pense que je vais lui laisser 10 000F de pourboire celle-là « Excusez-moi mademoiselle, mais j’aimerais avoir mon change svp » lui dis-je en snapant des doigts pour attirer son attention…
Elle me regarde de haut en bas et me fait une moue digne de Grace Kelly ! « Écoute chéri, t’en fais pas, je ne vais pas le garder, le caissier doit me le rendre d’abord » Hein?? Oups…
Je n’avais pas porté attention, mais ici, les filles servent l’alcool, vous lui remettez votre argent, elle le donne à un caissier (toujours un mâle qui s’occupe de l’argent) qui effectue la transaction, redonne la monnaie à la fille qui te le rapporte dans un verre. Je trouve que ça fait pas mal de mains dans lesquelles l’argent se promène, et cela prend tellement de temps, qu’il doit certainement y avoir des « oublis et pertes » ici et là assez souvent…
Bon ! Je me sens un peu mal d’avoir « snapé » la fille, et je m’excuse de ma brutalité. Elle me donne de l’attitude comme une merde et ne me remercie pas du gros pourboire que je lui laisse finalement pour me faire pardonner. Bon, pas grave. Tout cela aura duré 5 minutes peut-être. Pendant ce temps, Don n’a d’yeux que pour les filles de la place.
À mon tour je prends le temps de m’imprégner de la place. Je vois mieux l’intérieur maintenant. Nous sommes appuyés au bar, à ma gauche le petit plancher de danse, avec une partie surélevée, comme une petite scène, et de petits îlots de fauteuils avec table basse. Rouge, il y a beaucoup de rouge. Il y a étonnamment beaucoup de filles, elles sont toutes très belles, pas du tout habillées à l’africaine, mais bien à la parisienne. Elles ont toutes des cheveux comme des perruques, des brillants, des seins des seins et des seins, et des fesses, et des vêtements super chics, et des talons hauts…
Tiens !? Je remarque qu’il y a aussi un poteau en stainless sur la petite scène… et je commence à réaliser que finalement, les filles n’ont pas l’air tant que ça à des clientes. Elles s’accrochent toutes aux gars qui entrent dans la place, comme ces deux poulettes qui viennent de nous aborder d’ailleurs. Huuummmmm !?
Alors que la plus grande des deux aborde mon pote, avec qui ce dernier engage de suite la conversation, la plus petite vient à moi « Allo comment tu vas? Tu me paies un verre ?»
Faaaaaackk!! Je viens d’allumer ! Bordel de merde ! Il faut bien que je sois avec Don pour que je me ramasse dans le SEUL bar de danseuses de Dakar !!!! À Mille lieux à la ronde, dans un univers totalement musulman, sans alcool où un homme ne doit pas regarder une femme plus de 12 secondes (C’est vrai, c’est la règle, en haut de ça, cela devient de l’adultère, un péché aux yeux d’Allah) et où une femme n’accepte pas de se faire prendre en photo sans son mari, j’étais entouré de putes de classes habillées comme des cartes de modes qui arboraient toutes des attributs féminins des plus belles femmes du monde… Wow!
« Tu sais, ma mère ne veut pas que je travaille, ma famille ne veut pas que je travaille, personne ne sait que je suis ici, mais je dois faire de l’argent pour les aider. Les voisins disent que je suis une pute, mais ce n’est pas vrai, je travaille pour gagner ma vie comme je peux. Ils ne veulent pas savoir ce que je fais, mais ils veulent l’argent que je rapporte par exemple ! C’est très dur !»
Mouais, pauvre fille… Elle sortait de chez elle le soir avec un voile sur la tête, habillé en sénégalaise, arrivait au bar, se mettait une perruque (cheveux noirs, lissés et arrangés à l’occidental au lieu des cheveux noir crépus des africains), se parfumait, enfilait des jeans moulant, une camisole à lui faire exploser les seins, une touche de maquillage et voilà! La transformation complète d’une africaine en européenne ! Mais comme on dit toujours, on peut changer tous les habits du monde, cela ne change pas la personne. C’est comme peinturer une prison en rose. Ça reste une prison. Une africaine musulmane reste une africaine musulmane. C’était incroyable comment elles devaient adopter des comportements loin de leurs valeurs et coutumes traditionnelles. J’admirais leur courage en fait.
Doni me recommande une bière et constate lui-même le prix exorbitant des conso ici. Nous réalisons qu’à Montréal, Val-D’or ou Dakar, une bière dans un club de danseuses coûte le prix d’une bière dans un club de danseuses !! C’est CHER !
Nous poursuivons donc nos boniments quelques minutes avec les pitounes qui nous collent aux bras, mais quoi que distrayantes, nous n’en avons rien à foutre. Mon meilleur ami a sa femme à la maison, et moi ben… je n’en ai rien à foutre tout court ! « Tu veux monter aux chambres avec moi? » me demande la déesse aux fesses de fer qui s’accroche à mon bras « En fait j’aimerais beaucoup, mais malheureusement je suis avec mon ami ici et nous avons besoin de parler et de nous retrouver ce soir » elle me quitte en me jetant un dernier regard de « va-te-faire-foutre ». Mouais, de princesse à tigresse la négresse! LOL
Bon, c’est bien beau tout ça, mais on vient de claquer 80$ dans cette boîte-à-pute. Je réalise maintenant pleinement l’usage prévu de la petite scène, du poteau de stainless, des fauteuils regroupés, des portes dérobées et de Hulk-version-black à l’entrée. C’est incroyable, je crois que j’aurais cherché ce bar pendant des mois sans le trouver, et il aura fallu moins d’une heure à mon pote pour que son radar-à-bar (extrêmement puissant doit-on le souligner) nous guide dans ce lieu de perdition, un oasis de dépravation dans un désert de sainteté. Merci La Vie. Merci Don.
Nous ressortons donc de là, très joyeux et bien réchauffés par nos quelques consommations dégustées à fort prix-d’ami, totalement satisfaits de l’expérience vécue et surtout de la trouvaille inusitée.
Sachant à peu près dans quel coin de la ville j’étais, nous avons dirigé nos pas à peu près vers mon hôtel, et moins de quinze minutes plus tard, nous y entrions sans problème.
Nous aurions passé toute la nuit ensemble, mais mon frère devait retourner à son hôtel à lui en taxi pour être à son poste demain matin, et moi-même devais me reposer un peu, quoi que n’ayant aucune obligation puisque demain c’est dimanche.
Quelle journée ! Cela avait commencé par une visite à l’île des esclaves, où j’avais pu constater le pire du pire de l’homme sur l’homme, ainsi que j’avais pu voir des gens qui vivent vraiment dans la misère. Des pauvres filles qui se tuent au boulot à essayer de vendre de la pacotille qui ne vaut rien, un gars de deux pieds de haut qui promenait sa carcasse sans jambe au bout de ses bras pour vendre ses petites toiles qu’il fabriquait, des pêcheurs qui devaient ramer des km et des km en mer pour capturer quelques poissons revendus à prix ridicules… Toute une économie basée uniquement sur la subsistance et la mendicité. Finalement, l’île des esclaves était encore peuplée d’esclaves, mais économiques.
Et ma journée de découverte se terminait par une explosion de couleurs, de musique et de parfum sucré sur des filles ultra décomplexées et modernes, qui devaient gagner en une nuit ce que les vendeuses de l’île faisaient en un mois. Quel contraste ! Mais c’est ça l’Afrique.
Mais quelle journée ! Ce fut magnifique et tellement enrichissant, et juste parfait !
Merci La Vie.
CARNET DE VOYAGE D’UN CANADIEN AU SÉNÉGAL
DU 2 FEV AU 2 MARS 2013
SEN1-07 : DEUXIÈME VISITE AU LAC ROSE
SEN1-07 – LAC ROSE 2E PARTIE
Visite dans un village non conventionnel
Près du Lac Rose, ou Lac Retba
21 fev 2013, Sénégal
Jour 19
1e journée EX CIVIL FOOTPRINT
Le soleil est encore bas, mais il fait déjà chaud ce matin. Aujourd’hui est LE grand jour.
Depuis la semaine dernière, nous enseignons à nos stagiaires les aléas et le B-A-BA de la coopération inter agence, la communication, les procédures et surtout, la débrouillardise applicable dans ce domaine de la coopération civile internationale. C’était la théorie, nous avons maintenant deux jours de sorties en zone réelle pour aller valider les principes enseignés et tester les aptitudes humaines avec des civils préparés à notre venue.
Il y a deux semaines, tout le groupe d’instructeurs était allé à la rencontre des dirigeants des villages qui devaient nous servir à appuyer et à valider l’instruction reçue par les stagiaires (voir texte SEN1-04). Nous avions alors découvert diverses atmosphères qui règnent dans les villages. Certains étaient très joyeux, et l’un d’eux, le mien, était très sinistre.
C’est aujourd’hui que nous allons à la rencontre des dirigeants pour la deuxième fois. Nous avons rendez-vous avec le chef du village, et son adjoint, j’espère que tout se déroulera bien. Aujourd’hui, premier jour de deux. Si tout va bien, nous pourrions ne pas avoir à retourner demain. Nous verrons… Inch Allah comme ils disent ! Je commence à bien aimer cette formule d’ailleurs. Cela signifie « à la grâce de Dieu »
Tous les participants, instructeurs comme candidats, sont joyeux et enivrés lors de la rencontre du matin. Un instructeur-cadre donne le «briefing» de départ, on se fait une petite réunion d’équipe de dernière minute et go, vers les véhicules. Tout le monde se ramasse un «sac à lunch» pour le dîner. Les sacs contiennent un sandwich, un fruit, une boisson quelconque. Cela est très apprécié lorsque l’on travaille «en région», loin des grands centres. Je dois dire que le contenu de ces sacs est très semblable à ce que l’on aurait au Canada, à la différence que les marques et choix de saveurs ne sont pas les mêmes. J’ai bu des boissons dont je ne connais ni le nom, ni le goût.
Cette fois-ci, pour nous conduire, nous avons des chauffeurs dans de plus gros véhicules, ce sont tous des Toyota 4Runner. C’est mieux que nos pick-up « Autobot » avec un banc soudé au fond de la boîte. Une dizaine de véhicules au total. Chacune des 4 équipes de 10 est divisée en deux groupes qui se partagent les places. Nous prenons place à bord des véhicules pour nous déplacer en convois alors que le soleil commence à s’élever à l’horizon. Il fera chaud aujourd’hui, je le sens. L’air est lourd et chargé d’humidité, le soleil est blanc, le ciel aussi, et nous voyons à peine les navires ancrés au large du port qui attendent leurs moments pour venir décharger leurs cargaisons.
«Hey mon gars! Et nous !? Comment ça se fait que l’on n’a pas de repas nous ??» me lance mon chauffeur à la figure. Je venais de le rencontrer depuis à peine trois minutes, qu’il me donnait de l’attitude en voulant me faire sentir mal à l’aise de ne pas le nourrir. Je l’ai immédiatement repris sans pouvoir m’en empêcher «Vous avez déjà été payé pour vos repas et vos frais monsieur, ils sont inclus dans votre contrat de service pour la journée!» Il a raté son coup. Non mais c’est qu’ils sont rapaces ces mecs!!
Je valide mes communications avec le patron, et c’est un départ… Bordel ! Nous avions donné des directives pour former le convoi, mais les chauffeurs (des civils) n’ont rien compris, ils s’élancent tous en même temps vers la sortie, ce qui créé un bouchon monstre dans la circulation sur le boulevard qui borde notre stationnement. Si j’étais chez nous, j’aurais sans doute foutu une tape derrière la tête de mon chauffeur, mais actuellement, j’ai laissé la place d’en avant au « commandant » de la patrouille, et j’ai pris place à l’arrière. « C’est ok – tout va bien » que je me dis, en Afrique, faisons comme les africains. C’est d’ailleurs sans doute mon plus grand apprentissage ici : soit de laisser faire les gens comme ils veulent. Ça fonctionnait comme ça avant, ça va fonctionner comme ça après! Alors laisse aller, et ferme ta gueule.
Nous embarquons sur l’autoroute et filons à toute allure en convois vers la région du Lac Rose, ou se trouvent tous nos villages.
Encore une fois, je découvre à la lumière du matin le paysage de la banlieue de Dakar… Sous le ciel rose, défile sous mes yeux une succession sans fin de bâtiments en construction qui borde les autoroutes, des tas de sable, de ciment, de graviers… des fils électriques en désordre… un tel désordre! C’est le bordel, mais ça marche !
Le groupe de stagiaires dont je suis responsable est composé de neuf militaires et d’un diplomate, provenant de différents pays africains, tous francophones. Le groupe de douze (en comptant moi-même et mon instructeur adjoint) sommes séparés en deux afin d’embarquer dans les véhicules de convois, des Toyota 4Runner. Et il se trouve que je suis dans le véhicule du diplomate.
Nous avons donc un diplomate du Bénin, un capitaine de Côte-d’Ivoire et des Sous-Officiers Sénégalais. Étrangement, j’ai pu constater au cours de ce croisement de cultures que quoi que l’on fût tous issus de cultures différentes, un lien particulier unissait les militaires, du simple fait d’être militaire, en comparaison avec le diplomate.
Ce civil était un homme de grand esprit, avec une capacité d’analyse bien au-dessus des nôtres au sens de la conception des mouvements sociaux, mais avec une moindre expérience de terrain cependant, et comme nous aimons le rappeler, une lacune au niveau de la réflexion «make-it-happens» qui caractérise si bien les militaires. Nous sommes formés à analyser une situation, considérer des solutions et agir. Le diplomate est un diplomate. Il consulte avant d’agir. Cela peut être long. Très long. Et coûteux. Et pendant ce temps des gens meurent.
Je me souviendrai toujours de la conversation qui a suivi lorsque j’ai lancé un pavé dans la mare, en sachant très bien ce que je faisais. Juste pour mon plaisir sadique et curieux, j’ai abordé un sujet délicat afin de voir la position des gens sur la chose.
« Ne croyez-vous pas que dans le fond, la seule bonne gouvernance est la dictature tranquille, comme le prônait Machiavel? La démocratie est trop lourde à gouverner, et les décisions ne se prennent pas dans les comités consultatifs ! Cela prend un bon dictateur doux, et tout ira bien pour le mieux du peuple »
WOW !
Une Bombe !
Le diplomate, totalement outré, prend son respire pour offrir son point de vue quand le capitaine ivoirien s’élance :
« Mais oui Putain ! Je n’arrête pas dee l dire, ces civils ont bien besoin d’un coup de pied au cul de temps à autre! Ils sont là à se plaindre de tout et de rien, mais c’est nous qui devons garder le contrôle ! Ce n’est pas parce que deux ou trois mille civils se mettent sur le chemin qu’il faut arrêter la guerre merde ! » Ouufff!
À ce moment je ne disais rien, mais étais très satisfait de ce premier rebond…
«Mais oui là ils ne peuvent pas comprendre quand c’est le temps d’Agir!» relance un autre militaire sénégalais…
«Non mais vous oubliez la négociation ! Il faut trouver un consensus entre les parties pour régler les problèmes! On s’assoit et on discute…» oppose le diplomate, complètement abasourdi de ce qu’il entend.
«HAAA VOUS LES DIPLOMATES !!» S’écrient deux ou trois étudiants en même temps, et tout le monde se met à rire ! La discussion prend une autre tournure à la blague… genre qu’on se lance des vérités, mais sans attaque personnelle.
«Vous perdez un temps fou et des sommes astronomiques en pourparlers et en déplacements, restos, avocats, hôtels, salaires et frais divers dans des villes loin des conflits, sans le sentiment d’URGENCE !! Nous nous sommes sur le terrain et RÉGLONS des problèmes pour sauver la vie des gens au quotidien !» reprend le capitaine ivoirien. Je commençais à trouver qu’il avait un argumentaire à mon goût celui-là…
Et toute une discussion fort intéressante sur les modes de réactions à envisager selon les niveaux d’intervention. Il va de soi que l’opérateur tactique de terrain, ce que nous sommes, réagit en fonction des ressources et besoins, à court terme, ici et maintenant. De même que le diplomate qui conseille des ministres et généraux ne se préoccupe pas d’UNE famille avec SES problèmes. Il s’occupe d’une région et de milliers de personnes, sur du long terme. Il est donc normal de réfléchir différemment. Et cela fut très enrichissant. Et amusant. Quelle richesse incroyable que de pouvoir assister en direct à un débat d’idées sur le fond de la pensée de gouvernance en gestion de conflits…
Le Long Jour
Nous sortons de l’autoroute pour entrer à l’intérieur des terres, retour vers la localité de Keur Massar. Il n’y a pas de feux de circulation ici, ce sont des ronds-points. Mais quels ronds-points !! Le BORDEL vous dites!! Les véhicules s’engouffrent à toute vitesse dans ces axes de transfert en se précipitant vers la ligne du centre et en coupant tout le monde, ce qui résulte nécessairement en une congestion… mais sans collision. Les sénégalais sont des chauffeurs téméraires, mais habiles. Ils conduisent à toute vitesse, les voitures se frôlent constamment, elles freinent au dernier moment et klaxonnent à tout vent, mais quelle beauté de voir ce chaos fonctionnel! C’est vraiment la loi de l’ordre dans le désordre. Et encore une fois : ça marche !
Nous avons à peine fini de débattre des vices et vertus de la démocratie versus la dictature tranquille de même que de la moralité et l’éthique personnelle à adopter dans l’une ou l’autre situation que le diplomate nous lance un peu gêné « Vous m’excuserez mais croyez-vous que l’on pourrais arrêter, j’ai besoin d’uriner…»
Tous les militaires se regardent et éclatent de rire ! Et encore le capitaine ivoirien qui éclate « NOOOON MAIS CES PUTAINS DE CIVILS ! Vous devriez passer par les camps de recrue et on vous la ferait passer votre envie heiinn??» Et tout le monde se bidonne et en rajoute « Alors là vous devez savoir qu’on n’arrête pas un convoi pour ça M. le Diplomate, vous n’êtes pas dans un salon de négociation ici!» «Il fallait pisser au départ !!» Les mecs s’en donnaient à cœur joie pour se venger du pauvre diplomate qui était seul civil contre tous, et pour lui faire bien sentir la «dure réalité du terrain». Nous n’étions plus dans un hôtel diantre !! Bon, mais comme tout se passait dans l’humour, c’était en fait très drôle. Jusqu’à ce que le mec n’en puisse réellement plus.
«Écoutez, je suis bien désolé, mais je dois vraiment uriner» Silence dans le véhicule… «Pas de problème – lance un adjudant sénégalais qui fait la guerre en Casamance depuis 19 ans – prenez une bouteille d’eau…»
« Ici ?? dans la voiture ?» demande interloqué le civil…
Et tout le monde éclate de rire encore une fois… un des gars prend sa bouteille d’eau, la vide par la fenêtre et la tend au mec en besoin, qui soudainement perdait de sa superbe.
Le moment absolu fut de voir ce pauvre mec, assis sur le banc arrière du 4Runner, encadré et retenu de part et d’autre par deux solides gaillards, en train d’essayer de pisser dans le trou de sa bouteille alors que nous roulions sur des chemins de brousse chaotiques au possible. Tout le monde riait, mais nous comprenions aussi ce que c’est que d’avoir envie au mauvais moment. Il y a toujours une solidarité humaine dans l’improbable, tout simplement. Au combat, tous les soldats sont ensemble. Pour le temps d’une pisse, le diplomate a vécu l’épreuve en soldat. Et nous l’avons vécu avec lui… solidarité masculine oblige !
Après ce moment, nous étions tous plus détendus et solidaires… Oublié les conflits d’éthique du moins!
Nous traversons la cité de Keur Massar, ce chantier géant qui s’étend sur des Km et des Km… nouvelle future banlieue modèle de Dakar. Le prochain cœur économique, situé à 15 km du centre-ville. Un genre de Laval de Montréal. Pour l’instant, en grand chantier avec la pose de tuyaux, de câbles et de l’asphalte entre les maisons de briques grises déjà bien construites en rangées.
Ils ont une façon intéressante de construire les maisons ici. On commence par acheter un lopin de terre, grand comme une piscine creusée. Ensuite on achète de la poudre de ciment. Ensuite on utilise le sable du lopin, parce que TOUT est en sable dans ce secteur, afin de le mélanger à la poudre de ciment, et à l’aide de moules, on coule ses briques de béton. Vous faites sécher vos briques au soleil, tout simplement, et vous commencez votre maison en posant brique par brique, à partir du sol, en rangées.
Les mieux organisés se préparent de grandes séries de briques pendant des mois avant de débuter, d’autres y vont au fur et à mesure. Et selon l’habileté des ouvriers, les briques sont plus ou moins solides, selon le mélange de sable, gravier et ciment. Parfois après quelques rangées, l’on voit des trous se faire dans les murs, ici et là, preuve de la faible quantité de ciment dans chaque brique qui s’égrène. Trop de sable, trop d’économie.
Toutes les rues sont en sable, du beau sable très fin, blond miel et chauuuud au soleil. Vous souvenez-vous de votre dernière marche sur la plage ? Combien il est difficile de marcher dans le sable mou, chaque pas enfonçant et vous faisant perdre de la puissance. C’est difficile de marcher vite dans le sable. Ces gens marchent toujours dans le sable. Ce qui en fait de très grands marcheurs, forts lorsqu’ils arrivent sur surface bétonnée, avec des jambes puissantes et un bon souffle. D’une manière ou d’une autre, l’on récolte toujours les bienfaits de nos souffrances… cela explique pourquoi les sénégalais et sénégalaises ont des jambes musclées et des fesses de fer ! Et de très beaux corps en général, tout simplement !
Des centaines de maisons se construisent ici, avec ou sans permis, selon ou non des normes techniques et méthodes, mais c’est très vivant, bouillonnant d’activité. Même en ce petit matin, les rues foisonnent de commerçants et de passants. Les voitures se mélangent aux camions énormes, fumants et encombrants, aux autobus pétaradants et aux charrettes tirées par des chevaux qui ralentissent le trafic, dans un concert de klaxons et de poussière. Notre convoi de 8 véhicules Toyota 4Runner est remarqué, nos chauffeurs habiles passent rapidement entre les voitures pour foncer vers le Lac Rose, nous y sommes presque.
La destination n’est pas toujours au bout du chemin,
c’est parfois le chemin lui-même…
Les deux véhicules de mon équipe se séparent du convoi et s’arrêtent à 2 Km de notre destination. Besoin de faire un pipi et de nous concerter. Même si c’est moi le responsable du groupe, car je suis l’instructeur, ce n’est pas moi qui commande aujourd’hui. C’est un des candidats de mon groupe, désigné pour être le Chef de patrouille. C’est lui qui assume le lead et oriente nos actions. Le commandant du jour est un Major de l’armée Béninoise, très distingué et grand monsieur, d’un brun caramel très doux, aux traits philippins, avec des manières du monde et un sourire «Colgate Total». Un homme d’expérience qui a vécu le combat depuis plusieurs années en qui je place toute ma confiance. C’est un plaisir pour moi aujourd’hui d’agir comme son conseiller. Mon rôle est de suggérer des pistes de solution ou de présenter différentes perspectives afin de lui faciliter, ainsi qu’à tout le groupe, la compréhension de la situation et l’application des notions apprises au cours des dernières semaines, en contexte réel. C’est un beau défi que de travailler avec ces militaires de tous horizons et expérience. Ils savent ce qu’ils ont à faire. Nous ne sommes là que comme évaluateur, et comme filet d’urgence.
Je profite de cette pause-pipi de bord de chemin pour appeler le Marabout que l’on doit aller rencontrer ce matin. Il est le «chef» de cette «Daira» (prononcez da-hi-ra), ou école coranique. Nous avons rendez-vous «en avant midi», il est 9h15 du matin. Pas de réponse. Bon! Ce ne sera peut-être pas tout à fait à l’heure dite, mais j’ai confiance que tout ira bien, qu’il sera au rendez-vous. Il sait que nous venons aujourd’hui, nous l’avons confirmé plusieurs fois. Juste au cas où, j’en appelle un deuxième, celui que j’avais rencontré lors de ma première visite, il y a deux semaines. Un ancien banquier qui, à sa retraite a décidé de tout offrir au Marabout et d’y consacrer le reste de sa vie, avec dévotion. Les raisons qui motivent cela sont obscures, mais lui appartiennent. Il est maintenant le «prof de français» que nous avions rencontré, M. Fadel.
Sa femme me répond, je suis soulagé, elle comprend le français et me passe son mari. «Oui oui bien sûr nous savons que vous venez, je viens vous retrouver tout de suite» Parfait que je me dis. Laissons-lui un peu de temps. Tout de suite doit vouloir dire une demi-heure j’imagine.
À ma suggestion pour passer le temps, nous décidons d’aller prendre un café dans la bourgade de Niague, situé à un km passé le village de notre destination du jour. Dans cette toute petite ville, ou gros village, on y retrouve une gendarmerie, quelques mosquées, des commerces, du café, et 14 000 habitants qui semblent plutôt heureux, et en assez bonne condition. Ici les gens mangent bien et il y a moins de mendiants qu’en ville, à Dakar, peuplée de deux millions d’habitants.
En passant devant notre destination pour nous rendre à Niague, je constate qu’une poignée de jeunes sont aux champs et semblent travailler la terre. D’ici je n’en compte que cinq. Sont-ils des étudiants de mon village ? On verra plus tard…
Arrivés au centre de la bourgade, nos deux véhicules arrêtent le long de la voie principale, entre les principales échoppes du village, tous les occupants en sortent pour s’étirer un peu. Il est environ 10h, le soleil est chaud et déjà haut dans le ciel. Nous décidons de prendre une quinzaine de minutes avant de nous diriger vers notre village d’étude, puisque de toute façon, le responsable que nous allons voir n’est toujours pas au village. Les enfants viennent nous voir, ainsi que certains passants, on échange, on rit, on fume des cigarettes avec le café. Un paquet de cigarette coûte un dollar ici.
Quand nos cafés sont pris, nous étirons le temps avec encore une autre cigarette, et décidons finalement de nous diriger vers notre village. Sauf que nos chauffeurs ne sont pas là. Bon ! Encore une réalité locale : Ne pas prendre pour acquis lorsque vous donnez un timing qu’il sera respecté…
Personne ne sait où sont nos chauffeurs, ils ne sont pas dans le décor. L’un des candidats, un militaire sénégalais part à leur recherche dans les rues avoisinantes. Pas de chauffeurs.
Un autre se met à regarder dans les petits commerces autour de nos véhicules, et au bout de cinq ou six minutes, il finit par les trouver sous un toile, dans un «restaurant» en train de prendre leur petit déjeuner! «Allez, on s’en va» que je leur lance sans trop de ménagement. Après le coup de gueule de ce matin, je ne ressens pas beaucoup d’empathie envers les chauffeurs, malgré qu’ils soient probablement tous dans la même situation, partis sans avoir déjeuner.
Cela doit expliquer qu’à notre arrivée ici, ils ont tous disparus sans avertir personne. Nous nous étions arrêtés «pour un café (+-20 min)» mais ils ont eu plus de quarante-cinq minutes déjà, cela suffit maintenant. Putain ! Nous avons un horaire à rencontrer Merde !
Nous sommes arrêtés depuis si longtemps que quelques-uns des membres de mon équipe ont eu le temps de se rendormir dans la voiture, la tête appuyée sur les vitres, à l’air climatisé. Et moi j’ai eu le temps de m’énerver et de me chauffer les sangs durant les quinze minutes qu’on ne retrouvait plus les chauffeurs. Je suis en sueur, il doit être environ 10h30 maintenant, il fera très chaud aujourd’hui… putain de chaleur !
Le commandant désigné de la patrouille confirme que tout le monde y est pour de bon, et nous reprenons la route pour revenir sur nos pas de quelques km, afin de joindre notre village d’étude. Je me sens un peu nerveux pour le bien-être et l’environnement d’apprentissage que rencontrera mon équipe, mais Inch Allah que je me dis! J’ai parlé à Fadel le maître de français ce matin, il m’a dit qu’il venait tout de suite, alors j’espère qu’il sera là à notre arrivée, cela fait déjà plus d’une heure que nous nous sommes parlé. Mais je ne me fais pas d’illusion. J’ai appris à attendre ici. La patience est une vertu qui se travaille, et au Sénégal, j’ai compris que le sens des priorités et de la ponctualité sont relatifs à l’environnement.
L’entrée
Encore une fois, je sens une vibration qui me traverse à la vue de la mosquée et de sa sinistre façade. Les véhicules stoppent sous le même arbre où nous avions arrêté la première fois, lors de ma visite de reconnaissance il y a deux semaines. C’est la seule ombre à cent mètres à la ronde. Les moteurs deviennent silencieux, tous sortent en riant et en échangeant des conseils de dernière seconde. J’étais confortable, somnolant à mon tour à l’air climatisé. Cela m’avait permis de me rafraîchir la tête et de reprendre un peu mes sens.
Je quitte un véhicule frais et tempéré pour entrer dans une masse chaude et captable que l’on appelle simplement «dehors». Wow ! Il me surprend toujours celui-là ! Le Soleil me frappe en plein cou, me chauffe les épaules à travers mon uniforme. C’est bon, j’aime la lumière. Je suis heureux du moment présent, merci Seigneur. On se regroupe à la sortie des véhicules, et étant tous des professionnels, connaissant bien nos rôles, nous nous déplaçons sans tarder vers l’entrée du village, fermement décidés à faire de cette rencontre un succès pour en tirer enseignement, leçon et satisfaction !
À la découverte du néant
Je les ai bien avertis que nous avions un village «spécial», un tout petit village avec peu de femmes et d’enfants. Un village… différent ! Vous savez ?! Genre pas vraiment un vrai village. Plutôt une école en fait. Je dirais même une école coranique où l’on y enseigne les préceptes et les enseignements de Mahomet (pbsl) selon une pédagogie qui trouverait probablement peu d’adeptes chez nous. Disons que ça fait un village assez peu conventionnel. On ne s’attend pas à y trouver un comptoir à crème glacée mettons ! Ni un petit café tout court…
Ce village, complètement artificiel et coupé de tout le monde extérieur n’avait pour seule raison d’être que la volonté d’un seul homme reconnu comme étant le guide religieux, ou «marabout», qui enseignait dans sa daira. C’est lui qui avait acheté le terrain, fait construire la mosquée, les maisons, les murs… et que de murs!
Cet homme, que nous n’avions toujours pas rencontré, et que tout le monde semblait craindre, avait trouvé les appuis nécessaires à la création de toute une zone consacrée à l’adoration et à l’étude de Dieu. Ce n’était pas rien quand même. Il devait bien avoir de bons côtés… ou une grande influence politique. Nous verrions bien !
Nous marchons les uns à la suite des autres dans une ambiance joyeuse, enthousiastes à l’idée de pouvoir enfin appliquer les notions apprises et partagées au cours des dernières semaines. Je m’abandonne, on ne peut plus reculer ou hésiter, nous sommes en scène. Inch Allah again…
Nous approchons depuis l’arrière de la mosquée, puisque celle-ci fait face vers le centre du village, faisant dos aux arrivants. Symbole ? J’espère que non. Les jeunes que j’ai vus aux champs plus tôt, lors de notre déplacement vers Niague, y sont toujours, à quelques centaines de mètres de nous. Ils nous observent avec les mains au-dessus des yeux pour se protéger du soleil presque au zénith. Il doit être plus de 11h j’imagine.
Nous pénétrons sur la grande zone en face de la mosquée. Devant nous s’ouvre un espace de la surface d’un terrain de football, en sable. À 50 m sur ma gauche se trouve (j’ignore comment appeler cela) un «squelette de bâtiment». Il s’agit de quatre murs sans toit. Face à cela, 50 m à ma droite, un autre «bâtiment» sans toit expose son inexploitation triste sous les rayons hurlants du soleil.
Personne ne pourrait tenir 10 minutes sous ce soleil. Je le sens derrière moi, à gauche. Il n’est pas passé 11h30, et qu’est-ce qu’il est chauud. Malgré mes lunettes et mon chapeau à large bord qui me protègent contre les coups de soleil, la réflexion du soleil sur le sable est éblouissante. Mes yeux sont presque fermés, je sens l’air chargé de poussière qui tourne autour de moi. Pendant un instant je trouve cela poétique, mais aussitôt je me rappelle qu’il n’y a rien d’exotique à vivre dans le sable à tous les jours de sa vie.
La place est vide. Pas d’enfants, ni de rires. Encore une fois. Il n’y a que le soleil. Le soleil et le vent qui meublent l’arène. Étrangement, cela me fait penser à une rime, qui pourrait être presque un titre pour la scène, à lire en cadence :
Soleil hurlant et Vent brûlant,
Sur Sable blond éblouissant,
À la recherche d’une goutte d’eau ou d’un torrent,
Sous le grand tourment du vent tournant,
Soleil hurlant et Vent brûlant…
J’ai peine à voir au fond de la cour, à une centaine de mètres. La première fois que je suis venu, il y avait du linge à sécher sur la corde tout au fond. Signe probable d’une «activité ménagère» tenue par des femmes. Donc il devait y avoir des femmes. Cette fois-ci, rien. Désert. J’avais bien hâte de les rencontrer ces femmes. Pour l’instant, il n’y a pas âme qui vive. Mon ombre est devant moi lorsque je regarde vers le fond de la grande place, faisant maintenant dos à l’entrée de la mosquée, qui pointe aussi en direction du fond de la grande place. La brûlure du soleil me mord la nuque.
Nous restons simplement sur place quelques instants jusqu’à ce qu’un jeune garçon vienne nous accueillir devant la mosquée, en arrivant depuis la direction de la maison du maître, située en retrait à gauche, derrière de nombreux murs. C’est le même garçon boitant au beau visage de ma précédente visite, lorsque j’étais en reconnaissance avec le groupe d’instructeurs il y a deux semaines.
J’ai de la sueur qui me coule plein visage, le vent lève le sable et nous oblige à plisser les yeux.
L’accueil ne se passe pas si mal puisque plusieurs de nos étudiants parlent eux-mêmes wolof, ils expliquent brièvement la raison de notre venue, et le jeune nous conduit auprès de l’autorité du village, le prof coranique. Cela ferait très bien l’affaire en attendant le «prof de français» à qui j’avais parlé au téléphone plus tôt. De toute façon, ce dernier devrait être bientôt là, je lui avais parlé il y a plus d’une heure maintenant. Et il m’avait dit «Je viens tout de suite»
Nous marchons tous en groupe désorganisé et joyeux, suivant maintenant le jeune clopinant venu nous accueillir. C’est dommage, être si beau physiquement, mais si handicapé socialement. Un des membres de l’équipe a pris les devants et engage activement la conversation en wolof avec notre jeune guide. Comme lors de ma première visite, nous marchons entre les murets qui séparent les zones et isolent la maison du «shérif» des autres bâtiments. C’est là qu’avait eu lieu notre rencontre précédente, dans la «fabrique à mouche». J’espère qu’il y en aura moins cette fois ci.
J’entre le dernier dans le bâtiment surplombé d’une tourelle d’observation (tiens ? je n’avais pas remarqué la première fois. Pourquoi une tourelle ?!). Il fait sombre, une odeur de viande avariée me saute au visage. Des enfants sont assis dans l’entrée. Au moins l’un d’eux semble aussi avoir un pied dans un mauvais angle. Comme notre jeune guide d’accueil. Est-il aussi handicapé ? Je passe trop vite, je ne m’y attarde pas. Les enfants sont tristes et ne répondent que faiblement à nos salutations en regardant au sol. Des plats sont au sol, avec des restes dont je ne saurais identifier l’origine. C’est probablement l’origine de la puanteur. À ma gauche dans l’entrée, un escalier montant vers la tourelle. Un petit lézard attire mon attention. Il est sur la troisième marche, me regarde un instant et déguerpi vers le haut. Je suis surpris que nos hôtes ne semblent absolument pas gênés par sa présence. Pour moi c’est inhabituel, mais amusant. On ne voit pas beaucoup de lézard dans nos appartements de Montréal.
J’entre le dernier dans la pièce principale, un genre de salon. Des tapis au sol, de gros coussins confortables comme on voit dans les films. De légers rideaux blancs, très fins, couvrent les fenêtres qui sont ouvertes. L’air circule bien aujourd’hui, et fait danser les rideaux. Il ne semble pas y avoir de mouches. Bien. Très bien.
Des membres de mon équipe ont déjà engagé la conversation avec le prof coranique qui, quoi que très jeune, probablement moins de 25 ans, semble être le plus âgé ici en l’absence du shérif et du vieux prof de français. Nous l’appellerons Ahmed. C’est visiblement lui qui représente l’autorité auprès des jeunes «talibés», les étudiants coraniques. Il est habillé tout de noir et porte sur la tête en permanence un voile noir. Une terrible cicatrice lui balafre la joue droite. On dirait le résultat d’une brûlure, ou d’une infection. Il a un beau visage, mais est très refermé sur lui-même et a l’air de vouloir cacher constamment cette marque permanente. Encore un indice qui me fait me demander à moi-même comment il peut y avoir autant d’handicapés dans cette école coranique ? Y’aurait-il des sévices physiques qui se font ici ? Je n’ai pas de confirmation, mais cela commence drôlement à y ressembler…
Ahmed nous fait asseoir sur les coussins, nous attendons ceux avec qui nous avons rendez-vous. Notre hôte nous mentionne qu’il ne nous attendait pas ce matin (??!). En discutant quelques minutes, il nous fait comprendre que le prof de français habite en fait à Dakar. Cela fait plus de 1h30 maintenant que je l’ai contacté, et il n’est toujours pas là. Après une vingtaine de minutes à attendre oisivement, je demande à notre hôte de l’appeler pour confirmer sa venue. «Il sera là dans 45 minutes». Wow!
Nous décidons alors de sortir pour discuter à l’extérieur, j’ai besoin d’air. En sortant de la pièce sombre, le soleil et la chaleur m’explosent en plein visage. Tout est si brillant et illuminé que j’hésite un instant sur le pas de la porte. Ouf ! Immédiatement le soleil m’enrobe entièrement, l’air chaud me brûle les poumons, la sueur coule le long de mon cou et derrière mes oreilles. Je n’ai presque plus d’ombre. Et il n’est pas midi encore…
Pendant que nous fumons une cigarette pour discuter des prochaines actions à venir, un des candidats, le même adjudant sénégalais qui avait dit au diplomate de pisser dans une bouteille d’eau entreprend une discussion avec quelques jeunes élèves de la place qui traînaient prêt de nous. En quelques minutes, il récolte beaucoup, beaucoup d’informations troublantes qui confirment mes présomptions.
Les jeunes ont peur de se confier. Ils ne veulent pas être vus en train de parler avec nous. Certains sont reclus ici depuis des années. L’un des élèves est là depuis dix ans. Un autre qui vient du village juste à côté (à moins de deux km), n’a pas pu sortir voir sa famille depuis sept ans. Sept ans dans ce trou de M… incroyable! Le «Chérif» ne vient pas du Sénégal, mais du Mali, ou il dit avoir sa femme et ses enfants. Il ne vient qu’une fois de temps en temps. Personne n’a jamais vu sa famille. Les jeunes d’ici n’ont pas le droit aux services médicaux (ce qui expliquerait les cicatrices et fractures mal réparées ?) ni de voir quiconque de l’extérieur pour quelconque services d’ailleurs. Je commence vraiment à avoir une aversion pour cet homme, que je n’ai pas encore rencontré.
Malheureusement, nous ne sommes pas là pour ça. Et nous devons nous concentrer sur la mission, qui n’est autre que d’effectuer une analyse de zone, de la situation sociale et des besoins et ressources d’un secteur en vue d’une opération militaire (fictive). Sauf que nous ne nous attendions pas de rencontrer un réel problème humanitaire et social. Nous n’avions AUCUN mandat ni autorité d’intervention sur quoi que ce soit. Nous étions de simples citoyens en visite. C’est tout.
C’est là que parfois, il y a un mur. Dans l’esprit. Il faut savoir construire, détruire ou contourner les murs. Moraux, éthiques, personnels. Tout le monde a son mur absolu, mais c’est à cela que sert l’entraînement. Continuer d’agir quel que soit l’environnement. Pour l’instant, je demande au militaire qui vient juste de me rapporter cela de bien prendre des notes, et de continuer à prendre des infos tant qu’il s’en sentait à l’aise, mais en gardant une grande discrétion.
Cela nous servirait dans notre analyse globale du secteur, mais nous ne devions pas nous laisser distraire de notre mission présente par ces co-facteurs d’informations.
La rencontre
Il est maintenant plus de midi, je n’ai plus d’ombre. Le soleil nous domine de toute sa gloire. Plus d’une heure et demie s’est écoulée depuis notre arrivée dans le village. Alors que nous sommes toujours à l’extérieur pour passer le temps, les jeunes s’éclipsent en vitesse sans que l’on sache pourquoi. Celui qui nous avait accueillis nous annonce l’arrivée du shérif. Enfin ! Étonnement le prof de français n’est toujours pas arrivé.
Le commandant de la patrouille, moi-même et quelques membres de l’équipe nous dirigeons vers l’entrée du village afin de l’accueillir et d’établir le premier contact, enfin! C’est avec enthousiasme que nous retraversons les murs-labyrinthes et soudain, en le voyant j’ai l’étrange impression qu’il ne marche pas dans notre direction mais plutôt qu’il se hâte vers sa voiture, une mercedez bleu ayant connue des jours meilleurs. Mais tout de même une mercedez. On dirait qu’il veut s’éclipser. Sauf que nous sommes plus vite que lui et le saluons joyeusement avec moult considération. Il n’a plus le choix et reviens sur ses pas.
Je vois alors l’homme. «Cherif» est son titre, mais je pourrais dire qu’il est le marabout, le mollah, le guide… tous ces noms sont en fait des qualificatifs de sa fonction. Nous l’appellerons donc Muhamad. Je lui donne une cinquantaine d’années, mais il se tient sur un bâton et parle comme un vieillard. Avec une petite voix enrouée il nous bénit tous et en riant nous dit qu’il ne nous attendait pas aujourd’hui (????) Je ne comprends pas comment il pouvait ne pas nous attendre. Huummmm, mauvaise foi ?? Je ne sais pas encore. Il est habillé d’une grande robe, comme le portent les anciens et les hommes religieux. Un foulard lui couvre entièrement la tête, de même que le visage, qu’il tient caché en permanence. Il couvre sa bouche en fait. Et il porte des lunettes noires. Nous ne pouvons lui voir les yeux… Pas très accueillant pour un homme de Dieu, qui possède des écoles religieuses et enseigne l’amour du prophète Mahomet (SAWS).
En me voyant, il demande aux sénégalais qui je suis, et lorsqu’il comprend que je suis canadien, il me porte la main sur la tête et m’embrasse le front. Il ne m’adresse jamais la parole, mais parle de moi comme si je n’y étais pas. Et il ne parle pas français, seulement Wolof et arabe. Je trouve cela touchant et considère qu’il s’agit d’une belle marque de considération. Sauf qu’à ce moment, dans l’excitation du moment, et après plus de deux heures d’attente, je suis juste content de le voir et je n’ai pas encore en tête toutes les informations me permettant de bien analyser le personnage. Je lui laisse donc encore de la crédibilité et le bénéfice du doute.
Nous marchons tous ensemble vers sa maison, où l’on nous a accueilli plus tôt. Il marche comme un vieil homme, doucement, en s’appuyant sur son bâton d’une main et en tenant son chapelet de l’autre. Tous les hommes religieux font ça ici, ils ont en tout temps un chapelet dans la main et égrènent les 99 noms de Dieu. Je marche aux côtés de cet homme qui a l’air honorable, et qui veut être vu comme un homme saint, mais dont les actions semblent plutôt le discréditer. Sauf que lui ne sait pas ce que nous savons ni de lui, ni de son «école». En ce moment, je le considère suspect, mais dois aller avec la mission et ne peut m’arrêter aux premières impressions.
Nous sommes en plein dans le midi actuellement. Qu’est-ce qu’il fait chaud ! L’ombre bienfaitrice de sa maison sera la bienvenue. De retour dans la maison, Pfiouuu ! Odeur avariée ! Cela ne dure qu’un instant ! Nous nous réinstallons sur les gros coussins. L’air fait valser les rideaux de mousseline, et j’ai l’impression qu’il y a beaucoup plus de mouches que lors de notre arrivée. C’est possible, car il fait plus chaud aussi. Ahmed, le disciple du shérif le salut respectueusement, avec déférence même, et dévotion absolue. C’est impressionnant de voir comment les gens expriment leur rang social ici. Muhamad se comporte comme un prince, ses élèves lui embrassent la main et s’inclinent devant lui, et il dédaigne presque leur salutations.
Nous reprenons tous place sur les coussins autour de la pièce, Muhamad bien installé à une extrémité, le «chef de patrouille» qui est en charge de la rencontre aujourd’hui s’assoit près de lui à sa droite, et un candidat servant d’interprète s’assoit directement à sa gauche. Sur un mot du «prince-shérif-marabout-mollah-guide», Ahmed fait préparer du thé par les «esclaves-élèves», et nous entamons les discussions dans une ambiance joyeuse. Nous sommes ici depuis plus de deux heures maintenant.
Moi je reste en retrait, observant faits et gestes de chacun. C’est le Major Béninois qui dirige la rencontre, mais tous les autres candidats observent et prennent des notes. Le commandant du jour est très habile, cela se voit qu’il est un homme du monde avec une belle éducation, en plus d’avoir une très belle prestance. Je constate aussi que les mouches tout comme nous recherchent un endroit frais. Elles entrent à plein vent dans la pièce par les fenêtres qui ne sont habillées que de fins rideaux, mais ne peuvent ressortir, ou ne veulent ressortir, se faisant une joie de nous imposer leurs présences agaçantes. Déjà plus d’une vingtaine de mouches volent dans la pièce. Putain de mouches! Oui oui je sais… elles sont des créatures de Dieu, mais disons que on aurait pu se garder une petite gêne dans la distribution de ces petites bêtes gênantes.
Le shérif a gardé ses lunettes fumées même à l’intérieur. Je ne peux lui voir les yeux, pas une seule fois il ne nous permettra de voir ses yeux. Il nous fait part de ses insatisfactions, de ses besoins, de ce qu’il voudrait pour son école… Il est en chicane avec tous les voisins, «ils me détestent tous et me causent du tort à mon école» nous dit-il. «Vous savez, les gens parlent et racontent n’importe quoi, vous ne devez pas les croire» insiste t-il.
Je me demande pourquoi il parle de ses voisins. Nous sommes venus nous enquérir des besoins du «village». Le chef de patrouille désir obtenir des informations sur le nombre «d’habitants», le nombre d’élèves, de femmes, les moyens de subsistance, les ressources disponibles, etc. Mais les réponses de Mohamad sont toujours évasives et vagues, énoncées de sa petite voix faible que nous devons nous efforcer de capter à travers son foulard. Même cela est un moyen de contrôle. En ne parlant pas fort, il nous oblige à nous pencher vers lui, signe de soumission non verbale.
Nous constatons qu’il y a très peu de ressources dans ce village, c’est sans doute pourquoi il demande autant. Il voudrait que l’on paie la facture d’eau, car ne l’ayant pas payé depuis des mois, la compagnie d’eau a fermé le robinet. Il n’y a donc plus d’eau courante ici. Les jeunes vivent dans un état terrible de pauvreté et de misère. Mais cela ne concerne que peu Mohamad, puisqu’il ne vit pas ici, il ne fait que venir y prêcher. Est-il conscient de la difficulté de vie de ces enfants ? Personne, je dis bien personne que je connais ne laisserait jamais ses enfants ici même pour une journée. Alors sept ou dix ans ? Ces enfants ont-ils encore des parents ? Je ne sais pas…
Le thé arrive, il est délicieux, comme toujours. Ils savent vraiment bien préparer le thé au Sénégal. Le seul hic est que pour dix personnes, il n’y a que deux ou trois verres, ce qui implique bien entendu un partage de la ressource…
L’un des amis Sénégalais à qui je partageais mon étonnement de cette coutume, en raison de la transmission de maladies ou de virus, ou de n’importe quoi me disait «tu sais Souleymane, ici on croit qu’il est de bonne coutume de tout partager, les bonnes choses comme les mauvaises. Et dans les villages, on se dit que si tu as une maladie, et qu’elle est partagée aux autres, tu seras moins malade car si tes germes vont chez eux, leur bonne santé vient aussi chez toi»
Mouais, disons que je ne parierais pas sur ça, mais comme on dit toujours, à Rome faisons comme les romains. En Afrique faisons comme les africains. Et il est vrai que le dédain n’a pas sa place ici. «On est tous ensemble» disent-ils aussi, donc on partage. Et je trouve que ça a un petit côté tellement chaleureux de partager le verre… On boit donc ce thé tous ensembles. Lorsque le verre arrive à vous, vous prenez une gorgée ou deux, et passez au suivant, qui fait de même, jusqu’à ce qu’il soit vide, on le remplit de nouveau, et c’est reparti pour une ronde.
La fabrique de mouches a repris du service. C’est confirmé. En fait elles se sont toutes données rendez-vous ici, aujourd’hui, dans cette pièce, en notre compagnie, MAINTENANT. Je respire des mouches. Elles nous jouent dans la tête, dans le nez, dans les yeux, sur la bouche. Mais comme de bons visiteurs nous essayons de ne pas en tenir compte et de ne pas montrer notre agacement. Je crois que je comprends maintenant pourquoi le marabout se couvre constamment le visage avec son foulard ; en fait il se protège des mouches ! Ce ne peut être que cela ! Bon sang qu’il y a des mouches ! Mais elles ne semblent que très peu le déranger lui. Son disciple Ahmed qui se tient en retrait imite son maître dans sa tenue et l’usage de son foulard. Il se protège/cache le visage avec.
Le chef de patrouille, qui est assis juste sous la fenêtre, a les rideaux qui viennent lui jouer dans la tête, et il est le premier arrêt pour les mouches invitées à la fête. Je trouve hallucinant le nombre de mouches qui le harassent, mais en homme du monde, très poli et posé, il ne fait aucun geste d’impatience et ne fait que se passer une main sur le visage de temps à autre lorsque cela devient insupportable. J’admire son calme. Il ne démontre aucun agacement et ne se laisse pas distraire par cela. Pendant ce temps, notre interlocuteur à lunettes nous entretient de banalités absolues et contourne toutes nos questions sans jamais vraiment répondre.
Le Marabout-shérif-mollah-chef-de-village nous explique combien leur vie est difficile depuis un bon moment lorsque Fadel, le prof de français avec qui nous avions pris, confirmé et validé le rendez-vous se présente enfin. Il est plus de midi trente. Je lui ai parlé ce matin avant 10h et il m’avait dit «je viens tout de suite». Cela aura lui aura pris trois heures… wow ! Et c’est un hasard des choses que le shérif se soit présenté et que nous ayons pu l’intercepter. N’étant que de lui, il se serait sans doute éclipsé avant que l’on puisse le voir. Tout ce cirque est bien étrange à mes yeux, mais bof, pour l’instant, à part les mouches, tout va.
Le retardataire fait ses salutations enthousiastes à tous les gens présents dans la salle et commence à nous parler lorsqu’il est aussitôt interrompu par le grand Marabout. Je ne comprends pas ce qu’il dit, mais je peux lire les comportements non verbaux. Il lui impose de s’asseoir et de se taire. Les deux n’ont pas l’air content. Fadel prend place à côté de Muhammad, mais ce dernier lui lance quelques mots secs, et Fadel se place en retrait, derrière. J’observe la scène avec curiosité, sans comprendre ce qui se passe. À ce moment je les considère encore comme des alliés, mais commence à voir les tensions entre les deux.
Muhammad est très contrôlant. Et plus encore depuis l’arrivée de Fadel. Lorsqu’il parle, il refuse qu’on lui pose une question avant qu’il n’ait fini de parler. Il se comporte comme un monarque, il nous impose les mains en faisant signe de cesser de parler lorsque lui est prêt à intervenir. Il TIENT à ce que l’on observe son rang. Finalement, je ne constate que peu de bonté réelle en cet homme. À l’inverse, il semble y avoir beaucoup d’orgueil en lui. Tous ses actes relèvent de l’orgueil et de l’ego, ce maître de nos plus noirs péchés. Mais il parle avec le ton léger. Sa bouche sourit, mais pas son corps.
L’échange suit son cours, et après le thé, je croyais que c’en était terminé, mais Muhammad demande à un «servant-esclave» de nous apporter du lait de chameau. On nous l’apporte dans des bouteilles d’eau recyclées. Très stériles j’en suis certain (!!) Au moins le produit est froid. J’ai des doutes sur la préservation du lait, mais s’il est bon pour eux, il sera bon pour nous.
Les verres s’avancent, et tout le monde est hésitant. Tous me regardent, moi le blanc, pour voir si je vais goûter. Je n’ai pas le choix de toute façon, c’est un cadeau précieux. Du lait de chameau, ça fait bizarre. Je m’attends à un genre de goût de chèvre. Je n’aime pas du tout le lait et le fromage de chèvre qui goûte la laine, donc j’anticipe… Cela me rappelle qu’en Bosnie j’avais dû boire de la Slivovitch (un espèce d’alcool de prune qui peut vous rendre aveugle, fait dans un alambic de fortune derrière la maison) dans un verre sale que le vieux venait d’essuyer avec son manteau crasseux, donc je survivrais bien à celui-ci.
Bon ! Let’s go ! Je me trempe les lèvres… avale une petite gorgée… Huuummm ?? C’est très bon en fait. Aussi doux que du lait de vache, avec une saveur de crème plus prononcée. En fait c’est ce que doit goûter le lait de vache non pasteurisé, non écrémé. J’en reprends une bonne gorgée en souriant, tous rient et veulent essayer. C’est sucré, vraiment frais ! Quelqu’un a des biscuits Oréo ??
Le plus jeune étudiant de mon groupe vient du Djibouti, un minuscule pays de l’est de l’Afrique, qui compte une armée de 800 soldats. Ce dernier est habitué au lait de chameau et se verse sans gêne un très grand verre de lait. Je suis amusé de son engouement pour le liquide précieux. Le lait frais n’existe pas ici. C’est donc un luxe d’en posséder.
Nous enseignons qu’il ne faut pas accepter d’offres, qui nous le savons, priveraient nos hôtes de vivres. Mais l’étudiant du Djibouti ne semble pas partager mon point de vue en ce moment. Il se sert un autre verre de lait, et devant sa satisfaction gourmande, Muhammad lui demande donc en arabe s’il aimerait en avoir une bouteille en cadeau, ce que s’empresse d’accepter le jeune second-lieutenant en question. Sauf qu’au moment où tout cela se discutait, c’était en arabe, car au Djibouti, ils parlent français ET arabe. Ici, le marabout parlait arabe, la langue de l’Islam. Je n’avais donc pas conscience de l’offrande.
Cela est un beau geste, mais il se trouve que nous ne pouvons accepter de cadeau de la part d’un village qui crève de faim. Cette bouteille de lait était peut être destinée à 5 personnes… C’est une question de principe. Même si nous comprenons que l’hôte désire nous faire un cadeau. Il y a moyen de refuser poliment, c’est tout. Sinon, cela nous met en situation de redevance… Pas bon pour l’image. C’est tout.
Nous continuons de poser des questions sur l’état du village, et plus nous avançons dans nos questions, plus constatons la réalité de la place. Personne ne voudrait envoyer ses enfants ici me dis-je. Chaque fois que Fadel tente de dire quelque chose, le shérif le fait taire avec un geste de la main ou par des paroles sèches. Je commence à comprendre qu’il y a une sorte de tension entre les deux. Fadel n’a pas du tout la même ouverture que lors de notre première rencontre. En arrivant il a essayé de s’inclure dans la discussion, mais maintenant que le marabout lui a dit de rester en retrait, il ne dit plus rien.
Malgré l’arrivée du prof de français, la discussion n’ira pas plus loin. Une fois le lait de chameau servi, nous avons bien compris que le Cherif-Marabout-Moullah-Guide de la place ne nous livrerait rien de plus, protégé sous son foulard et ses lunettes noir. Les mouches ne l’agaçaient pas, lui. Nous si.
Sous l’échange de quelques regards-parlants, nous nous sommes donc levés d’un seul homme pour sortir de ce four-à-mouche, non sans avoir salué avec moult considération l’homme-marabout-qui-voulait-ressembler-à-un-vieillard-noble-et-respectable-caché-derrère-des-lunettes-et-un-foulard-se-tenant-sur-un-bâton-et-parlant-d’une-voix-faible-de-vieillard-pour-qu’on-croit-qu’il-est-respectable.
Photo. Sourire. Au-revoir. Inch Allah. C’est ça. Mais je ne sens pas que l’on a atteint l’objectif. Les informations recueillies ne sont guère satisfaisantes. En fait je l’ignore encore à ce moment, mais je découvrirai bientôt que L’ABSENCE de renseignements peut amener aussi beaucoup d’informations…
Même si je n’ai pas tout suivi dans la rencontre, j’ai pu voir des facettes réelles de personnalités et de vrais mécanismes de communication s’imposer dans cet échange humain. L’inconvénient pour moi ne pas parler la langue locale est que je ne comprends pas les mots, mais l’avantage de ne pas comprendre la langue locale est que j’accorde plus d’importance au langage non verbal. Si je m’étais concentré sur les mots, peut-être n’aurais-je pas porté autant attention à cela. Il faut toujours voir les deux côtés de la médaille…
Nous marchons vers la lumière éblouissante du soleil. Ouuuuuff!! Il est près de 14h. Non mais qu’est-ce qu’il fait chauuuuud !! Nous sortons à l’extérieur pour une dernière fois. OUFFF!!! Woaow pis Ayoye pis ciboère qu’y fait chaud !! Moi qui croyais qu’il faisait chaud plus tôt ce matin… C’était seulement le réchaud du four, là on est à Broil ! Cela me saute au visage comme une main. Pour ceux qui connaissent l’effet de l’air glacée sur les narines lorsqu’il fait en bas de 30 degrés sous zéro, vous savez quand les narines se collent, c’est la même chose mais inversée ! Genre que l’air brûlant te sèche les narines, qui voudraient climatiser l’air que tu respires… La manière que mon corps inadapté trouve de se protéger contre la sècheresse est la noyade ! Je mouille tellement de tout mon corps sous la sueur que celle-ci me coule dans le visage. Je respire de la sueur, je sue dans ma bouche, je sue dans mes yeux, dans mon nez, dans mes oreilles, je sue de partout, et partout. Si je n’avais pas mes lunettes fumées, je crois que j’attraperais la cécité des neiges, mais sur le sable à cause des reflets blonds !
On se concerte, je fais le décompte et constate alors que le jeune second-lieutenant a dans ses mains une bouteille de lait de chameau.
«Pardon Lieutenant, que faites-vous avec cela ?» que je lui demande.
«Mais c’est un cadeau !»
J’ai senti en moi une forte, très forte vague d’indignation et de mécontentement, sauf que ce n’était pas le temps pour cela. «Nous en reparlerons».
Nous prenons une photo de groupe, procédons aux salutations d’usage et marchons vers nos gros 4X4. Le prof de français, Fadel, qui est arrivé quelques heures en retard, marche avec nous jusqu’à la sortie des murs d’enceinte du village. Je sens qu’il se retient de me parler. Nous sommes revenus à l’extrémité de ce que j’ai appelé plus tôt «la grande place» cet espace vide en face de la mosquée. À nouveau il me pointe les bâtiments sans toits qui se dressent de part et d’autre du terrain. La zone est à 100% vide. Il n’y a personne. Quand le shérif est là les souris dorment…
«Alors M. Fadel, où sont les étudiants ?» Lui demande-je.
«Ha mais vous savez sergent, ici c’est difficile, on ne peut pas vraiment enseigner le français».
Donc un prof de français ne pouvant enseigner le français, sans salle et sans étudiants. Mouais. Nous avions pu constater que les étudiants nous ayant accueillis à notre arrivée ne parlent pas français. Je constate qu’il n’a pas la même attitude que la première fois.
« Vous savez sergent, si j’avais su que le Cherif était là je ne me serais pas déplacé »
Euhhhh attendez-là ! Est-ce moi qui n’ai rien compris ou quoi ? Nous étions CENSÉS avoir une rencontre tout le monde aujourd’hui, cela était planifié depuis des semaines. Et même confirmé ! Devais-je comprendre que le Fadel aurait préféré nous parler SANS la présence de Muhamad ? Est-ce que cela expliquerait le fait que la première fois il nous parlait tout plein, et que aujourd’hui il avait été relégué au rôle de majorette d’arrière banc ? En tout cas, pour l’instant, il est fermé et s’en tient à son boniment. Nous saluons et le quittons.
On se déplace, go vers nos véhicules.
Par chance, les chauffeurs n’ont pas laissés les voitures au soleil, ils les ont stationnées à l’ombre. Vivement la climatisation! Nous effectuons une très brève mise à niveau et nous donnons rendez-vous au poste de gendarmerie nationale, située à 5 minutes de là, afin d’y conduire notre debriefing.
Tout le monde a faim, on embarque et on change de place, go vers le poste de la gendarmerie, situé dans le petit village de ce matin, tout près de là où nous avons justement perdu les chauffeurs autour d’un café…
À peine embarqué, je n’ai rien à dire, le Major commandant de la patrouille tombe immédiatement sur la tête du preneur-de-lait. Car au-delà d’être candidat sur un cours, il était aussi un Major, un Officier-Supérieur, le plus gradé d’entre nous tous.
« Mais PUTAIN ! Qu’est-ce que vous foutez-là lieutenant? QU’EST-CE QUE VOUS FOUTEZ AVEC ÇA DANS LES MAINS ? » en pointant la bouteille de lait de chameau « he bien heu heu je croyais que je pouv- » « MAIS NON VOUS NE POUVEZ PAS PRENDRE DE CADEAU D’UN VILLAGE AUSSI PAUVRE ! N’AVEZ-VOUS RIEN VU?? » L’interrompt le major. Et le jeune de balbutier une réponse d’excuse quelconque… Je jubilais de voir ce jeune arrogant se faire remettre à sa place.
J’ai aimé n’avoir rien à dire moi-même. Tous les militaires d’expérience savaient pertinemment que c’était une chose à ne pas faire, et ils ont offerts la leçon gratuitement au jeune officier en question. Cela avait encore plus de valeur, venant de ses pairs, étudiants comme lui, mais tous de vieux soldats d’expérience. En ce moment, la seule option du jeune lieutenant était de fermer sa gueule et de dire « oui monsieur ». C’est tout.
Cela dit, tous se mettent immédiatement à donner leur avis et à commenter. Nous venions quand même de conduire plus de trois heures de rencontres en tout. Il y a trop d’information pour digérer maintenant. Mais nous savons une chose : nous n’en savons pas assez. Le mec nous as jeté de la poudre aux yeux en se plaignant de tous ses voisins et en refusant de répondre aux questions sur l’état de santé du village.
La dynamique
Une fois stationnés à l’ombre dans la cour de la gendarmerie, nous prenons le temps de nous réunir pour discuter de nos perceptions autour du repas. C’est toujours mieux en mangeant… Les chèvres nous observent en discutant entre elles.
J’aime beaucoup ce que je vois. Mon groupe est composé de gens de différents grades, pays, éducations, façon de penser… Et d’assister à la mise en commun de toutes les captations de la rencontre que nous venons juste d’avoir. Selon le bon vieux principe qui veut que l’on perçoive avec notre œil, teinté de nos valeurs et croyances et expériences, il était fascinant de constater ce qui avait été perçu, vu ou entendu par les uns et les autres, en fonction de leur propres croyances, expériences ou vécus.
Et quoi que troublante, l’information recueillie par le vieux soldat sur les conditions de vie des jeunes devait nous servir d’abord et avant tout dans l’analyse globale de la zone et des besoins opérationnels à considérer.
Nous en sommes très rapidement arrivés au constat que malgré tout le temps passé en compagnie de l’homme-vieillard-à-lunette-qui-parlait-au-nom-d’Allah, nous ne pouvions sérieusement avoir une vision d’ensemble de la zone. Nous devions donc trouver ailleurs. Pour dire franchement, j’étais déçu et je me sentais un peu déstabilisé. Je trouvais cela décevant pour les élèves, car l’environnement d’apprentissage n’offrait pas la plateforme nécessaire à l’application des concepts et procédures étudiées. Nous étions formés pour évaluer des zones de 100 000 personnes, et là nous étions dans un village de 40… pas 40 000, mais bien 40. Les problèmes étaient tellement centrés sur les besoins ultra spécifiques de CE secteur, que cela ne correspondait pas aux critères d’évaluation de toute la zone.
Nous avons donc discuté une bonne heure à l’ombre d’un arbre, dans la cour intérieur du poste de gendarmerie locale, entre les chèvres et les poules qui elles tenaient un conseil national sur la qualité des poubelles self-service.
Après une brève visite de courtoisie au chef du poste de gendarmerie, nous avons emprunté la route du retour, bien décidés à ne pas en rester là, et discutant et retournant toutes les possibilités dans de vives discussions en intégrant tous les points de vues cette fois.
Mes étudiants avaient pour mission de trouver les informations qui serviraient à présenter aux patrons de la hiérarchie militaire un aperçu réel des populations dans le secteur, et qui auraient un impact sur les opérations militaires (dans le cadre de scénario fictif du cours).
Magnifique, mais difficile débat, car un soldat est formé à appliquer des ordres. Quand on lui demande de décider, de trouver une solution, parfois il a peur de penser différemment, voulant rester dans le connu. Il leur fallait maintenant réfléchir out of the box. Les options fusaient, mais ils leur manquaient encore une clé… J’étais confiant, cela viendrait.
Soirée
Lors de la rencontre de fin de journée avec tous les autres instructeurs, je les enviais à entendre leur récits, ils racontaient tour à tour comment ils avaient été reçus avec joie et fête. Ce n’était pas mon cas. Et j’en étais un peu honteux, me sentant impuissant devant une situation qui me semblait hors de notre contrôle.
J’ai donc approché mon patron, le gars à qui moi je me rapporte, pour lui parler du cas, et me plaindre un peu de cette situation non propice à l’apprentissage du cours : village vide, pas d’enfants, parlent pas français, un mollah pas là, dominateur et manipulateur, pas de maisons, pas d’eau, rien ! Mais que voulait-il que je fasse avec ça ??
« Chris, c’est peut-être la meilleure chose qui puisse arriver à ton groupe. À travers ce défi, laisse-les penser en dehors de la boîte !»
Ok… Je crois que je venais moi-même de comprendre un peu plus le jeu… Il ne voulait pas que l’on «remplisse des cases» dans un rapport qui serait remis à la fin. Il voulait les voir aller chercher les solutions là où elles étaient. Rien à foutre du moyen. Make it happens. Goooood.
Ok que je me dis, parfait. Je les laisse mijoter quelques heures, et prends rendez-vous avec eux en soirée pour voir où ils en sont.
À la recherche de « La Clé »…
C’est assez tard en soirée que nous nous sommes revus et qu’ils m’ont partagé leur ébauche de présentation. Un bon départ, mais nous allions y travailler… Il manquait toujours « La Clé » qui allait nous ouvrir les portes du succès.
C’est en discutant tous ensemble que l’idée de chercher dans les structures administratives et politiques du secteur, afin de trouver un niveau d’autorité qui pourrait répondre à nos questions, a surgi. Nous avions peut-être LA solution : il nous suffisait d’aller rencontrer l’équivalent de ce que sont nos Municipalités Régionales de Comté (MRC). À ces bureaux, ils auraient toute l’info dont nous avions besoin pour enfin avoir une vision d’ensemble du secteur. En d’autres termes, au lieu de se concentrer sur un seul village, ils allaient remonter un ou deux niveau d’administration politique. Du municipal, on passait au régional. C’était cela, LA Clé. Toute simple non ?
C’était étonnant comment le fait de ne pas avoir l’information recherchée avait poussé les candidats à vraiment dépasser le cadre du cours et à se lancer pour vrai dans la prise de rendez-vous et la tenue de réunion. J’étais très fier d’eux. Au lieu de se contenter de l’info d’un seul village, ils couvraient maintenant une zone de 14 000 personnes sur 50 km carré… LÀ on parle ! Maintenant que nous savions où nous diriger pour le lendemain, nous pouvions aller nous coucher en paix.
Il est plus de minuit. Je suis brûlé.
CARNET DE VOYAGE D’UN CANADIEN AU SÉNÉGAL
DU 2 FEV AU 2 MARS 2013
SEN1-08 : DERNIÈRE VISITE AU LAC ROSE
SEN1-08 – LAC ROSE 3e PARTIE
Fantastique épopée d’enquête en terre d’Afrique
Formation en Liaison Inter-Agence.
22 fev 2013, Sénégal
Jour 20
2e journée EX CIVIL FOOTPRINT
J’étais tellement excité hier soir à la suite de notre rencontre d’équipe que j’avais hâte de me lever avant même de me coucher ! Je n’arrêtais pas de penser aux options que nous pourrions avoir aujourd’hui, et je n’ai pas dû m’endormir avant 2 ou 3 h de la nuit… Classique !
Je me réveille donc difficilement, la bouche pâteuse, les yeux collés. Le ciel est encore sombre, mais déjà les colonnes d’oiseaux se dirigent vers la mer en se laissant porter par les courants aériens. Le soir ils vont vers les terres, le jour vers la mer. Je m’habille en titubant, me passe un peu d’eau dans le visage et sors de ma chambre climatisée pour descendre au déjeuner. Ouuf ! C’est la même chose tous les matins quand j’ouvre ma porte de chambre. Qu’est-ce qu’il fait chaud déjà ! Je crois que je ne m’y habituerai jamais à cette chaleur. Quand je dis que j’ai du sirop d’érable qui me coule dans les veines, ce n’est pas pour rien !
Je rejoins mes étudiants et collègues de travail, plusieurs ont déjà terminés leur déjeuner. J’entends parmi les conversations qui m’entourent des membres des autres équipes qui eux, n’ont pas besoin de retourner en patrouille aujourd’hui, puisque cela s’est très bien passé pour eux hier. Contrairement à nous, qui avons rencontré un bout-de-bois-mort-accroché-à-un-chapelet-qui-parlait-d’une-faible-voix-caché-derrière-un-foulard-noir-et-des-lunettes. Les autres ont pu en une seule rencontre collecter suffisamment d’infos pour rédiger leurs rapports et compléter leur présentation. Pas nous. Pas grave, regardez-nous bien aller… Tcheckez-moé ben, comme on dirait chez nous !
J’ai le bonheur de constater que mes gars sont déjà sur le pied de guerre et m’attendent avec de bonnes et pertinentes questions qui devraient inverser la tendance aujourd’hui. C’est drôle, il fait chaud, mais j’ai l’impression qu’il fait moins chaud après la canicule d’hier. C’est parfait pour moi. Quand tu dis que tu te rafraîchis à 33 degrés Celsius…
« Sergent, nous ressortons en patrouille ce matin et allons rencontrer le Président Régional du Comté (PCR – l’équivalent du patron de nos Municipalité Régionale de Comté, ou MRC) afin de compléter notre évaluation de zone » Excellent ! Qu’est-ce que je suis content! « C’est parfait messieurs, faites votre plan, donnez-moi vos timings et je vous suis quand vous êtes prêts.»
Ils se mettent donc en quête de trouver les infos pour contacter et joindre le bureau du PCR de la zone qui nous était impartie. Ils décident de ne bouger qu’en PM, et de profiter de l’avant-midi pour se préparer. Parfait pour moi.
Récapitulatif
Bon, l’exercice principal était hier, et le but était de rencontrer des personnalités civiles dans de vrais villages afin de dresser de vraies évaluations de zone dans le cadre d’une mission militaire fictive. Il se trouve que j’ai pogné LE village le plus austère du groupe.
En fait, puis-je vraiment dire le plus austère ? Car comme mon patron me l’a dit hier soir « C’est peut-être la meilleure chose qui puisse vous arriver! ». Cela ne semble pas évident comme ça, mais pour cette raison précisément, les étudiants de mon groupe n’ont pas pu se contenter des réponses reçues afin de rédiger leur rapport avec ça. Ils devaient chercher ailleurs, réfléchir différemment. Ne pouvant obtenir d’informations satisfaisantes dans UN village, ils devaient se tourner vers les autorités régionales et ainsi faire une évaluation de zone complète en rencontrant les responsables de la zone administrative. C’était plus qu’un village ça !
Le dîner complété, on commence à trépigner…
« Ok les gars, qu’est-ce qu’on fait finalement? »
« Sergent ! me lance le Major béninois – Nous avons décidé de changer les rôles, et c’est maintenant M. le Diplomate qui prendra les commandes! » Excellent! Excellent ! Me dis-je.
Et ce dernier de reprendre la balle au bond avec sa voix très douce de diplomate, toujours poli et posé. « Hé bien sergent, au lieu de nous concentrer sur un seul village comme vous le savez, nous irons rencontrer le chef de police, le président de la communauté rurale, le chef du grand village, et le patron du dispensaire de santé. Mon adjoint sera le Capitaine Ivoirien » Quoi? Celui qui gueulait le plus fort contre lui hier ?? Génial ! C’est dans l’adversité que l’on découvre ses meilleurs alliés.
Wow! C’est exactement cela que je voulais entendre. Ils ont non seulement trouvé LA CLÉ, mais ils l’utilisent ! Excellent ! Ils en ressortiront beaucoup plus fort que s’ils n’en étaient restés qu’à une localité. J’aimais vraiment ce à quoi j’assistais, c’est comme voir une plante pousser. Tu ne peux la tirer de terre. Tu ne peux que constater la magie de la vie lorsqu’elle s’étire vers le soleil.
C’est donc dans un redoublement d’enthousiasme que nous retournons à nos véhicules dans un désordre joyeux et gamin. Tout le monde embarque et GO GO GO !! Direction TIVAHOUVANE PEUHL, ville située à une petite dizaine de km de notre location d’hier, mais où étaient concentrés les services administratifs de la région en entier. C’est là que nous trouverions le responsable régional qui aurait réponse à nos questions, du moins nous l’espérions.
« Hé Monsieur le Diplomate!! » lance le capitaine ivoirien par-dessus les brouhahas, alors que nous marchons vers les véhicules.
« N’oubliez pas de pisser avant d’embarquer cette fois-ci hein ?! » et tout le monde de s’esclaffer… Évidemment, il ne pouvait pas la laisser passer celle-là!
« Non-non rassurez-vous, j’ai pris les mesures nécessaires» répond aussi en riant le diplomate. Bien. Très bien, j’aime la bonne humeur et la complicité de l’équipe. C’est vivant.
Tivahouavane Peuhl
Cette fois-ci, le trajet se passe sans histoire, tout le monde est un peu dans sa tête, tranquille. Quant à moi, j’observe. Je suis bien ici, dans le véhicule climatisé, avec un chauffeur qui sait où il s’en va, et un commandant de l’équipe du jour en qui j’ai confiance, tout ira bien. Je ne me préoccupe pas le moins du monde des modalités de transport, je me contente de regarder dehors, d’observer les gens, les paysages urbains qui s’offrent à moi.
Tant de couleurs, de textures différentes, des bâtiments en verre côtoient des bâtiments sur le béton, sans façade. Les quartiers de maisons aux toits de tôle avec des poubelles et des briques sur le toit succèdent aux quartiers neufs ou coupés en deux par la construction de l’autoroute. Le développement erratique et sans contrôle de la ville entraîne de grandes disparités. Des condominiums flambant neufs à côté de l’autoroute, ou des bidonvilles sans eau ni électricité qui bordent littéralement l’autoroute sur deux km, occupant toute la bordure, sur cent mètres de part et d’autres.
Et les fils. Que de fils électriques ! Des mottons de fil tout croche, des nœuds n’importe comment, je dis bien des nœuds de fils, comme des nids d’oiseau, mais gros oiseau, genre autruche ! Tout cela accroché au bout d’un poteau en bois tout croche, tellement qu’on dirait que ce sont les fils qui le tiennent debout… Et le plastique ! Je n’ai pas parlé du plastique encore ! Teeeeeellement de plastique PARTOUT !! Des bouteilles par milliers, et des sacs par millions, partout.
Ils ont une manie de tout mettre dans des sacs de plastique ici. Aussitôt que tu achètes un paquet de cacahuète, la moindre petite affaire, ils te le mettent dans un sac. Et que font les gens ? Ils se tournent de bord, et jettent tout simplement leur sac par terre. Les sénégalais jettent tout par terre, les paquets de cigarette, les verres de café, les mouchoirs, le papier de ce qu’ils bouffent… tout ! Il y a des sacs dans les arbres, par terre, dans la pelouse, dans les champs, dans les caniveaux, partout.
Même dans la mer, il n’y a pas un mètre carré de littoral sans sac de plastique. Le plastique détruit tout le paysage, cela fait sale. C’est trèes trèes sale, partout. Tout est sale. Les voitures, les autobus, les bancs, les kiosques de café sur les coins de rues, les murs, les trottoirs, les rues, tout a l’air vieux comme la terre, vraiment. Mais les gens eux, sont propres, très propres. C’est très contrastant. Et comme je le disais le premier jour, on dirait qu’il y a eu la guerre, il y a des décombres partout, mais les gens se sont juste habillés beaux et ils vivent parmi les décombres.
Les km passent, et nous nous éloignons de Dakar pour entrer dans les terres. Pas très loin, moins de trente km, mais déjà ici, au lieu d’avoir 80% de la population qui parle français, c’est 20%. Et plus loin encore c’est 5%. Pourtant le Sénégal est un pays francophone. Toutes les élites sans exceptions doivent parler français, c’est la langue de l’administration du gouvernement, mais la petite populace qui n’a pas accès à l’éducation ne parle que le Wolof.
Nous retraversons à nouveau la cité de KEUR MASSAR, cette future cité-dortoir de la grande banlieue de Dakar en construction. Il y a encore cinq ans, il n’y avait que du sable ici, mais là, tout explose. Tout se construit, les maisons, les aqueducs, les égouts, les rues. À cause de cela nous devons effectuer de nombreux détours par l’intérieur des quartiers pour traverser la cité. Cela me permet de voir comment vivent les gens.
Il y a des chèvres partout, des moutons attachés et des chèvres en liberté. Je me demande pourquoi d’ailleurs? Pourquoi les unes attachées et les autres en liberté ? Et des bébés chèvres, trop mignons ! J’en veux une ! Elles ont toujours un truc dans la gueule celles-là! Les gens marchent doucement dans les rues de sable, beaucoup de femmes ont des paniers ou n’importe quoi sur la tête en équilibre. Très habiles. Toutes les maisons sont collées les unes aux autres, donc la rue est bordée de façades ininterrompues. Je vois des échoppes de fruits, de pains, de sandales, de lunettes, de viande-avec-mouches-fraîches et poissons-avec-vers-blancs-inclus, et juste à côté tu as le gars qui a une échoppe de fer et qui coupe ou soude des bouts de métal sans lunettes de protection, en sandale, en plissant des yeux.
Ouuf! Cela coûterait si peu cher pour les protéger et ainsi éviter de fâcheux accidents, des handicaps et des pertes de revenus futurs. Mais avant tout, cela doit débuter par l’éducation en santé et sécurité. Je ne suis pas là pour des problèmes de sécurité au travail, mais cela ne m’empêche pas d’observer et de réfléchir…
Rencontre du PCR
Nos véhicules pénètrent la petite bourgade de TIVAOUAVANE PEUHL, nous sommes visiblement en zone assez reculée ici. C’est comme une répétition de Keur Massar la cité dortoir en construction, mais en plus vieux. Ou plus neuf, ou je ne sais pas. C’est neuf et vieux en même temps. De nombreux graffitis ornent les murs, je vois encore des comptoirs de fruits-légumes-mouches-poissons-boissons-viande-mouches-et-encore-des-mouches-pains-sandales-lunettes-café… toujours la même chose. Et du fer, des vendeurs de fer. Et-des-soudeurs-pas-de-lunettes-en-sandales.
Nous demandons à quelques passants notre chemin, et en trois minutes arrivons à destination. Un grand bâtiment blanc, comme tous les autres, avec une petite inscription au-dessus de la porte Préfecture Régionale de Comté. En sortant de la voiture, le soleil me frappe, la chaleur m’enveloppe comme une chape de plomb. Instantanément, j’ai une ligne de sueur qui apparaît au-dessus de ma lèvre. L’eau me coule derrière les oreilles. Non mais qu’est-ce que j’ai chaud! Pourtant, c’est moins chaud qu’hier.
Nous entrons, au moins 4 personnes sont affalées sur un banc à l’entrée. Ils nous regardent sans un geste ni un mot. Un ventilo poussiéreux tourne faiblement au plafond, distribuant sa poussière dans toute la pièce. J’entends un air climatisé qui flacotte pas loin, on dirait que tout le monde dort. C’est très tranquille, les lumières sont éteintes, mais il y a des gens qui traînassent ici et là.
Je crois comprendre que c’est un genre de bureau de service régional. Quels types de services ? Rien ne me l’indique. Un jeune garçon habillé en chemise et pantalon apparaît par une porte miroir. Le commandant du jour se présente et donne les explications nécessaires, en soulignant que nous avons pris rendez-vous avec le Président du Comté ce matin même… « Ha oui oui, il est au courant, M. le Président va vous recevoir dans un instant » Bon ! Au moins ! Si Monsieur Le Président nous attend… Je trouve comique l’importance que le jeune semble donner au poste en accentuant les mots « Monsieur le Président », cela me fait bien rigoler silencieusement.
Nous attendons quelques minutes plantés là, dans l’entrée au milieu du passage entre les affalés et les visiteurs qui entrent et sortent. Je suis incapable de dire qui travaille ici ou pas, tellement tous semblent se traîner les pieds.
Finalement la porte miroir s’ouvre à nouveau et le jeune homme nous fait signe d’entrer. Ils ont installé quelques chaises de plastique devant le bureau du patron. Le local est tout petit, mais climatisé. Il y a des boîtes de carton au sol, des piles de papier partout, une armoire-classeur avec des étagères pleines de boîtes de documents. Il y a des traîneries partout. Soit on ne travaille pas beaucoup ici, soit c’est un nouveau bureau. Mais je n’imagine pas que ce soit un bureau de « Président » de n’importe quoi…
Le jeune homme en chemise se présente, il est le secrétaire, et il nous présente le Président, un homme d’une quarantaine d’année très élégamment vêtu d’un beau boubou. Il a l’air d’un monsieur important. Mais l’est-il vraiment ou n’en a-t-il que l’air ?
« Bonjour Messieurs, c’est un honneur pour moi de vous recevoir, nous sommes heureux de savoir que des gens se préoccupent de l’état de nos services régionaux ». Je prends immédiatement la balle au bond à titre de mentor pour bien clarifier que nous ne sommes pas là avec un mandat officiel, mais bien à titre d’étudiants et d’observateurs seulement. Nous ne faisons QUE prendre des notes, et je lui explique qu’il n’y aura AUCUN suivi sur tout ce qui sera discuté aujourd’hui. Je crois que c’est important de clarifier les choses pour ne pas qu’il y ait d’attentes. Aucune. Une fois cela fait, je redonne le commandement aux étudiants.
« J’ai été nommé à titre de PCR il y a quatre mois en vue d’assurer l’intérim jusqu’à la prochaine nomination du gouvernement actuel. Et blablabla » Putain ce que le mec aime s’écouter parler !
C’est le diplomate qui a les rênes en ce moment. Après avoir précisé la mise en contexte de notre cours, il demande « He bien Monsieur le président, comme première question, j’aimerais svp savoir le nombre de population ainsi que sa répartition par sexe dans la région ?»
Silence
« Heuuuu, et biieennnnn vous saveeeezzzzz, à titre de président intérimaire provisoire, je ne suis ici que depuis quatre mois et n’ai pas eu le temps de me familiariser avec les chiffres et les données actuelles… »
QUOI?? COMMENT ?? Je crois que je dois avoir du sable dans les oreilles… Ce mec est en poste depuis QUATRE MOIS, il est censé être le plus haut représentant administratif de sa zone et il n’a aucune idée de sa population?? Non mais que cé ça câlisse ?? Finalement je dirais qu’il se donne juste l’air important, il n’est rien.
Pendant qu’il baragouine une réponse idiote et vide de sens pour essayer de bien paraître quand même, ce qui est grotesque, le jeune garçon en chemise lève le crayon pour prendre la parole… « hé bien si vous me permettez, je crois pouvoir vous répondre »
Et immédiatement le président de lancer « Oui oui mon secrétaire assure la continuité et le passage des dossiers au sein du bureau » putain de couille molle… Il ne connaissait rien et se réfugiait derrière ce pauvre gosse de 20 ans en roulant des mécaniques et en se donnant un air important…
Et le secrétaire de répondre « vous avez 14 000 personnes dans votre zone d’opération, répartie à 40% de femmes et 60% d’hommes, 65% entre 16 et 45 ans et la balance plus âgée… » Wow! Mais c’est qu’il parlait bien le jeune mec ! En fait, pour toutes les questions subséquentes, ce fut toujours, à 100% le secrétaire qui nous a donné l’information dont nous avions besoin. N’eût été de lui aujourd’hui, même si nous étions en présence du « président du comté », notre rencontre aurait à nouveau été un échec.
C’est dans ce bureau que j’ai développé la notion de « titrite ». Les Africains en autorité que j’ai rencontré, pas tous, mais beaucoup, se gargarisent avec des titres ronflants et verbeux, mais sans un degré de pourcentage de compétence qui va avec. Les uns se gorgent de titres les plus importants que les autres, mais ne font pas la job. Comme ce mec nommé président qui n’avait AUCUNE idée de sa job ou de sa fonction. Le mec connaissait quelqu’un grâce à qui il avait été pistonné à ce poste, et tout le monde se foutait de savoir s’il faisait ou non son boulot. Mais lui recevait un gros salaire attaché à cela. L’État Sénégalais est rongé de l’intérieur par ces parasites accrochés à toute sorte de postes fictifs ou vides. Cela pouvait bien expliquer la médiocrité des services rendus dans ce poste de service. C’était triste à mort.
La rencontre n’a pas dû durer plus d’une vingtaine de minutes, c’était suffisant pour tirer toute l’information voulue. Mais juste avant de partir le PCR nous demande si nous avons entendu parler des agressions…
« Quelles agressions? » lui demande l’un des étudiants.
« Il y a quatre jours, deux femmes, des touristes françaises ont été attaquées dans la rue et se sont fait voler leur sac et porte-feuille »
Cela n’avait rien d’exceptionnel…
«Sauf qu’on leur a aussi crevé les yeux. Nous croyons qu’il s’agit d’un message envoyé aux français…»
Silence…
« Très bien, nous le rapporterons ». En effet, là il s’agissait d’un autre niveau de violence. Cela méritait d’être rapporté à l’ambassade du Canada, pour valider avec l’ambassade de France la véracité de ces faits. Ce n’était quand même pas banal, et je me disais que nous devrions en avoir entendu parler dans les journaux au moins… un crime pareil ne pouvait pas se produire dans le silence total des médias.
Nous verrions plus tard. Pour l’instant, salutations, rembarquement dans les véhicules et retour en ville. Ce serait bientôt l’heure du souper. Et Enfin ! Les étudiants avaient réussi à quérir l’information vitale à l’élaboration d’une présentation d’analyse de secteur digne de ce nom. J’étais très content d’eux. Et eux aussi étaient content, soulagé.
Rétrospective
Le rapport remis par les étudiants concernait les besoins autour d’une opération militaire, et ne pouvait donc se concentrer autour d’une seule localité, d’où le survol de toute la zone. C’est pourquoi il était si important de trouver les bonnes personnes en mesure de nous donner l’info.
Mais comme mentionné plus tôt, nous n’étions là QUE dans un but d’apprentissage, PAS dans un but d’intervention. Cela ne nous empêche pas moins d’observer. Entre autre au sujet de cette Daira que nous avions vu hier, commandée, possédée par ce mec…
Après constat, nous pouvons croire que le fonctionnement de ce village-école-coranique va comme suit. Durant l’année scolaire il «accueille» les jeunes garçons de la rue ou ceux qui y sont conduits par leur parents. Un enseignant coranique prodigue les leçons durant le jour, en faisant figure d’autorité.
Et une fois par année, il reçoit des centaines de personnes qui viennent en pèlerinage pour prier et passer quelques jours. Au cours de ces visites, les «talibés», les bons pèlerins vont gratifier l’hôte de leur générosité, lui permettant ainsi de renflouer les coffres de l’école pour l’année. Cependant, tous les dirigeants d’écoles coraniques ne sont pas intègres, ou sinon, selon des principes qui ne nous appartiennent pas.
Il s’agit donc d’un village artificiel, dont les forces vives ne sont orientées que vers la prière, et non sur la production de biens pour ses besoins. Ce qui réduit ses occupants à la mendicité permanente. Les jeunes mendient sur la rue, les grands dans les boutiques, le maître d’école quant à lui se tourne vers les politiques tandis que le shérif-marabout-mollah-imam mendie auprès d’une plus grande confrérie de son allégeance. Quand les jeunes deviennent moins jeunes, ont leur apprend un métier de maçon ou menuisier. Mais c’est déjà trop tard, ils ne connaissent que la mendicité… et finiront en mendiants.
Ces jeunes ne sont pas prêts pour la vie. Ils n’ont pas développé les outils pour affronter les épreuves, sinon que de prier et s’en remettre à Dieu.
Oui à Dieu, mais Il nous a aussi donné des forces pour agir ici-bas. C’est de notre devoir d’assumer nos capacités afin de servir au mieux Sa Volonté. Mais cela, c’est un autre débat.
Et quant à l’agression des françaises avec les yeux crevés, aucune ambassade n’en avait entendu parler. C’était donc probablement un mythe. Venant d’un imbécile qui ne connaissait pas le nombre de population dans son secteur, cela n’avait pas de crédibilité. On oublie ça…
Conclusion et remise du rapport
Je suis très heureux d’avoir pu participer à cette expérience, riche en enseignements, et très «sentie». Sauf que le cours n’était pas encore terminé. Il me restait encore au moins une semaine d’aventures à vivre.
Et sans vouloir vanter mon groupe de stagiaires, je peux néanmoins affirmer sans gêne qu’ils ont remis un rapport jugé optimal qui atteignait sa cible, ce qui n’est pas peu dire. J’étais très fier de leur performance, jugée méritoire parmi les quarante étudiants du cours. Ils avaient trouvés réponse à leurs questions en raison même des difficultés rencontrées en cours d’exercice. L’objectif était atteint.
CARNET DE VOYAGE D’UN CANADIEN AU SÉNÉGAL
DU 2 FEV AU 2 MARS 2013
SEN1-09 : SMALL ACT SPEAK LOUD
SEN1-09 – SMALL ACT SPEAK LOUD
Voir les leçons de la vie, à travers la vie,
Ou comment le bonheur se trouve parfois dans les petites choses…
23 fév 2013, Sénégal
Jour 21
Attention : récit spiritualo-philosophique sur les observations humaines, très différent des autres textes. Demande réflexion et temps d’arrêt sur les concepts exposés.
L’observation
Je suis sur-stimulé, j’ai le cœur qui palpite, la tête qui tourne…
C’est hallucinant ce que je vis ici. Je ne dors à peu près pas, mais j’explose littéralement, nourri d’une énergie spirituelle magnifique. L’Univers s’exprime à travers moi à chaque jour que Dieu fait.
Chaque jour que je vis est un enseignement absolu en matière de spiritualité, d’humilité et d’apprentissage de la vie.
La lumière qui est en moi ne demande qu’à surgir, tout en s’inspirant, en s’abreuvant à même la source de l’Univers par les mots de l’homme, par les gens qui m’entourent…
Les Dakarois (et la statistique étant si élevée que je pourrais sans doute parler des sénégalais en général), font preuve d’une vision de la vie inspirée de l’Islam, mais qui trouve dans le quotidien une application si intéressante, qu’elle bouleverse tous mes fondements Nord-Américains dans la relation vis-à-vis de son prochain, basée elle-même sur le monde judéo-chrétien.
Tous les jours, je plonge dans des conversations extraordinaires, nourrissantes et intéressantes avec les gens de la place. Ils sont des géants dans leur humilité. Cette humilité économique et sociale justement, qui est la source de leur recherche constante de réconfort dans quelque chose de plus grand que soi.
La capacité de se tourner vers l’extérieur de soi (à travers Dieu ou les relations avec l’entourage) pour chercher du réconfort, de la force, et même un sens à ses actions, projette les gens dans une dimension humaine, développée 100 fois comme la nôtre. Notre perception de la vie basée sur une approche économique et sur une relation à l’argent pour combler un vide de conscience de soi nous isole de la vrai source de satisfaction et de bien-être, que sont notre entourage, les gens, l’Univers.
Je conforte (confronte/présente/constate/observe) ici tous les jours une vision qui a besoin de l’autre pour donner un sens à son existence. Jusqu’à date, ce que j’observe de la vision sénégalaise est beaucoup plus pragmatique et compréhensive que je ne l’aurais imaginé.
Il est vrai que Dakar, et le Sénégal, ne sont pas représentatifs de TOUT le monde islamique, mais l’application faite ici de la religion n’est nullement une menace pour quiconque d’une autre religion, bien au contraire. Et eux-mêmes ne sont pas d’accord avec ce que projettent les combattants du Mali, ou de n’importe où dans le monde qui se battent au nom de l’Islam.
Constat
Je crois qu’il faudrait les emmener à se déclarer eux-mêmes d’une frange différente de ces combattants menteurs au nom d’Allah. Un ami d’ici, Tafsir-le-bagagiste, m’a même dit que selon lui, ces créateurs de souffrance et de mort au nom d’une vision religieuse n’étaient pas de vrais musulmans.
Alors! Que j’me dis, mais pourquoi ne pas renommer simplement les deux différents Islam ! Imaginez que le monde pacifique islamo-chrétien gagne la guerre de la terreur simplement en s’accordant sur l’intention face à l’autre, décimant ainsi la nature de la séparation idéologique. Par les mots et actions, nous pouvons évoluer et nous accorder avec notre entourage, personnes ou États.
Les sénégalais prônent une approche compréhensive, un mode d’action par l’accomplissement de soi dans le travail, loin d’une passivité apparente. On prône que l’on grandit dans les épreuves, on y tire les leçons de la vie plutôt que de se plaindre de son sort. Loin des radicaux qui accusent l’Occident de tous les maux. Au contraire de se croire PUNIS par Dieu pour la dure vie, ils se croient privilégiés d’avoir la chance de traverser des épreuves qui les confortent dans leur amour de Dieu.
La compréhension des leçons
Kevin Parent, le chanteur québécois, disait un jour dans une entrevue que malheureusement, on ne créait pas dans le bonheur, car trop confortable. La source de l’inspiration venait des moments difficiles de sa vie. «Quand chu trop ben j’produis pas» disait-il avec son accent gaspésien.
Cela m’avait choqué, je trouvais cela triste d’avoir besoin d’être dans la souffrance pour ressentir. Il n’est pas agréable, au commencement de votre vie, de vous faire dire que vous devrez rencontrer des épreuves pour grandir. Mais j’ai eu tôt fait de saisir l’essence de ce que cela voulait dire, en reconnaissant que c’est dans la réflexion qui suit la souffrance que l’on tire la sagesse des expériences vécues, des leçons de La Vie™.
Pour que leçon il y ait, il doit d‘abord y avoir souffrance, déchirement et bouleversement, sinon, nous ne sommes pas portés à nous arrêter pour réfléchir. On est juste «bien», et qui a besoin de se remettre en question quand il est bien ? Le confort matériel entraîne la paresse de l’âme.
À l’inverse, le fait d’avoir à subir tous les jours des épreuves, vous rend reconnaissant des petites facilités qui vous rendent justement, la vie plus facile. À titre de soldat, je peux vous affirmer que la privation de tout confort ramène les deux pieds sur terre. Vous êtes reconnaissant de pouvoir profiter de la lumière au plafond, ou d’une douche chaude. Lorsque vous n’avez pas d’eau chaude, pas de chauffage ou de compte en banque, vous êtes juste content de pouvoir profiter des petits privilèges qu’offre l’existence de façon fortuite et impromptue.
En fait, cela vous emmène à rechercher ces petits moments de bonheur, et à reconnaître les signes de destinée dans le quotidien. Les musulmans pratiquants d’ici appellent simplement cela Dieu, Allah dans leur cas.
Selon les observateurs d’ici, les choses bonnes ou mauvaises qui arrivent, lorsque résultant de la volonté divine, prennent une autre dimension et vous ramènent à votre pleine mesure : nous sommes petits devant Lui, tout en étant Lui, l’Autre, Vous, Moi…
Tout revient à s’ouvrir à l’autre en passant par l’acceptation de Dieu dans un ordre des choses, dans une conception de la vie qui enlève une sorte de culpabilité ou de responsabilité ou plutôt du pouvoir que l’on a sur la vie.
Tout en agissant tous les jours pour agir et assumer la volonté supérieure, les choses qui se produisent sont voulues. On vous protège ou vous puni. Vous vivez sous l’œil d’un Tout conscient, qui par votre propre conscience à vous, vous punit ou vous soulage par les expériences quotidiennes.
Moi, j’appelle cela l’Univers. Il y a de grands parallèles à créer entre une vision décorporée de la religiosité, et l’approche millénaire enveloppée dans les mots du Coran.
Selon mon ami plagiste ISMA, magnifique esprit éclairé par la main de Dieu lui-même, Allah ne fait souffrir que ceux qu’il aime, car c’est dans cette souffrance que l’homme se tourne justement vers Lui. Et c’est là que se situe toute la ligne de fracture entre NOTRE vision, et LEUR vision. C’est dans la relation dynamique à la souffrance ou au bien-être, défini par l’approche de Dieu.
Lire les signes de l’Univers
À tous les jours, l’Univers me parle par la bouche des gens que je rencontre. Sans cesse à travers leurs mots, j’entends, je vois des images claires et éblouissantes, des messages passés ou présents qui me sont adressés par Le Réseau Supérieur, l’Univers, La Source à travers les mots des sénégalais.
Dès le début de la deuxième semaine, des gens d’ici m’ont renommé Souleymane, du nom du prophète[1] (Salomon pour les Chrétiens) qui entendait et parlait le langage des oiseaux et des insectes, et du vent et de la vie… et cela m’a fait réfléchir à toutes ces fois où, à travers des observations de la nature, dans un vol d’oiseau, un mouvement d’insecte ou les paroles du vent, j’avais entendu ou perçu la confirmation de mes pensées ou la bénédiction de mes choix par le Grand Tout, le Réseau Supérieur.
Je crois que cela m’est encore arrivé aujourd’hui. Au cours d’une profonde discussion avec Tafsir sur le toit de l’hôtel, lui qui est un esprit très ancré à sa religion, nous avons évoqué des sujets capitaux pour lui, sur l’atteinte de sa destinée, et à un point stratégique de la conversation, est apparue une mouche, qui marchait. Mais pas juste un peu, elle est apparue sur le bras de Taf, il l’a soufflé, elle n’a pas bronché. Elle a marché jusqu’à moi, en faisant un long et ardu détour au sol, pour se ramasser exactement sous mes fesses. Tout cela sans voler. Cela représentait un parcours extrême pour elle.
Elle était si remarquable, que nous nous sommes interrompus pour l’observer. Ni lui ni moi n’avions jamais vu une mouche se comporter ainsi. C’est ça le genre de signe, une anomalie sortie de nulle part pour vous faire prendre conscience du moment, un truc qui vous dépasse, et que vous pourriez voir, ou non. Mais c’est là, et ça vous confirme que vous êtes connecté à La Source, et sur le bon chemin. L’unicité et la singularité du signe souligne peut-être même l’importance à lui accorder.
D’un point de vue rationnel il serait aisé de dire qu’en fait, à rechercher les symboles on les voit, mais d’un point de vue mystique, il serait aussi aisé de dire que l’Univers lui-même nous parle par le mouvement de La Vie™, dans les petites comme dans les grandes choses.
Même les mouches nous parlent. À nous d’écouter.
Small Act Speak Loud.
Note : Demandez le texte anecdotique intitulé «LE WASHER» qui porte au sujet des leçons universelles dans l’absolu des petites choses.
CARNET DE VOYAGE D’UN CANADIEN AU SÉNÉGAL
DU 2 FEV AU 2 MARS 2013
SEN1-10 : UN SOUPER EN FAMILLE À PIKINE
SEN1-10 – RENCONTRE AUTOUR D’UN SOUPER SÉNÉGALAIS
Épique déplacement vers la maison de mon guide Ali…
Et fantastique moment passé en famille
26 fév 2013, Sénégal
Jour 24
Nous sommes mardi, dernière semaine d’instruction. Je n’ai déjà pas hâte de partir… j’anticipe tristement d’avoir à quitter mes nouveaux amis. Et en plus, j’étais un peu (pas mal) déçu d’une situation bien particulière : vous vous souvenez, dès le premier jour j’avais rencontré un jeune garçon du nom de Ali Sow (prononcez so-ho), que nous avons eu tôt fait d’engager comme guide pour nos visites et nos achats divers. Et quoi que je ne fus pas « l’acheteur » (un membre de notre équipe était désigné spécialement pour cela – pour toutes les questions finance et argent) officiel, quand il nous fallait quelque chose, cela passait souvent par moi, afin que je convoque Ali, et lui passe notre commande pour que lui-même se vire de bord et nous trouve ce dont nous avions besoin. Je passais donc beaucoup de temps avec Ali, et avais un attachement particulier pour lui. Je ne le voyais pas comme un simple « outil » (comme certains autres membres du groupe) mais plus comme un ami.
Malgré cela, plusieurs patrons de notre groupe avaient eu la chance d’aller visiter la maison familiale ainsi que de prendre le thé chez Ali, avec ses parents. Pas moi. Sachant très bien que je désirais y aller absolument, en plus ils me narguaient « Ho wow Chris, si tu avais vu ça ! Nous avons été reçus comme des rois, on a mangé en famille et ils nous ont préparé le thé ! Ha my god ! Tellement bon ce thé ! Peut-être le meilleur thé de ma vie ! On a rencontré ses parents, ses sœurs, sa famille… c’était fantastique!! »
Va te faire foutre.
Tu m’emmerdes putain! ET TU LE SAIS ! Moi je ne trouvais pas ça drôle, j’avais même un petit mottons de jalousie dans la gorge.
Ali m’avait invité à chaque semaine depuis notre première rencontre, mais Raven, mon patron immédiat, ne me laissait jamais aller, pour des raisons obscures qui m’étaient inconnues. Cela commençait vraiment à m’irriter, surtout que je voyais le jour du départ arriver à grand pas. Nous étions le 26, et nous partions le 1e mars… Les fenêtres d’opportunités s’amenuisaient, février n’a que 28 jours après tout.
Donc encore une fois ce matin, je vais le voir pour lui présenter ma demande avec un air plus convaincu que jamais « You know boss, if im not going today, i’l miss completely the opportunity to encounter Ali’s familly, and you know its important to me… » « well, if nobody need the « autobot » truck later, you can have one to go tonight, as long as you are going with an other instructor… » YESSSSS! Osti je l’ai eu ! Mais ce n’est pas encore fait par exemple…
Je passe donc ma journée avec une petite fébrilité en moi, espérant qu’il n’y aura aucun fuck-up. On wouerra…
Finalement…
La journée se passe sans rien de remarquable, la soirée arrive, vivement que je puisse m’évader. J’ai demandé à quelques instructeurs aujourd’hui s’il y en aurait d’intéressés à m’accompagner chez Ali pour le souper. Et BINGO! C’est celui avec qui j’ai le plus d’affinité qui accepte, Stefane! Nous serons donc deux francos plein d’humour, ce sera cool.
Le mec qui m’accompagne est haut fonctionnaire dans un département lointain et obscure du gouvernement canadien. C’est avec lui, lors de notre visite à l’île de Gorée, que nous avions joué un tour au gars nommé Michel, en donnant son nom partout… Stefane travaille pour La Défense Nationale, pas pour l’Armée, contrairement à moi. Il est beaucoup, beaucoup plus haut dans la hiérarchie, mais travaille comme civil à titre de spécialiste des politiques X-Y-Z et des échanges internationaux comme ce que nous faisons ici à Dakar. En fait, il est là comme représentant de son organisation et en gros, son boulot est de valider si nous remplissons bien les exigences du gouvernement du Canada en termes d’échanges multinationaux. Comme le fait d’envoyer 16 instructeurs anglophones sur un total de 18 dans un pays francophone par exemple… Disons que c’était mal parti, mais cela, ce n’était pas à notre niveau à nous. Ça se décidait beaucoup plus haut et c’était son point de critique No 1 sur son rapport…
J’avais par le plus grand des bonheurs une excellente relation avec ce mec au sens de l’humour très développé, grand amateur de bières, à l’esprit fin, et cultivé de surcroît ! Donc ce serait parfait ! Nous irions ensemble ce soir manger chez Ali, enfin !
En fait, nous sommes très excités. C’est Mamadou-le-colleux qui va nous conduire ce soir. Au moins il comprend le français. Cela semble idiot, mais c’est important quand tu es dans un autre pays de pouvoir au moins te faire comprendre un-ti-peu par ton chauffeur… Malheureusement, Ndiaye-le-curieux ne comprend pas suffisamment pour partir seul avec nous. Il a toujours besoin d’un autre chauffeur pour lui dire quoi faire, ou bien d’un traducteur Wolof pour expliquer ce qui se passe. Il est rieur, observateur et intelligent, mais n’a juste pas eu la chance d’apprendre le français.
Aussitôt la dernière réunion d’équipe terminée, vers 18h30, nous prenons place à bord des véhicules Autobot et nous déplaçons vers PIKINE, le quartier de Ali, situé à une quinzaine de km du centre-ville de Dakar.
Déplacement + Autoroute
Nous sommes encore dans la périphérie de la ville lorsque les voitures ralentissent et tout d’un coup, s’arrêtent. Nous sommes dans un bouchon monstre de circulation. Devant nous, derrière nous, des milliers de véhicules occupent la place, aussi loin que je peux voir. Et plus encore. Stefane et moi sommes tous deux assis dans la boîte du pick-up. « Mouais… ça regarde pas bien! » que je lui dis. « Mouais… Ayoye man… » qu’il me répond.
Nous sommes sur la voie de droite, mais je ne saurais dire si c’était la voie rapide, ou la voie pas rapide, puisque tous les véhicules avançaient à pas de tortue, avec de longs arrêts. Par chance que le soleil est en descente sur l’horizon, sinon je voudrais mourir pogné icitte, sans protection. Des nappes de fuel nous enveloppent, la fumée noire surgit des pots d’échappement de tous les véhicules qui nous entourent. À savoir que 95% des véhicules au Sénégal sont au diesel (qu’ils appellent gasoil – prononcez ga-zoual). Je crois que s’ils pouvaient faire des motos diesel, ils le feraient. Notre véhicule est arrêté depuis si longtemps, que le chauffeur coupe le moteur, comme tout le monde autour de nous. Les autobus ultra bondés laissent sortir les passagers, qui se mettent à marcher entre les voitures. De plus en plus de gens marchent, partout, à gauche, à droite. Oups, on avance de 20 mètres.
Merde ! J’ai pas toute ma soirée moi ! Il est déjà plus de 19h et nous devons être revenus pour 22h… Bah! S’il le faut, j’appellerai mon patron pour lui demander une extension!
Stefane et moi rions de la situation, et tentons de ne pas nous en faire. Les bouchons, ça arrive ! Les véhicules les plus bigarrés nous doublent à vitesse de ver de terre, c’est comme une course au ralenti. Je vois des JNC au lieu de GMC, des Nizan au lieu de Nissan, des marques chinoises que je ne connais pas, mais qui ressemblent en tout point à 100% à des pick-up Ford ou Chevrolet. Incroyable, je savais qu’ils copiaient les jouets et les AK-47, mais les autos ?? Les gens nous dévisagent longuement, quelques-uns sourient. Des vendeurs itinérants passent entre les voitures pour vendre leurs cintres, leurs sandales, leurs cacahouètes et autres fruits étranges ou petits sacs d’eau potable. Mamadou achète des paquets de cachous. Il nous en offre, elles sont très bonnes. J’en achète à mon tour, cela nous fera tenir le temps qui passe. Mais c’est pas tout ça… Là l’envie de pisser me pogne… faaaaack! Il n’y a aucun endroit discret pour faire ça ici. Mais bon ! À la vitesse à laquelle on se déplace, j’aurais presque le temps d’aller sur le bas-côté…
Des véhicules moins patients se mettent à circuler sur l’accotement, on se fait doubler à droite par toutes sortes de véhicules-poubelles jusqu’à ce qu’un autobus nous passe à son tour et que son moteur explose dans un grand panache de fumée noire, à peine 100 mètre devant nous ! Il vient de bloquer la troisième voie ! LÀ ça bloque ! Touuuuuut le monde veut passer devant les autres, sans respecter les autres, créant, empirant ce putain de bordel de bouchon de trafic de débile ! Putain qu’on se marre… les véhicules avancent toujours à la vitesse d’un têtard de grenouille, mais au moins avancent.
Bon, c’est bien drôle tout ça, mais je me sens un peu comme le diplomate en patrouille de l’autre jour… je n’en peux plus, je dois vraiment aller me vider la vessie! Sauf que je n’ai pas de bouteille… et de toute façon, je suis dans une boîte de pick-up, je ne vois pas d’autres alternatives que de débarquer. Je serais bien mal avisé de faire ça au fond de la boîte sous le regard amusé des passagers qui nous entourent. Je me fous que les prisonniers du trafic m’observent à travers leur vitres de voiture, leur «pas de vitre» d’autobus ou leur plexiglass qui tient lieu de windshield, mais le petit blanc doit pisser au bord de l’autoroute, à 500 mètres d’un grand graffiti sur le mur qui indique « Uriner dans les rues est un comportement incivique – un message de la Coalition pour un Sénégal Propre ». Sorry, Je serai incivique. Stefane rit à fond en m’encourageant comme si j’étais toute une équipe de sport à moi seul.
Regardant à gauche et à droite pour éviter les motos qui se faufilent entre les voitures avec le klaxon collé, je saute du véhicule qui roule doucement et me faufile entre les voitures pour atteindre la bordure du chemin de gauche, trois voies plus loin. C’est là mon oasis. J’évite un scooter à deux têtes-pas-de-casque qui passe sur l’extrême gauche en bordure et complète les quelques mètres restants. Je grimace et en me dézippant déjà la braguette alors que je ne suis même pas rendu à l’arbre sur le talus que je convoitais… pu cappab ! C’est dret là !!
AHaaaaaaaaaaaaaaaa putaiiiiiiiiinnnnnnnn! Que ça fait du bien ! Fiouuuuuuu! Oui oui Mr le Diplomate, je vous promets que j’avais bien compris quand vous disiez ne plus pouvoir vous retenir la semaine dernière en allant au Lac Rose. C’est moi le junior en ce moment ! Sauf que je n’ai personne pour me tendre une bouteille d’eau vide à remplir sur un banc arrière de 4Runner!
Reprenant mes esprits et le jaune descendant de mes yeux, je pouvais maintenant observer devant moi. Oups ! J’aurais dû regarder avant !
Derrière le talus de bord de chemin, juste un peu plus bas que moi, une végétation incroyablement luxuriante, des fleurs, des bananiers, des arbres fruitiers… Cela ressemble à un genre de potager de culture maraîchère, mais habité. Partout, entre les magnifiques étals de plantes qui explosent de vert, de tous les verts, il y a des??? Des quoi en fait ? Je ne sais même pas comment appeler cela ? C’est comme des cabanes, sauf que les murs sont en tôles pas clouée ou en toile pas attachée qui flacotte au vent avec des cordes qui pendent. Mettons, faites un carré de six pieds par six pieds par six pieds de haut. Demandez à un ti-gars du quartier, mettons pas plus de 6 ans, de se fabriquer une maison avec ça en lui donnant des cartons, un peu de toile et de la corde. Ha! Tiens pourquoi pas !? Si vous avez un vieux bout de tôle froissée et rouillée qui traîne derrière le garage, donnez lui aussi. Et donnez-lui seulement une demi-heure pour finir sa construction, avec pas de clous. Ta-Daaaaa !!
Bienvenue chez vous ! C’est maintenant votre maison.
C’est ça le résultat de ce que je vois. Des cabanes tout croches, assemblées (C’est un grand mot) avec presque rien qui « abritent » les gens qui entretiennent la place.
Cabane est même trop un beau mot pour ça. Je vois du linge accroché à des cordes, et des volutes de fumées qui s’élèvent ça et là. Cela semble donc habité. Sauf que, je me demande, est-ce que ce sont des super-pauvres-qui-se-sont-assemblés-dans-un-taudis-et-qui-ont-commencé-à-faire-pousser-de-la-verdure-avec-les-eaux-de-bord-de-chemin-sur-un-lopin-de-terre-non-réclamé-situé-à-quinze-mètre-de-l’autoroute ? Ou bien est-ce que ce sont des jardiniers qui ont décidés de se patenter des cabanes temporaires sur leurs lieux de travail pour éviter un retour à la maison le soir ? Aucune idée. Mais cela m’attriste de voir un tel niveau de misère. Comment peut-on vivre ici? Situé entre un marécage à moustiques et une autoroute à poussière? Encore une fois, c’est un autre dossier… pour l’instant je dois retourner à la voiture, je ne m’attarde donc pas plus qu’il ne le faut.
Quoi que je fusse arrêté plusieurs minutes sur le bord, le pick-up n’avait pas avancé de plus de deux-cent mètres, j’ai donc rattrapé la distance à petite course sans me presser. « Alors? Comment tu te sens? » me demande Stefane alors que je rembarque dans la boîte de l’Autobot « prêt à danser à nouveau mec! ». Je lui partage alors un peu ce que je viens juste de voir sur la bordure de chemin, nous parlons des conditions économiques, de nos observations, la voiture accélère, le trafic s’étiole, s’aère et se distance. Bien, très bien. Nous reprenons de la vitesse, les cheveux à nouveau dans le vent. L’air de rien, nous venons de passer plus d’une heure pour traverser une zone de moins de trois km. Je crois en plus qu’il n’y avait aucune raison, pas d’accident, pas de construction… juste de mauvaises habitudes de conduites, une absence totale de règle civique et un manque absolu de courtoisie au volant ont créé ces conditions parfaites de bouchon intestinal autoroutier. Juste à penser à l’autobus qui nous a doublé sur l’accotement de droite pour tomber en panne cent mètre plus loin, empirant la situation, moitié sur le chemin, moitié sur la bordure… Bra-Vo!
Au moins, pour l’heure, c’est reparti. Nous arriverons tard chez Ali, il fait déjà noir, il est huit heure passé. Mais au moins on a eu du fun, et une histoire à raconter.
Arrivée à Pikine
Notre chauffeur Mamadou ne sait pas trop où il va, à deux ou trois reprises, il me demande d’appeler Ali pour que ce dernier lui confirme les directions à prendre.
Nous finissons par aboutir dans ce quartier. Encore une succession de longues avenues, en asphalte cette fois-ci, mais avec du sable partout dans les rues adjacentes. Des commerces plus techniques, genre coiffeur, mécano, soudeurs, ferronniers, boulanger… pas de vendeurs de sandales ni de vendeurs de mouches-fraîches-sur-viande-au-soleil. Peut-être n’est-ce que l’heure après tout. Il est quand même près de vingt heures trente maintenant. Quoi que les rues soient quand même fort occupées, beaucoup de passants, comme à toute heure du jour ici on dirait.
Sans trop d’hésitation, Mamadou quitte la voie asphaltée pour entrer dans un quartier, une rue en sable, quelle surprise. Toujours le même genre de maisons en rangées sur des rues étroites et ensablées. Façades de pierre, brique trouées ou crépi-sur-brique-trouées, couleur ciment, ou blanc, ou pastel, deux étages ou plus. Quand je dis rue, je veux dire large comme une piste provinciale de motoneige.
Il n’y a ni trottoir, ni bordures dans les quartiers résidentiels. C’est comme Keur Massar que nous avons traversé en allant au Lac Rose la semaine dernière. Tu as de la place pour passer deux auto et demie, pas plus. Donc s’il y en a une de stationné le long d’un mur, il ne reste de la place que pour une à passer. Les portes des maisons donnent directement sur les rues de sable. Du beau sable fin, difficile à marcher. Eux y passent leur vie. Et ont des cuisses de béton.
On tourne à gauche, à droite, à gauche encore et stop. De toute façon on ne peut plus avancer, quelqu’un a laissé un énorme tas de gravelle (ou détritus?) en plein milieu de la rue de sable. Là, juste là devant nous, comme ça, en plein milieu. Non Mais ! Peux-tu ben me dire OSTI qui cé qui dompe sa gravelle dans le milieu du chemin en se sacrant ben du fait que ça va couper la rue pis que p-A-rsonne pourra pu passer CÂLISSE ? Non mais TA-bouère ! Haaaaa l’Afrique ! Le chauffeur nous fait signe que nous sommes arrivés. Bon, ben au moins, on débarque ici…
On descend du véhicule. J’appelle Ali pour qu’il vienne nous chercher. J’ignore où nous sommes. Mamadou sort du véhicule, et allume une cigarette, toujours avec ses lunettes fumées d’aviateur sur le nez. Qu’est-ce qu’il a du style ce mec. Toujours beau, l’air d’un mannequin, avec des montres, des bracelets, des lunettes portées en vedette. Il est unique, car musulman, mais pas vraiment. Il aime être beau. « Qu’est-ce que tu fais ? » que je lui demande. « Ben je débarque! » « non, qu’est-ce que tu fais avec le camion? » « Ben je le laisse là! » « Comme ça? Au milieu de la rue? Au moins stationne-le sur le côté pour qu’il ne bloque pas le chemin des passants svp » « Ça fait rien, y’a pas d’autos » En effet, mais il y a des piétons par exemple. Et je ne me sens pas à l’aise de laisser mon véhicule comme cela, au milieu de la rue, même si elle est bloquée plus loin par un idiot qui a juste entreposée sa terre au milieu du chemin. Ali apparaît de la porte en fer située juste en face du véhicule à droite. Il salue Mamadou, les deux se parlent un peu en Wolof. Ali allume une cigarette, on jase un peu tous ensemble, Stefane raconte un peu l’histoire de l’autoroute. « En fait je vais aller faire un tour, à quelle heure tu veux que je revienne? » me demande mon chauffeur vedette ? Dans deux heures ! « Ok ». Il rembarque, fais marche arrière et quitte.
Chez Ali
« Avant d’aller voir papa, je veux vous montrer chez moi, ma maison, ensuite on reviendra manger plus tard. » « Tu n’habites pas ici ? » Demande Stefane.
« Non ici c’est chez la famille, moi j’ai une chambre un peu plus loin » nous répond Ali en commençant à marcher. On le suit. Ais-je besoin de préciser que les rues en sable sont faites de sable. Eux, tous, tout le monde au Sénégal marche en sandale, ou en babouche, ou en soulier ouvert. Nous bien entendu, on a nos espadrilles dans les pieds. Avec des bas.
Vous souvenez-vous la dernière fois que vous avez marché dans le sable très fin en soulier fermé, au bord d’une agréable et romantique berge de lac ? Tsé, genre plage à la mer ? Ça fait quoiiiiiiii? ÇA REMPLIT LES SOULIERS BORDEL! Pis icitte toutes les rues sont en sable fin, mais fin ! Je ne vous dis pas ! Donc en plus de marcher un peu comme un idiot, essoufflé d’avoir à suivre Ali qui a un rythme de dément, j’ai des bosses de sable qui se créent sous mes plantes de pieds et rendent la marche encore plus inconfortable. Putain ce que je déteste avoir du sable entre les orteils. Et mes bas sont pleins de sable. Mes espadrilles sont pleines de sable. Je serais mieux nu-pieds finalement, mais il y a trop de cochonneries dans le sable qui risquent de me couper pour marcher nu-pieds.
Nous remplissons donc nos souliers de la sorte pendant une dizaine de minutes comme ça, et arrivons à une petite rue dans une petite rue, juste entre deux petites rues. « C’est ici » nous mentionne Ali en passant le bras par-dessus une porte de fer pour déverrouiller le loquet de l’intérieur. Grincement sur des gonds rouillés « Attention à la marche » et nous passons le mur.
Petit corridor sans toit donnant sur une cour intérieure, toujours sans toit, mur mitoyen avec le voisin à droite, 4 portes de chambres à gauche donnant sur le mur de gauche. Ali a la dernière chambre. En face de sa chambre, donnant sur la cour intérieure, deux portes. La toilette et la douche. La toilette consiste en un trou au sol, avec un pot de margarine d’eau pour se rincer les fesses (toujours de la main gauche), et la douche en un trou au sol avec une chaudière d’eau. C’est tout. En fait, pour la douche, vous pouvez utiliser le même pot de margarine pour vous immerger en puisant l’eau dans la chaudière, c’est plus pratique.
Ali nous invite à entrer dans sa chambre. Nous nous déchaussons à l’entrée. J’ignore à quoi m’attendre. Ouvre la porte, passe le rideau…
Wow. Petit, mais super clean. 10X12, murs blancs-bleu-propre-luisant, et propre, une photo d’un quelconque saint musulman au mur, tapis sombre qui couvre tout le sol, tapis rouge au milieu, ce qui donne un bel effet. Petites chaises rouges, petite table, coussins rouges, matelas double au sol, couvre-lit foncé et rouge, rideaux rouge. Ultra cohérent, minimaliste, fonctionnel, droit. J’aime. C’est super ! Beau petit meuble qui accueille sa tv et son système de son. J’aime ! Il est foutument bien organisé le petit mec. Comme dans sa tête. On s’assoie, il nous offre une boisson. Le moment est délicieux. Je suis enfin chez mon Ali. Je peux enfin voir à quoi ressemble sa vie, sa maison, son organisation mentale, c’est important. Nous ne restons que quelques minutes dans sa demeure, il tient à nous montrer son quartier à Stef et moi. Pas de problème, on est là pour ça mon homme…
Visite de quartier
Nous ressortons donc sans tarder pour nous diriger immédiatement chez l’un de ses amis, qui est DJ et qui organise des soirées. Nous marchons dans les petites rues (au Canada nous appellerions cela des ruelles, à peine la largeur d’une voiture) jusqu’à un local situé à 200m de chez Ali. De la musique en déborde à plein régime par les haut-parleurs sortis dans la rue pour l’occasion. Wow! I’m impress !
Il y a un rack de lumière au plafond, d’immenses haut-parleurs empilés à droite, un ordinateur portable ouvert branché sur une console musicale, un clavier et des tables tournantes. La musique ne s’interrompt pas, le DJ a des écouteurs sur la tête qui balance au rythme de la musique. Il est en train de préparer ses mix. Il nous salue du regard en tapant le poing de Ali. Deux mecs sont assis, affalés sur des chaises à gauche en battant de la tête, le long du mur. Le local est petit, et rempli de tout son équipement de location pour soirées animées. Nous ne pouvons pas parler tellement la musique est forte, ça crache à plein tube, ce n’est pas mauvais. Ali glisse un mot au DJ, ce dernier me regarde et sourit, il enchaîne avec de la musique techno, très actuelle. Mon sang s’accélère, mes cheveux se dressent, mes lèvres s’étirent sur un sourire satisfait, et ma tête se met à balancer aussi… Stefane et moi sommes impressionnés. Le mec performe bien en fait ! Très bien ! Il nous joue quelques pièces super modernes, que l’on pourrait tout à fait entendre dans nos clubs de Montréal. J’aime. Beaucoup.
« Vous savez, moi je suis aussi animateur de soirée avec mon ami ici. Il joue de la musique, et moi je jam et je slam par-dessus sa musique. C’est lui qui m’a tout montré » nous précise Ali. Et il prend le micro et se met à faire des bruits de bouche sur le rythme. Mais c’est qu’ils sont bons ces petits black !! Qu’est-ce qu’ils ont le rythme !
Après quelques pièces, retour à de la musique sénégalaise, baisse du volume, échange de quelques mots. Je félicite le Dj propriétaire pour son entreprise. J’espère avoir la chance un de ces quatre de participer à une soirée. Mais ce ne sera pas au cours de ce voyage, puisque nous repartons dans deux jours.
Nous aimerions bien rester encore, mais si on veut manger et passer un peu de temps ensemble, nous devons y aller… Je fais signe à Ali, et nous retournons là oû Mamadou nous avais laissé.
À la maison familiale de Ali
Nous re-remplissons donc encore nos souliers en direction de la maison familiale. Ali nous invite à le suivre au travers de la porte de fer. Grincement sur des gonds rouillés « Attention à la marche » et nous passons le mur.
Nous empruntons un corridor de 4 mètres, pas de toit, un robinet d’eau avec une bassine de renvoi directement à ma gauche, dans le mur. C’est l’eau de la maison. (Il n’y a qu’un seul point d’eau, et pas d’eau chaude bien entendu. Mais on s’en fout, puisque les tuyaux passent dans les murs de terre chauffés au soleil, à l’année longue, donc l’eau est TOUJOURS chaude, ou tiède). Le corridor débouche sur une cour intérieure grande comme une petite piscine hors-terre. Le mur de droite est le mur mitoyen de la maison voisine, il est notre limite visuelle. Sur ma gauche, de l’intérieur de la petite cour sans toit, s’ouvrent cinq portes qui donnent sur des chambres fermées. Nous avons le salon, la chambre du patriarche, une chambre, une autre chambre, la cuisine je crois[2], et la porte de ce qui tient lieu de toilettes[3]. Le mur qui ferme le « fond » de la cour (à 10 pieds de moi) est aussi percé d’une porte, c’est la chambre fermée de la Matriarche.
Donc, les deux chambres sont occupées par des enfants du patriarche. Deux mâles dans le cas-ci, accompagnées de leurs épouses. Et des enfants. Et d’une fille-sœur ici ou là. Et de je ne sais pas qui, mais finalement, il y avait bien une dizaine de personnes dans cette maison. Ali n’y habitait pas, mais son papa à lui si. Avec sa deuxième épouse, la première et mère d’Ali étant morte. C’était l’un des fils du patriarche. C’est tellement compliqué comme histoire de famille, je n’y comprenais rien ! Ils sont tous le fils-frère-père-cousin-neveu-ou-oncle de quelqu’un. Donc quand Ali m’a présenté le gars comme étant son père, je n’y ai pas tant prêté attention. Le gars avait l’air d’avoir 28, 34 ans au maximum. Et Ali, quoi qu’ayant l’air de 19, avait quand même 26 ans. Donc je n’ai pas cru que ce mec était son père biologique. Ils ne se ressemblaient en rien, et Ali faisait une bonne tête de plus que son papa. Ce dernier, 44 ans, très solide et en forme. Ali devait tenir de sa mère j’imagine.
Il me présente aussi son oncle de l’autre chambre, il y des femmes assises par terre dans la cour, des enfants qui crient et jouent, excités de notre présence, et à travers cela, des bébés. Il y a au moins deux ou trois bébés dans cette maison. Mais qu’est-ce qu’ils font des enfants ici ! C’est fou ! En fait c’est drôle, car autant moi je vois des enfants partout ici, de façon anormale (pour moi), et autant, quand je leur montre des photos de Montréal, du Canada, ou de ma petite vie, ils disent tous « mais où sont les enfants sur tes photos ? »
Les femmes semblent préparer le repas dans des assiettes de tôle. Genre grandes assiettes de services. Cela sent très bon. Une marmite fume au-dessus d’un réchaud à gaz, un simple brûleur vissé directement sur le dessus d’une bonbonne de gaz, avec un genre de support en broche pour supporter le poids des marmites. Ali donne quelques ordres en passant, les femmes nous saluent timidement en baissant les yeux. Aucunes ne parle français, sauf un peu les plus vieilles. Mais elles sourient toutes, heureuses de nous accueillir. Une ampoule éclaire la scène. Je suis bien, je n’ai pas trop chaud pour une fois. Et je me sens en confiance avec Stefane, j’admire beaucoup son attitude calme et raisonnée en toute circonstance, il est vraiment un bon partenaire de voyage ce mec.
Ali nous conduit au patriarche, il est dans le salon. Stefane et moi enlevons nos chaussures à l’entrée et pénétrons dans la pièce. Papi Abdu Sow (ab-dou so-ho) est là. 70 ans je dirais, 5 pieds rabougri par les années, des cheveux courts et blancs, vêtu d’un boubou doré avec un bâton dans la bouche. Les dents jaunes et brunes, pour ce qui en reste, des yeux fermées par les cataractes mais encore brillants de malice et de curiosité. La main solide, Abdu nous accueille chaleureusement dans sa demeure en nous souhaitant la bienvenue et en nous offrant sa bénédiction. Stefane et moi prenons le temps de le féliciter et de lui dire qu’il a de beaux enfants. Nous vantons aussi les qualités humaines de son petit-fils Ali, qui s’est avéré pour nous une ressource extraordinaire au cours du dernier mois. Il est bien content, mais je crois qu’il préférerait qu’on le remercie avec un gros chèque.
La pièce est vide à l’exception d’une tv dans un coin, qui a des couleurs complètement déphasées. Vous savez quand les vieilles télés cathodiques devenaient toute bleue, ou vert, ou jaune, ou rouge. Genre que vous voyez l’image, mais toutes les couleurs sont dans le mauvais ton. Et bien celle-ci était verte. Et jaune dans un coin. Même la neige due à la mauvaise réception n’était pas en gris, mais en vert-bile-de-foie.
Il y a quelques tapis, des photos de saints musulmans au mur, de même que des photos grands formats du patriarche et de l’une de ses femmes (les sénégalais ont droits à 4 femmes – mais je crois que Abdu n’en avait eu qu’une seule). Des petits bancs en bois pour enfant sont au sol. En fait je réalise qu’ils ne sont pas pour enfants. Ce sont des bancs en bois. Point. Il n’y a aucune table. Le salon a une porte mitoyenne avec la chambre de papi, et une fenêtre qui donne sur la façade, la rue. Environ 12X16 (+-3m X 4m) avec des plafonds de dix pieds. Peint couleur pêche-sable, à l’huile, ultra luisant. Les murs reflètent la lumière, mais exposent aussi les années passées sans êtres frottés ou lavés. Des coulisses de brun ornent les coins de mur, des filets de poussière pendent du plafond et des murs. En fait, si je regarde bien, pêche-sable n’est peut-être pas vraiment la couleur d’origine… C’est peut-être devenu sable au fil des ans…
Pendant que nous discutons, les femmes arrivent, installent un tapis au sol, y disposent un grand plat couvert et fumant qui sent délicieusement bon, quelques verres et un pichet d’eau, et voilà! « C’est servi » lance l’une des femmes. Du moins c’est ce que je présume, puisque c’était en wolof, mais de là, Ali nous fait signe de nous asseoir autour du grand plat.
Le vieux, Ali, Stefane et moi prenons place autour de l’assiette, sur le tapis, avec les genoux par en dessous, ma position préférée. J’attends que les femmes viennent nous joindre et les invite à prendre place. Elles rient. « mais non mon ami, il n’y a que nous qui mangeons » me dit Ali en riant. « et les femmes? » « elles mangeront après ».
L’une de femmes soulève le couvert de l’assiette peu profonde, grande comme un cabaret de service dans un bar, une large volute de vapeur s’élève, wow…
Sur un lit de riz, une généreuse portion de légumes cuits avec une sauce aux oignons recouvre un poulet entier, doré et assaisonné disposé au centre. Mais-qu’est-ce que ça sent bon ce truc ! Il s’agit d’un « Yassa de poulet », un plat typiquement sénégalais. Sitôt, Papi et Ali nous invitent à nous servir. Mais Stefane et moi échangeons un regard un peu perplexe. Nous ne sommes guère habitués à manger avec nos mains. J’observe donc comment ils font. Mais je ne peux m’en empêcher, et me met à rire, gêné de la situation, je me sens idiot, et très malhabile. Car il faut savoir que je n’aime pas manger avec mes mains. Jamais je ne touche à ma bouffe si j’ai des ustensiles. Je suis un expert avec des ustensiles, je peux vous nettoyer une aile de poulet jusqu’à l’os, mais je ne touche à peu près jamais à ce qui entre dans ma bouche. Et je déteste avoir les doigts collants ou huileux ou mouillés. Je ne supporte pas ça quand je mange. Même pour une frite et un hot dog, je suis le genre à m’essuyer les doigts entre chaque frite avant d’avoir fini mon casseau. Sauf que là…
Je regarde Ali et Abdu, qui avec des mains expertes (la main droite toujours – on s’essuie les fesses avec la gauche, on mange avec la droite, c’est donc extrêmement mal vu que d’utiliser sa main gauche pour manger) démembrent et séparent la viande de la carcasse du poulet. Il est tout petit ce poulet, tout petit. On dirait une perruche, et c’est garanti qu’il n’a pas été élevé aux hormones de croissance. C’était peut-être même un poussin adolescent… ou une vieille poule finie. Abdu se met quelques morceaux dans la bouche et voyant mon inhabileté, rit lui aussi et entreprend de nettoyer le poulet pour me mettre des morceaux de viande devant moi. Mouais… moi qui ne voulais pas jouer dans ma bouffe ni lui toucher, je me retrouve à devoir bouffer tout mon repas arrangé directement de la main de papi Abdu… Bon! Ben ce sera ça ! Ali fait la même chose pour Stefane, mais ce dernier est plus habile que moi. Ce n’est pas son premier voyage en Afrique. La technique semble simple, mais pas très sexy. Avec votre main droite, vous faites une genre de cuillère et la remplissez de riz-légumes-viande-ou-whatever pour la balancer dans votre bouche en sortant la langue. Je ne suis pas très habile et en mets partout. Un vrai désastre. Et en plus mes genoux me font terriblement souffrir. Je ne suis pas assis depuis 6 minutes que je n’en peux plus. En riant je m’assoie en indien, c’est moins pire, mais manger par terre penché au-dessus du plat n’est pas ma position favorite.
Abdu dit un mot aux femmes qui sont ressorties de la pièce, et l’une d’entre elle m’apporte un petit banc de bois, ainsi qu’une cuillère tordue ayant connue des jours meilleurs, seul ustensile disponible. Ils ont une fourchette aussi, qu’ils offrent à Stefane. Je m’empresse d’accepter l’outil-de-nutrition-pour-un-canadien-un-peu-idiot-et-maladroit-qui-ne-mange-jamais-sans-serviette-de-table-ou-un-rouleau-d’essuit-tout-pas-loin. Je déguste mieux maintenant, en me concentrant sur la partie devant moi. C’est délicieux, très savoureux, chaud, bien cuit et texturé. Sérieux ? Un 8/10 au moins. J’ai mangé bien pire que ça dans ma vie… et Dieu sait que je suis « picky » sur ma bouffe. Pas difficile, mais sélectif.
Le concept est cool en fin de compte, c’est comme manger une tarte tous ensemble. Vous mangez la part devant vous, et quand arrive la fin, il ne reste qu’un genre d’étoile au fond de l’assiette, tous ne mangeant pas vraiment le centre par politesse. Et à ce stade, les femmes en rajoutent toujours malgré nos objections. Quoi que la poule-perruche fût petite, nous en avons eu amplement pour nous rassasier à quatre hommes, le riz et les légumes comblant aisément la balance de viande. Bon poulet savoureux sans hormones de croissance. J’étais très satisfait de ce délicieux repas. Mais mal à l’aise de la zone d’abattage tout autour de moi. On dirait qu’un chacal est passé par là. J’ai fait un dégât digne d’un gosse de 3 ans sur le tapis de bouffe, il y a une autoroute entre l’assiette et mon secteur. Je m’en excuse mais cela ne semble pas poser de problème pour eux.
Dans un geste de la main avec une parole, Ali indique aux femmes que nous avons fini de manger. Elles apparaissent à nouveau, l’une prend l’assiette, l’autre le tapis et une troisième le pichet et les verres. Stefane et moi sommes un peu mal à l’aise de nous faire servir de la sorte. Je me verrais très mal demander à ma femme, ou ma sœur, ou n’importe qui d’ailleurs de me préparer la bouffe, de me la servir, de rester en arrière pendant que je bouffe, pour lui faire desservir la table sans que je n’aie levé le petit doigt. Mais c’est comme cela ici, l’Homme est roi. La femme est servante. L’Homme est tellement roi que lorsqu’il avance en âge et sa femme ne lui convient plus, ou n’est plus « bonne », il va simplement s’en chercher une deuxième plus jeune, et une troisième, jusqu’à une quatrième femme pour son service sexuel et domestique. Il a cependant l’obligation de donner la même qualité de vie à toutes ses femmes. C’est-à-dire que l’une ne peut habiter un manoir si les autres sont dans des bidonvilles. Elles doivent toutes être de même condition économique. Et tant que l’homme ne peut subvenir équitablement au bien-être de toutes ses femmes, il n’a pas le droit d’aller en marier une autre. C’est au moins ça.
Et la jalousie dans tout ça me demanderez-vous ? Comment fait la première épouse pour accepter que son mari ne soit plus satisfait et va s’en chercher une petite jeune ? Et bien disons que je n’ai pas tout compris, car très c’est complexe, mais il semblerait y avoir une acceptation totale et nécessaire à la bonne entente. Si chaque épouse a sa maison, ses enfants et son autonomie, finalement, c’est mieux ainsi. Le mari dort deux ou trois jours dans une maison, ensuite il va dans sa seconde, puis dans sa troisième maison et ainsi de suite. Les femmes n’ont pas à le subir tous les jours, et lui peut se changer les idées à son gré. C’est LA solution qu’ont trouvé les sénégalais au problème d’infidélité, à travers leur courant de l’Islam. Il est INTERDIT de tromper ta femme. Si tu en veux une autre, trouve en une et marie là, c’est tout. Problème réglé.
J’ai quelques copains ayants des maîtresses à qui le concept plairait certainement, mais encore là. Un coureur de jupons peut-il se contenter de deux femmes comme d’une seule ? Sa recherche n’est pas dans l’éjaculation, mais bien dans la chasse et l’acquisition de nouvelles conquêtes. Non ? Donc pas sûr que cela comblerait vraiment le besoin maladif de certains mecs de coucher à gauche et à droite. Quant aux femmes occidentales, pas besoin de vous dire ce qu’elles en penseraient…
La digestion
Nous sommes tous quatre repus, souriant bêtement en regardant la tv-en-vert-et-jaune-dans-un-coin-en-bas-de-l’écran-avec-de-la-neige-vert-malade-au-lieu-du-gris. C’est un show de musique sénégalaise. Le son est tellement mauvais que nous entendons à peine ce qui se chante. Ce n’est pas le son de la tv qui est mauvais, mais le son du spectacle tout court. La captation sonore est très mauvaise, trop forte, avec moult distorsion.
C’est ça l’Afrique ? Ouais, c’est ça l’Afrique.
This is Africa.
L’une des femmes, je crois que c’est une sœur ou une aide-ménagère (c’est la même chose) nous apporte le thé. Délicieux. Toujours délicieux le thé ici. Nous buvons en silence et savourons le moment. Je suis bien, heureux, reconnaissant à l’Univers. Je remercie Allah. Alhamdoulilah! (merci Seigneur – al-ham-dou-li-la) pour emprunter une de leur expression en wolof.
Départ
Notre heure de tombée approche malheureusement, et nous devons déjà penser à nous retirer, même si Ali voudrait bien que l’on reste encore un peu. Il est tard, nous devons partir.
Nous remercions Papi Abdu pour son accueil, les femmes pour la bouffe délicieuse, saluons les fils-oncle-papa-et-enfants présents et nous dirigeons vers la sortie, par la porte de fer. Mamadou est là, toujours vedette avec ses lunettes et un cure-dent dans la bouche. Il parle au téléphone comme la majorité du temps. Il a toujours une fille en travail ce gars-là. Nous lui faisons signe de démarrer le véhicule pour se diriger vers le chemin principal. L’Autobot roule tout doucement à nos côtés, Stefane, Ali et moi marchons les derniers cent mètre avant d’embarquer sur l’asphalte afin d’étirer encore un peu le temps.
Alors que nous venons de nous serrer et de nous dire nos adieux, Mamadou fait une fausse manœuvre pour embarquer sur le chemin asphalté, et comme un jeune, il cale le moteur au milieu de la rue, bloquant ainsi la circulation. Rien de dramatique, mais considérant les qualités de conducteurs des sénégalais et leur courtoisie au volant, il y a deux véhicules qui, au lieu de lui laisser quelques secondes pour redémarrer, tentent de passer devant lui, derrière lui, mais en même temps, un autre véhicule s’avance et tout d’un coup, bouchon ! Mais total ! Bande d’idiots ! Bravo ! Maintenant plus personne ne pouvait ni reculer, ni avancer, et Mamadou ne pouvait plus bouger le véhicule pour libérer la voie. BRA-VO !! Les gens se mettent à gueuler, Mamadou engueule quelqu’un qui l’engueule, et Ali se met de la partie. Stefane et moi sommes interloqués devant tant de bêtise spontanée ! Alors qu’il n’y avait AUCUNE raison de créer cette situation, on vient de passer du calme le plus total à une panique générale. Mais où était la religion de paix en ce moment ? Pas ici !
Une camionnette force le passage, embarque sur l’accotement, passe presque sur Ali. Sans hésiter, il saute sur le véhicule, assène un coup de poing au chauffeur, ce dernier lui en donne un à son tour, et là, Ali se fâche.
Alors que le véhicule essai de s’éclipser, ne me demandez pas comment, mais Ali s’accroche au cadre de porte, puis au pare choc et frappe sur la voiture de manière enragée comme dans le film Terminator, la camionnette accélère, Ali saute du véhicule, ramasse des roches et court derrière le véhicule en lui tirant les roches et en criant des noms. L’autre se sauve dans un nuage de fumée noire et puante. Je suis flabergasté. Ayoye ! Pendant ce temps, les autres véhicules qui s’enculaient sur le chemin réussissent à se déprendre et se remettent en chemin. Tout cela aura duré moins d’une minute. Ayoye again ! Non mais à quoi venions nous juste d’assister en fait ? C’était quoi ça ? Notre Ali si gentil et si doux, et si poli était en fait un Lion! Putaiiiiiin ! Mais c’est un chat de ruelle ce mec ! « C’est comme ça que ça se passe ici Chris – ne laisse personne te manquer de respect, c’est l’Afrique tu sais… ». Si tu le dis…
Pendant ce temps, Mamadou s’est retiré sur le bas-côté et nous attend sur les 4 flashs, un cure-dent à la bouche, les lunettes sous le menton. Il rit. Bon ! N’en faisons pas un cas. Stef et moi re-saluons Ali, qui rit aussi finalement, je le traite de chat de ruelle en riant, nous embarquons dans notre boîte de pick-up, deux tapes sur le toit pour signaler au chauffeur qu’on est prêt, et go, retour à l’hôtel.
CARNET DE VOYAGE D’UN CANADIEN AU SÉNÉGAL
DU 2 FEV AU 2 MARS 2013
SEN1-11 : SOIRÉE SPECTACLE DE DÉPART
SEN1-11 – DERNIER JOUR DU COURS
Remise des travaux longs, présentations devant la classe
Soirée d’adieux et de départ
28 fév 2013, Sénégal
Jour 26
J’ai mal dormi, mais ne me sens pas fatigué du tout.
J’ai la tête qui n’arrête pas. Je suis empli d’inspiration, d’idées, de spiritualité. En fait je n’ai pas dormi parce que j’explose d’énergie. Le feu me brûle les veines, je suis privilégié de me sentir si bien, si fort, et j’ai atteint un niveau ou la seule énergie spirituelle me suffit pour fonctionner. Je mange peu de nourriture physique, mais m’abreuve aux récits de l’Islam que j’entends tous les jours. Je ne m’attendais vraiment pas à ça. Bizarre. Je tremble dans mon corps et suis fébrile.
Ce matin, et toute la journée en fait, nos candidats présentent les résultats de leurs travaux. Au cours de la dernière semaine, nous avons enseigné les rudiments pour être un bon instructeur. Je me permets de préciser à ce titre que nous, les Canadiens, avons parmi les meilleures techniques d’instruction militaire au monde. Notre pédagogie est extrêmement performante et adaptable pour enseigner à peu près n’importe quoi. C’est pourquoi nous enseignons, en plus de la Coopération Civilo-Militaire, les techniques pour prodiguer les meilleures leçons possibles. Nous appelons ce segment du cours « Formation des Formateurs », et cela a duré toute la 3e semaine. Nous espérons ainsi qu’à leur tour, ces candidats sauront influencer leurs propres organisations en employant des techniques d’enseignement efficaces.
Il fait chaud ce matin, mais c’est confortable. En fait je me demande s’il fait moins chaud, ou si c’est moi qui deviens plus habitué. J’ai l’impression de beaucoup moins souffrir de la chaleur depuis quelques jours. Tant mieux. Mais trop tard. On part dans deux jours.
Sauf que je me sens fébrile également… mais pour une toute autre raison. Il se trouve que dans la semaine précédente, j’avais eu la vision d’une soirée de départ au cours d’une discussion avec Isma. J’ai laissé cela mûrir quelques jours, et puis j’ai couché sur papier ma vision. Je voyais tout dans ma tête, la musique, la bouffe, la présentation power point avec défilement de photos prises au cours du dernier mois illustrant toutes nos expériences. En l’espace de dix minutes, j’ai pondu un plan, j’étais inspiré, connecté. J’en ai parlé au directeur de l’hôtel, M. Ibrahima, en lui exposant ma vision d’une soirée de départ. Il m’avait fait comprendre qu’il était «ouvert» à l’idée, mais sans me révéler qu’il était déjà bien avancé sur le projet par sa propre initiative. En fait il avait tout prévu à quelques détails près ! Mais cela n’a été qu’au lundi suivant avant qu’il ne me confirme la faisabilité, me laissant mijoter dans mon jus tout le week-end. Il riait quand il m’a confirmé que cela aurait lieu, me rassurant et m’invitant à inviter tous les participants du cours avec leurs compagnes, pour celles qui étaient disponibles.
Excellent, Excellent ! M’étais-je alors dit ! Wow! Ça va être super trippatif, comme le dirait l’homme de Radio-Canada Jacques Languirand (Émission Par 4 Chemins) !
J’étais donc excité en me levant, sachant que c’était ce soir que se passait LA soirée. Et comme j’y avais consacré quelques heures de préparation pour les Photos, un petit discours, un ordre des événements et « la promotion » auprès des participants du cours, ainsi que des employés de l’hôtel, j’espérais que tout irait pour le mieux.
Journée éclair
En fait, on ne voit pas la journée passer. Ou l’inverse même, le temps s’étire. En tout cas, pour moi de façon incroyable. Je voudrais être ce soir mais tout de suite ! Le ti-cul en moi est impatient de faire la fête bien entendu… Vous savez, quand vous avez l’impression que les aiguilles de l’horloge dansent le tango, deux pas devant, un pas derrière… c’est loooong!!! Mais en même temps, bah! Je fais juste mon difficile parce que je voudrais étirer encore le temps. Je ne suis pas prêt à partir d’ici. Et je sais que ça s’en vient demain. Ça me fait une tite angoisse, une tite boule dans le ventre, mais pour l’instant, ce n’est pas La priorité ! Pour l’instant, il faut tout miser sur ce soir !
Toute la journée, nous assistons donc aux leçons préparées par les candidats dans le cadre du module « Formation des Formateurs » et c’est avec grande fierté que pour la plupart nous pouvons constater une énorme amélioration chez la majorité des étudiants. Je dirais qu’au moins la moitié des candidats a compris une bonne partie des objectifs du cours, et plusieurs d’entre eux sauront aussi transmettre une partie de leur apprentissage à leur entourage professionnel. C’est l’objectif. Mais il y en a qui n’ont rien compris. Vraiment…
Je profite de la légèreté de la journée pour offrir à mes candidats des « Cogns » Régmentaires, il s’agit de grosses pièces de métal frappées du sceau de mon unité d’infanterie, cela est signe de considération et de prestige. Nous prenons de nombreuses photos au cours de cette journée, qui finalement, aura quand même passé assez vite…
Retour à l’hôtel
J’ai le cœur qui bat à fond. J’ai hâte de rentrer à l’hôtel pour voir comment vont les préparatifs. J’ai très hâte de voir comment cela sera. Dès l’entrée dans l’hôtel, je perçois une frénésie, une excitation. Il y a visiblement quelque chose qui se passe, tous les employés sont sur le pied de guerre, l’atmosphère est nerveuse. Les femmes de chambre arrivant du sous-sol passent dans les escaliers les bras plein de nappe, les portiers sont utilisés pour le transport de tables et de chaises vers l’arrière, et les bagagistes sont à la course.
M. Ibrahima, le directeur est dans l’entrée du haut de ses six pieds six pouces pour 260 lb solide, « Haaaaaaaaaa mais c’est le maître de cérémonie, Mr Christophe! » Dit-il dans un grand geste d’accueil en ouvrant les bras. « Mais non, je ne suis qu’un serviteur de la soirée, c’est à vous que revient tout l’Honneur du montage » Et on se serre la main amicalement! On se fait une petite rencontre de production de cinq minutes, réglant quelques détails sur l’ordre de présentation et d’accueil, et je monte direct à ma chambre.
Ma fenêtre du 4e étage donnant sur la cour intérieure, je monte rapidement et observe la scène d’en haut. Il y a un orchestre qui se prépare, les musiciens font des tests de son, mais déjà la musique sénégalaise emplit la cour de sa chaleur et de ses rythmes mystiques. Je suis très excité, heureux, je me sens bien. C’est beau, le soleil se couche sur la ville, il disparaîtra d’ici quelques instants, laissant ainsi place aux feux de la scène.
Durant toute la journée de ce jeudi, je constate que les employés ont monté les tables, préparé l’espace, embelli les lieux et fait mousser la surprise. Ils se sont bien avancés durant notre absence de la journée. Les tables commencent à prendre place, les plagistes, au lieu de travailler au montage des tables eux-mêmes, font comme toujours : la fête ! Ils chantent à tue-tête dans les micros et font des beats sénégalais, ils font danser les employés qui eux s’affairent autour des tables, chaises, nappes et ustensiles. C’est magique, l’ambiance est survoltée et nous ne sommes même pas encore à la soirée et Wow !
«Haaa ces garçons ! Ils ne sont bons que pour s’amuser!» semblait dire les regards amusés de quelques femmes au travail.
Je m’assure de passer voir chacun des employés autour de la piscine, leur donnant un petit mot d’encouragement et de remerciement pour ce qu’ils font « HAAAA mais c’est que vous nous faites travailler fort Mr Christophe !! » me lancent en riant les femmes de service du restaurant qui montent les tables. Hep! C’est comme ça ! Pour s’amuser bien, il faut se préparer bien ! Je salue aussi les membres de l’orchestre en m’assurant de synchroniser avec eux le moment des discours de la soirée. Puis je me tourne vers les rigolos.
« Alors les mecs ? Où croyez-vous que je pourrais installer mon projecteur pour les photos ? »
Oups ! Ils n’étaient peut-être pas informés de cela…
Les quatre ou cinq employés en face de moi sont tous des techniciens ou hommes de mains, mais surtout, tous des mecs de party rieurs et farceurs à souhait, qui préfèrent 100 fois boire du thé, parler et fumer des cigarettes que de faire leur travail.
Comme m’avait dit le propriétaire, un français, à mon troisième jour « Ils sont gentils, mais il faut savoir leur botter le cul à ces comiques hein ? » avec un sourire en coin. Il aimait beaucoup ses employés ce monsieur, mais savait leur parler car il habitait le Sénégal depuis trente ans. Et il savait qu’ils étaient plus portés sur la détente que sur la patente.
Pas de problème pour le projecteur que je me dis… Je suis dans la maison depuis un mois maintenant, je sais parfaitement quoi faire, et comment le faire. Je vous l’ai dit : j’ai eu la vision, donc il y a comme un plan à suivre. C’est tout.
« Malik, ça nous prend des rallonges électriques, Pap Diop, ça nous prend un escabeau, Mohamed, il faut dévisser un tube fluorescent, Isma, ça me prend une petite table haute comme ça avec une petite nappe» et go ! C’était parti. En deux minutes j’avais toute l’équipe de Chanteurs-Amuseurs qui se mettait au boulot pendant que les femmes de chambre et serveuses déjà au travail, montaient les tables et ustensiles pour les convives en souriant. Enfin quelqu’un leur faisaient s’activer les fesses à ces chanteurs de pomme !
Je reste avec eux encore une dizaine de minutes, et dès que mes installations électroniques sont fonctionnelles, je me retire pour ne pas les distraire de leurs tâches. Je suis un peu trop Alpha pour ici. Si je reste, je crains de prendre le contrôle, et ce n’est pas ça le but. Je tiens à me laisser surprendre par eux. Je les laisse à leurs fonctions, même si cela me démange de rester ici et de donner un coup de main.
Préparation
Je me retire à ma chambre et décide de m’empêcher de retourner au bord de la piscine avant que la soirée ne débute formellement. En attendant, j’ai de la rédaction à faire, et je désire me mettre en esprit pour la soirée, besoin d’un recul avant de plonger.
Et je veux me mettre beau aussi, je veux en foutre plein la gueule. Ça adonne bien, car au cours de la semaine, le troisième chauffeur, Babacar, le plus grand, large, mature et responsable m’a offert un cadeau. « Tu sais, tu n’es pas comme les autres toi ! Je n’ai jamais connu un blanc comme toi avant ! Je t’aime beaucoup toi ! ». En signe d’amitié, il m’a offert un magnifique boubou (habit traditionnel sénégalais) fait sur mesure, parfaitement ajusté à moi, d’un confort total. Je ne sais pas comment, mais le gars m’avait évalué à l’œil, et avait donné mes mesures à un couturier, et ce dernier m’avait conçu un habit sur mesure. Et il arrivait à la perfection, j’étais très impressionné. C’est mardi que Babacar m’en a fait cadeau, mais malheureusement, ce dernier n’a pas pu participer avec nous à la fête, son père de 103 ans est mort le jour même, et il a dû quitter notre groupe pour aller aux obsèques.
Je me promettais d’autant plus d’honorer son cadeau et de le porter fièrement avec prestance et dignité. Et c’était ce soir le grand soir. Je revêts donc mon boubou. Putain que je suis beau avec ça, les gens vont adorer.
La soirée
Il fait noir maintenant. Le soleil est couché et nous sommes illuminés par les feux de la scène ainsi que le bleu de la piscine éclairée. Alors que je descends les marches extérieures jusqu’à la piscine, j’ai l’impression que mon corps et mon esprit se séparent. Même si j’ai descendu ces escaliers plus de cent fois dans le dernier mois, c’est comme si c’était la première fois tellement l’environnement est changé.
Tout autour de la piscine, des tables sont montées pour accueillir les gens qui voudront s’asseoir un instant pour manger. L’orchestre traditionnel sénégalais est déjà en feu et fait vibrer toute la cour intérieure ET l’eau de la piscine avec ses rythmes enflammés. J’adore. Mais en fait, plus ça va, plus j’ai l’impression de m’observer par en dessus. C’est comme si ce n’est pas moi qui pilote, mais quelqu’un d’autre. Mon corps sait parfaitement ce qu’il a à faire, mon esprit observe. Je fais une première tournée de salutation, plusieurs personnes sont arrivées, il n’en manque que quelques-uns.
Tous les participants se présentent dans leurs plus beaux atours du moment. Les sénégalais qui le peuvent sont en boubou eux-mêmes, les arabes sont en habits d’arabe, les femmes en robes (plus sexy que l’uniforme quand même) et les autres… et bien ils sont aussi bien habillés ! Tout le personnel de l’hôtel s’est changé, il n’y en a que quelques-uns en uniforme, tous les autres sont en civil, et prennent part à la fête. Ce sont d’ailleurs eux qui partent la fête en dansant et en chantant avec l’orchestre. C’est magnifique.
Je suis très fier de la réaction que je provoque sur la foule en me présentant habillé de mon beau boubou africain, ce que j’escomptais évidemment. « Haaaaaaa mais c’est qu’il est un vrai sénégalais maintenant celui-là !». Je porte très bien mon nom sénégalais de Souleymane Ndiaye ce soir. Je me sens comme un prince, les gens m’offrent de très beaux commentaires, c’est très flatteur. Je fais des tournées, m’assurant du bien-être de tous, voyant à ce que tout le monde s’amuse. Ali arrive enfin ! Mon Ali, je tenais à ce qu’il prenne part à la soirée absolument, ce petit mec qui nous a tant aidés au cours du mois. Je suis content, mes patrons semblent apprécier, les collègues aussi, de même que tous les candidats et le personnel de l’hôtel. Finalement, c’est vraiment une réussite. Le party est pogné dans la place.
Bon! Je crois que c’est le temps de dire un petit mot. Je vais au chef d’orchestre, échange un clin d’œil avec M. Ibrahima, le directeur, on baisse la musique, on me tend un micro… « ASALAM ALEIKUM!! » « ALEIKUM SALAM » me répond la foule à l’unisson, trop drôle. Je me sens totalement en confiance en ce moment, maître de ma destinée, de mes actions, je me sens fort, beau et à ma place. Je VIS. Merci à l’Univers. Ayant participé activement à la préparation de la soirée et à sa promotion, je chauffe encore plus la foule qui crie et applaudit joyeusement à mes boutades.
Il est très important pour moi de remercier activement le personnel de l’hôtel qui nous a servi, supporté, lavé, nourri et enduré durant le dernier mois, ainsi que nos 40 candidats. Il y en a qui ont été malade, qui ont fait des dégâts, au moins un qui a eu une explosion intestinale et a repeint les murs de sa toilette, un vrai désastre… Je trouvais important de remercier ces gens qui avaient été bons avec nous. En plus de leur service, ils nous ont offert leur amitié et nous ont enseigné les rudiments de l’Islam, à travers la société Sénégalaise. La plupart ne sont plus pour moi des employés, mais des amis.
Je termine cela avec le souhait de les revoir, en félicitant les candidats de leurs accomplissements, et avec un dernier mot pour le directeur de l’hôtel et son personnel. J’ai droit à une petite ovation, c’est délicieux. Le moment est pour moi délicieux, cela me fait vibrer de tout mon être. Mon Âme est touchée en ce moment, je suis totalement branché à La Source de l’Univers, et je ressens en moi une Énergie Divine incroyable.
Dans un dernier geste de salut à la foule, je passe le micro au directeur, qui offre aussi quelques remerciements, et qui lui, passe le micro à un capitaine sénégalais qui devait s’occuper de remettre des cadeaux aux instructeurs.
Là, c’est une autre histoire. Le gars est teeeeeelement pas là ! Ayoye ! C’en est gênant. Il TENAIT à prendre le micro, mais le gars est pire qu’une couche de bébé pleine quand vient le temps de s’exprimer.
« alooooooors————-nous alloons——————-remettre—————-des présents—————euuuhhhh————-à nos amis————– du canada ! »
Euuuuuuurk ! Ça vient de lui prendre une minute pour prononcer 10 mots !
Il commence donc à appeler un candidat à la fois, à qui il remet un habit traditionnel, pour que celui-ci nous le remette en main avec photo et poignée de main. MAIS QUEL CON CE MEC ! Il se mélange dans l’ordre des appels, mélange les noms, les habits, ce qui a pour résultat que finalement, n’importe qui remet n’importe quoi à n’importe qui. Haaaaa l’Afrique !! Donc pour moi par exemple, au lieu que ce soit un de MES candidats qui me remette mon cadeau, c’est un body quelconque d’une autre section, un anglophone de surcroît, que je ne connais pas et avec qui je n’ai eu aucune interaction durant le cours. BRA-VO champion.
Donc le mec en quelques minutes fait retomber le party au niveau d’un cadavre abandonné au soleil depuis longtemps. Les gens parlent entre eux, personne ne l’écoute, c’est loooong ! Et moi je sens qu’on perd la salle… L’ambiance est en train de foutre le camp à cause de cet imbécile de Merde ! Le gars est tellement idiot qu’il fait même venir quelqu’un pour lui remettre son cadeau à lui-même! Genre « Cadeau à moi-même de moi-même ». Il lui met dans les mains pour le reprendre aussitôt. C’était vraiment stupide. Mais, au moins, ce n’est pas fini, il reste encore un peu de temps pour rattraper ça. Le mec finit finalement de parler, sans applaudissement, on est juste content qu’il lâche le micro, et l’orchestre peut reprendre du service. Les musiciens se lancent immédiatement dans une pièce ultra énergique pour rehausser la foule présente. Les gens reprennent du plaisir, recommencent à manger, à discuter et à danser.
Voyant que je m’occupe plus de l’événement que de moi, le plagiste Isma avec qui j’ai développé une relation plus intime au cours du mois me fait la surprise de s’occuper de mes besoins sans que je n’aie rien à demander. Il me prépare une assiette, des drinks, me force à m’asseoir pour manger. Il me seconde dans tout, il m’a supporté dans le montage de la soirée, m’a préparé une assiette, il est debout quand je suis debout, il ne s’assoit que quand je m’assois et ne mange que quand je mange. Il ne passe que quelques minutes auprès de sa femme, à qui il m’introduit ce soir-là. Il me protège sans cesse. Je l’aime vraiment celui-là.
Soirée à l’eau !
La soirée a repris du tonus et se déroule rondement lorsque j’observe un mouvement autour de moi. J’aperçois Pat et Raven, mon club des 700 livres, qui se vident les poches sur une table. Ha tiens ? Pourquoi ? Je ris en discutant avec les autres lorsque je vois l’un ET l’autre qui m’abordent en embuscade de part et d’autre, l’un à ma gauche, l’autre à ma droite, sans possibilité de fuite.
« Hello Chris, don’t you feel warm a little bit ? » me demande Raven, le plus grand (260 Lb). Je lui regarde les pieds, il n’a plus ses souliers. Mauvais signe…
« Hoo im feeling pretty good, but you are right, its a little bit hot no? C’est trop chaud, je crois que je vais aller enlever un morceau…».
« No i dont think you will go anywhere » me réponds Pat, le plus gros (310 Lb) en me prenant le bras. Je sais parfaitement qu’est-ce qui se prépare en ce moment. Et j’ai tout intérêt à me vider les poches moi aussi. « Je peux enlever mes souliers au moins ? » « Oh Yeah, and your pocket ». Au moins ils sont cool et ne font pas ça en cochon. J’ai les oreilles qui sillent, la sueur me coule dans le visage, mais j’ai le sourire de fendu jusqu’aux oreilles. Je me vide les poches, enlève mes souliers.
Tout le monde autour de nous voit bien qu’il se prépare un truc, mais quoi ? Il y en a qui ont compris et qui rient déjà de ce qui s’en vient. Je donne ma caméra à Isma pour qu’il filme ce qui s’en vient.
Mes deux bourreaux me prennent solennellement par les bras et marchent à mes côtés, sans me laisser la moindre chance de me sauver. « Can I try to escape ? » « Dont even think about it » me répond Pat avec un large sourire. Tout le monde crie et rit très fort, les gens sortent caméra et kodak. Nous marchons jusqu’à l’extrémité opposée à l’orchestre de la piscine, les deux me font signe, et me soulèvent sur leur épaules, je salue tous les participants en levant moi-même les bras, et Vlan ! C’est l’envol ! Les deux mastodontes me propulsent en un vol plané jusqu’au centre de la piscine, tout habillé en boubou. J’ai à peine le temps de me ressortir la tête de l’eau que je vois Isma, complètement habillé lui aussi qui me suit en se tirant à l’eau pour venir me sauver ! Il s’est projeté à l’eau sans une hésitation pour me joindre. Mais il ne sait pas nager! Je n’oublierai jamais ce moment. Il était comme un jeune, totalement excité comme un chat.
Alors que nous sommes tous deux au centre de la piscine, saluant tous les gens autour qui prennent des photos, je vois Pat qui regarde Raven avec un haussement d’épaule, et qui s’élance lui aussi en faisant une énorme bombe de 300 Lb et qui déverse l’eau tout autour ! Et Raven faisant mine de s’éloigner avec une mine de dépit qui prend à son tour son élan et qui se projette à l’eau! Wow wow wow ! Tout le monde crie et devient hystérique autour de la piscine ! Les gens ont un plaisir incroyable à voir ces fous de canadiens s’amuser de la sorte. L’orchestre redouble d’énergie, joue fort, les gens parlent fort, les photos se font aller… Cela a renforcé incroyablement l’esprit de la fête, en rendant si unique le moment, inoubliable.
Mais j’entends tout d’un coup mon plagiste qui est en train de s’étouffer. Il ne nage pas comme moi, et en plus il a gardé ses souliers en se tirant à l’eau, ce qui rend plus difficile la nage. Et comme il fait quelques pouces en moins que moi, il ne touche pas au fond de la piscine, il travaille fort pour rester en surface. Tellement que c’est moi qui suis devenu inquiet.
Je l’ai pris dans mes bras et l’ai soutenu en surface, je l’ai embrassé dans le cou en riant, euphorique du moment. Je serais resté comme ça toute la nuit. Le temps s’est suspendu pendant un moment. Mais je l’ai porté au bord de la piscine pour l’aider à se sortir de l’eau. Nous sommes sortis, et en riant comme deux gosses, nous nous sommes dirigés vers la sortie, et il me dit «on y retourne?» GO! Et nous voilà que l’on se projette à nouveau chacun par notre côté de piscine.
En sortant de l’eau, il est allé voir sa femme, et je l’ai invité à monter à l’étage pour se sécher. J’y suis monté directement pour me changer rapidement, pantalon et chemise sèche pour la suite. Nous nous sommes retrouvés dans le hall, lui ai prêté des vêtements secs, et nous sommes redescendu auprès de nos invités.
Wow ! Quelle expérience !
Cela avait complètement changé le cours de la soirée ! D’une très bonne soirée musicale et sociale, cela devenait une excellente soirée mémorable et unique ! Touuuut le monde ne parlait que de cela ! Qu’est-ce qu’ils sont fous ces canadiens !? Je me sens en feu!!
Après cela, les gens ont commencé à quitter pour faire la fête ailleurs ou simplement se retirer à leurs chambres. Mais pour nous, c’était loin d’être fini.
Soirée en boîte
Je m’étais engagé auprès de mes collègues de travail pour sortir en boîte à la suite de la soirée à l’hôtel, mais en cet instant, je ne veux pas quitter Isma, on a trop de fun. «J’ai envie de rester ici!» lui dis-je. «Moi aussi je voudrais, mais tu dois y aller, c’est comme ça»… Nous voulions rester ensemble, mais lui accompagné de sa femme, devait la conduire à un taxi. Nous en avons profité pour nous saluer une dernière fois, il m’a promis de revenir me dire adieu le jour suivant. Le cœur serré, mais en fête, nous nous sommes séparés, sur la promesse d’un lendemain, il le fallait. J’ai salué Ali aussi qui se tenait dans la porte.
Avec les collègues, nous sommes donc partis pour une discothèque dans le quartier des friqués. De toute façon, toutes les boîtes de nuit sont pour les friqués et les touristes. Les « bons musulmans » ne sortent pas, ne fument pas et ne boivent pas. L’équipe de feu était composée de la femme instructeur canadienne Judy, la femme instructeur japonaise Etsuko, l’instructeur venant de Tanzanie Wil, Stefane et moi, à laquelle se sont joints les deux instructeurs rigolos Colbert et Raven, ceux qui avaient passés toutes leur soirées du dernier mois accrochés au bar de l’hôtel (Colbert a bu pour plus de 2000$ en 26 jours! Et pris au moins 10 livres de mou!).
Nous embarquons tous dans l’Autobot, c’est Mamadou-le-colleux qui nous conduit. « Tu sais où aller Mamadou? – Oui oui pas de problème! ». L’ambiance est à la fête, tout le monde est très joyeux et de bonne humeur. Moi je me suis glissé des petites bouteilles de whisky dans les poches pour la route. Mamadou est au volant avec la femme instructeur japonaise, le reste est dans la boîte du pick-up. Moi je me sens totalement en état second, plein de grâce et de vie. L’air est doux sur mon visage, ça fait du bien. Je respire à plein poumons, putain que c’est bon. Et je suis vraiment euphorique du succès TOTAL de notre soirée. Je me sens ivre, mais pas d’alcool. De bonheur.
Le Patio
Après un déplacement d’une vingtaine de minute, en direction de l’aéroport et des quartiers riches, Mamadou stationne le véhicule, nous sommes tout ébouriffés mais bien aérés. « Voilà, c’est ici » nous annonce notre chauffeur. On débarque, il me prend par les épaules en marchant. Il a ses lunettes d’aviateur sous le menton, comme toujours. J’aime beaucoup ce gars, il est simple et très affectueux, colleux, attentif. Il me démontre beaucoup d’attention, surtout depuis la visite à Gorée, toujours après moi, toucheux au boute, protecteur. Il m’aime beaucoup aussi.
La musique électronique filtre du club « Le Patio », je me sens nerveux, j’ai hâte de voir ça. Je me demande si ce sera comme au club de danseuse l’autre jour…
Les portiers sont très chics, habillés en noir, ils nous sourient et nous ouvrent grand les portes. Nous passons la porte… Haaaaaaaaa quel bonheur de me retrouver dans MON habitat naturel!
Les feux lumineux inondent la place de mauve, rouge et bleu, toutes les couleurs y passent. Un grand plancher de danse en stainless s’ouvre devant nous (wow), plafond pas très haut, mais assez, toute une rangée de « boots », ou banquettes à ma gauche. Vous savez, ces modèles ou l’on peut s’assoir à 6 ou 8 autour d’une table basse pour discuter, et boire. Il y a une vingtaine de clients tout au plus. Musique « Dance-Club » comme dans n’importe quelle boîte de la planète. Bonne musique, le son est très satisfaisant. Et il y a des femmes, de très belles et grandes femmes habillées comme… attendez un peu ? Ha oui ! C’est bien ça. Elles sont habillées comme au club de danseuses. Ce doit être des putes. Mamadou a le sourire fendu aux oreilles « Alors Mamadou, qu’est-ce t’en dis ? Les filles sont belles hein ?» « Oui mais ce sont toutes des putes » me répond t-il en riant. Il me confirme donc ma perception. Par curiosité, je lui demande «Combien ça coûte une fille?» «de 10000 à 100000 francs» Huuummm pas mal. Ça fait dans les 20 à 200 $. « Tu en veux une ? » me demande t-il avec insistance et un très large sourire «Non non, c’est juste pour savoir». Je me marre à fond.
Notre groupe s’avance vers le fond de la salle, les gens de la place nous regardent bien entendu. C’est nous qui sommes les «Toubab» (les étrangers blancs) après tout. Je ne vois pas le bar, mais où est-il ? Ha ! Juste là-bas, dans une arrière salle. J’irai voir plus tard. On s’assoit donc dans un des boots qui donne vue sur toute la place. Une serveuse arrive, prend notre commande avec confusion et désordre. C’est Mamadou qui commande pour nous, car elle ne parle pas vraiment français, et la musique très forte nous empêche de nous faire bien comprendre.
Judy, superbe blonde naturelle de cinq pieds sept, solide, yeux bleu et sourire colgate, s’élance sur le plancher de danse, suivie par Etsuko, belle petite femme japonaise, extrêmement japonaise comme on peut l’imaginer. Je les joins rapidement et nous commençons à nous déhancher, très tôt rejoins par notre colleux et le reste des instructeurs. C’est drôle parce que Mamadou est très affectueux avec Judy ce soir. Je crois qu’il n’avait pas remarqué à quel point elle est belle et sexy. Il me fait un signe des yeux très équivoque, et je lui livre la canadienne en toute confiance. Ils dansent comme deux amants, très naturel et sensuel. Non mais qu’est-ce qu’ils ont le rythme ces africains ! On danse, on rit, on sue. On s’amuse.
Mais là je suis essoufflé, retour à la banquette, Mamadou et Judy viennent me joindre, il s’assoit à moitié sur elle, moitié sur moi. « Je vous aime beaucoup vous deux, vous allez me manquer ». Petite colle à trois, c’est bon. On se décolle un peu, Judy part pour la toilette avec Etsuko. On prend nos verres… et je constate que Mamadou a une bière !
« Non mais qu’est-ce que tu fous avec ça ?? » que je lui demande en faisant signe à Stefane pour qu’il s’approche de nous… « Chez Ali tu nous disais qu’un bon musulman ne doit pas prendre même UNE goutte d’alcool car cela le rend semblable à l’animal…? » « oui mais tu sais… des fois… » répond t-il avec le sourire en coin, un peu gêné !
« Tu sais Chris, moi j’aime la vie. C’est pour ça que je suis dans l’armée, parce qu’on est plus libre. Moi j’aime baiser les putes parce que je peux les prendre par derrière, j’aime pas devoir les respecter par en avant. Quand c’est ta femme, tu peux juste faire ça en avant, alors je veux pas de femme. J’aime baiser tout court, COMME ÇA ! Mais pour ça y’a que les putes. J’aime ça boire, j’aime fumer, j’en ai rien à foutre des autres… » Wow ! Ha ben Ça Alors ! Je suis renversé. Stefane et moi on se regarde, et on éclate de rire en se disant que ENFIN la vérité sort… Je me disais bien aussi qu’il devait y avoir une faille dans toute cette assurance!
Gooooood!!! LÀ on pouvait parler !
« Est-ce que tu crois que Judy… Si elle parlait français??» wow! Il avait un œil sérieux sur la canadienne maintenant! Non mais sans blague ! Qu’est-ce qu’on se marre Stef et moi! C’est trop cool, il nous dévoilait enfin sa vrai nature. Une chance que Judy était partie aux toilettes! Stef et moi on répond en cœur «Oui bien sûr, je suis sûr que tu lui plais» et on rit. Nous recommandons d’autres verres pendant que tout le groupe est épars entre la piste de danse, maintenant pleine, et le bar, situé dans l’arrière-salle. C’est génial. L’ambiance est super hot, la musique est bonne, les filles suuuuuper belles, vraiment là, et mon Mamadou-le-colleux devient chaud un peu… mais chauuuud pas mal ! Si vous voyez ce que je veux dire…
Le club se remplit. C’est beau à voir, Mamadou se laisse vraiment aller, il ne cesse de nous dire combien il nous aime, moi il me lâche pas, tout le temps su’moi, bras-dessus-jambe-dessous, et quand Judy arrive, il l’embarque dans le tas. Elle a beaucoup de plaisir aussi, on s’amuse, se raconte des blagues, et les deux s’élancent sur le plancher de danse.
Wow, c’est beau, le mec il est en feu, et comme tous les africains, putain ce qu’il a le rythme ! Le tanzanien fait danser la japonaise, le sénégalais fait danser la canadienne, et ils s’échangent les partenaires, j’embarque dans la danse et let’s go ! Hallucinant ! On se ramasse tous sur le dance floor, moment suspendu, temps arrêté à nouveau…
En sueur je regagne la banquette, encore à boire ! Judy arrive, les yeux brillants, Mamadou est encore sur le plancher. « Oh My God Chris, Mamadou is an amazing dancer ! Hooooo i would like not to be here to be freeee… and i would like him to speak english»
Haaaa-Ha !! Familiprix !
Ça leur prendrait des Capotes !
Mais oui !! Les deux en avaient envie ! Pourquoi pas ??
« But you know, I have a stong rulles witch is to never sleep with an africain, its too dangerous for HIV» Quoi ? Tu veux pas coucher avec un Africain parce que c’est trop dangereux pour le SIDA?? Heuuuu Heellooooo !!?? Ici ou ailleurs…
Oh My God, ma pauvre fille ! T’empêcher de vivre de si belles expériences juste «au cas où…» Merde, les capotes ça existe ! Mets-en deux au pire ! Pis c’est quoi cette histoire de vouloir que LUI parle anglais !? Tu viens bien d’un pays bilingue francophone! Pourquoi ce ne serait pas toi qui parlerais français ? Noooon mais!!
Mon français intérieur est froissé!
Bah ! C’était son choix après tout! Mais qu’elle ne m’emmerde pas avec ça plus tard hein ?
« T’as raison, oublie ça Judy, c’est juste l’alcool, demain tu n’en auras plus envie ». Je n’y croyais pas du tout. Mais hep ! Fallait bien l’encourager en la taquinant un peu hein? Mais c’est dommage pour eux. Humainement je veux dire. Ils n’ont pas compris que le plus beau langage entre deux humains se passe de mots. Quand on fait l’amour, on n’a pas besoin de parler. Qu’importe si lui ne parlait l’anglais et elle le français !
Nulle parole ne saurait exprimer le langage du corps.
Mais ce secret, ils ne le découvriraient pas ce soir hélas…
Les discussions vont bon train, Colbert et Raven boivent bien à la santé des canadiens et ont de moins en moins de classe, mais on ne s’en occupe pas trop, Wil, Stef, Judy, Etsuko, Mamadou et moi on lève nos verres à la vie et à l’Univers. Sauf que vient un moment ou Stef me ramène un peu à l’ordre « Ouais tu sais Chris, va falloir que l’un d’entre nous conduise, on ne peut pas laisser Mamadou prendre le volant, il a bu trois bière, il est chaud. Il n’a pas l’habitude de boire lui – et je crois que moi j’ai bu plus que toi » Merde ! C’est vrai, on n’y avait pas pensé à ça ! Bien entendu on ne pensait pas aux deux éponges qui s’effondraient sur la banquette. Bon, ça irait. « Pas de problème Stef, je me mets au 7-Up, continuez de vous amuser ». Aucun problème, cela me fait vraiment plaisir. Et cela me permettrait de vivre l’expérience de conduire dans Dakar. Heuuuu pardon, conduire un AUTOBOT dans Dakar.
Et nous voilà tous enflammés jusqu’aux petites heures de la nuit.
Retour
La musique bat encore son plein, mais nous sommes tous épuisés de notre très longue et émotionnelle journée. Quant à moi, je suis maintenant au 7-UP depuis un bout, et je commence à en avoir assez d’être là, mais je suis dans une phase de connexion universelle. Je suis en état de grâce, cerveau hyper-stimulé, corps fébrile, cœur léger. Les deux hyper-éthérés ne font plus offices que de potiches, Etsuko et Judy sont assises et discutent en riant, Wil profite du moment et Mamadou danse encore. Stef me fait un signe, j’acquiesce du bonnet et nous initions un mouvement de départ. La salle est pleine, la sueur coule des murs, les femmes sont érotiques, chaudes, les mecs dansent comme des endiablés. Je crois que l’Islam est resté à la porte ce soir. Il n’y a pas de musulmans ici. Que des humains. C’est très beau et excitant.
Tout le monde prend place à bord de l’autobot « you are sure that you can drive Chris ?» me demande Raven «Yep!» Je n’avais pas bu plus de trois verres avant de passer au 7-up, sur plusieurs heures. Etsuko prend place à côté de moi, elle connaît bien la ville et me guidera si besoin. Je trippe à fond. J’ai cette boule au fond du ventre comme si je n’avais jamais conduit. En fait je n’ai pas touché à un volant depuis un mois, ce n’est pas comme si j’étais rouillé, mais conduire à Dakar, même la nuit, ce n’est pas comme chez nous. Je me promets d’être très attentif et prudent. Les animaux dans la boîte du camion sont bruyants et délirants. Les deux éthylo-éponges se remettent en vie et crient comme dans un rodéo. Haaaa ces anglais ! Ils savent pas boire… Faut tout le temps qu’ils deviennent des animaux.
Je ne conduis pas vite, ralentissant sur les bosses de vitesses disposées à tous les kilomètres. Colbert, debout derrière la cabine, tape sur le toit du pick-up en criant « faster faster ! Dont slow down on the bump! » Pauvre animal ! Mais Bon, ok debord ! Je décide juste de moins ralentir, mais sans aller plus rapidement, et à chaque bosse, je les entends qui crient comme dans un manège. Je ne vais vraiment pas plus vite que j’allais, mais comme ils ont du fun, je ralentis moins sur les bosses et rond-points tout simplement.
J’ai un grand plaisir à conduire dans ces rues étroites, engorgées et serrées, comme issues d’une hécatombe nucléaire. Je contourne les obstacles en faisant bien attention à mes passagers, mais à au moins une ou deux reprises, je fais de petits mouvements de roue qui les rendent un peu nerveux. Les rues sont presque désertes, il est plus de deux heures du matin, seules les lumières orangées des lampadaires illuminent les coins de rues, balayées par le faisceau de mes phares de mauvaise qualité. Je ne vais donc pas vite du tout, je profite à fond de mon moment de conduite.
Nous arrivons enfin à l’hôtel. Je suis fatigué maintenant. «YOU FUCKIN NEVER DO THAT AGAIN» me lance Colbert au visage le camion à peine arrêté «NEVER AGAIN» renchéri Raven. What what ?? Il vient de se passer quoi là ? « Maybe was it a little bit fast Chris, you have to don’t forget it’s not the same INSIDE the cabine, and OUTSIDE the cabine when you have passenger» me glisse Judy avec un clin d’œil. Malgré cela je me sens tout bouleversé. Je suis en colère même. Quelle bande de cons ces deux-là ! Ce sont eux qui me disent de ne pas ralentir, et ensuite ce sont eux qui me tombent dessus à l’arrivée ! Non mais Putain d’anglais saoul qui ne savent pas ce qu’ils veulent ! Je suis en calvaire ! Je suis incapable de répondre, j’ai un nœud dans la gorge, j’ai envie de pleurer même, je deviens en sueur, je manque d’air…
Heille Woooow les moteurs là ! Je suis en train de m’emballer ben raide moi-là ! Je monte à ma chambre pour essayer de me rafraîchir un peu à l’air climatisé. Je tourne en rond, j’ai juste envie d’exploser. Je suis vraiment en furie, mais ne comprends pas pourquoi je suis dans cet état. Incapable de me relaxer, je monte à l’étage pour cogner à la porte de Judy.
« Can I get in ? » que je lui demande lorsqu’elle ouvre doucement sa porte. « Of course »
Je rentre dans la chambre, m’assoit sur le lit et étrangle un sanglot. Judy ne dit rien, elle prend place à côté de moi en me flattant le dos. Je crois bien que je suis épuisé finalement. J’ai besoin de repos, c’est ça. Ce fut une grosse journée, avec de grosses attentes et de grosses émotions, et leur petit blast de fin de soirée n’est qu’une goutte de trop dans un verre déjà plein. C’est drôle que je fusse plein de belle énergie, sans problème, et UNE petite vague de mauvaise énergie m’a jeté à terre en deux secondes, me paralysant totalement. Moi j’étais content de faire ce qu’ils me demandaient, pour leur plaisir, et au lieu de merci, ils me disent plus jamais en me criant presque après. C’est pour ça que j’étais fâché et déçu.
C’est con, parce que là, ils me scrappaient ma fin de soirée, sauf que c’était à moi de ne pas me laisser affecter à ce point aussi. J’étais juste trop fatigué, c’est tout. Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive de pleurer, et ce n’est sûrement pas la dernière.
Donc je vide mon sac, m’essuie les larmes, reprend mon souffle et un verre d’eau. « Its nothing Chris, don’t worry, those two jerks won’t remember it tomorrow anyway. They are drunk! Ne laisse pas deux gars saoul te dire que tu as fait une mauvaise job. Tu nous as bien conduit ça, ça a très bien été, juste un peu vite sur les bosses, c’est tout, et les gars ont voulu te faire réagir…» Bon, au moins elle me rassurait. Ça me faisait du bien. C’est fou ce que j’étais en état de faiblesse à ce moment, parce que je me laissais affecter par une chose tellement pas importante, et qui ne faisait pas partie de ma job de surcroît.
Bon, c’est assez, on se secoue les puces, allez ! Il est 3 h du matin maintenant. «Thank Judy, it was amazing tonight, bonne nuit». On se serre et je quitte.
Dodo
Bon, j’étais ok maintenant. J’avais repris mes sens, et après tout, Judy avait bien raison. Je n’avais pas à laisser deux gars saouls me crier après justement parce qu’ils sont saoul. Je décide donc que finalement, cet épisode n’est vraiment pas important, j’allais régler ça dans les prochains jours…
Incroyable journée! Merci La Vie™…
CARNET DE VOYAGE D’UN CANADIEN AU SÉNÉGAL
DU 2 FEV AU 2 MARS 2013
SEN1-12 : LES HEURES INFINIES – DÉPART ET ADIEUX
SEN1-12 – MAIS POURQUOI TOUTE BONNE CHOSE A-T-IL UNE FIN ?
Dernier jour de présence à Dakar
Adieux et salutations (C’est peut-être mon moins bon texte, trop émotionnel – désolé)
1e mars 2013, Sénégal
Jour 29
Le dernier réveil sous le ciel de Dakar
Ouuuuuuuff!!
Pas facile à matin !! J’ai la bouche pâteuse, les yeux collés, une brique dans le ventre, la tête qui fait boum. Putain que ça va être long aujourd’hui. Mais bon ! Quand il le faut il le faut. Let’s go, routine, je me lève, m’effondre au sol, me relève, pipi, rasage, habille et go. Ouvre la porte, ouf! Il fait chaud, descend au petit-déjeuner, salutations de tout le monde comme tous les matins. Mais je n’ai pas faim. Juste soif. Beeeen bennn soif. Je fais un clin d’œil à Mamadou qui se tient la tête et a l’air d’avoir pris une cuite lui-même. Je le comprends quand il dit que l’alcool rend l’homme semblable à l’animal. C’est normal quand tu ne bois jamais, même trois bières te font de l’effet. Pour lui, c’était une cuite hier.
Judy la canadienne, Raven et Colbert les rigolos, Stef le fonctionnaire et Wil le tanzanien… tout le monde a l’air patate ce matin sauf Etsuko la japonaise. En fait elle n’est même pas là. Je crois qu’elle est malade. Et je ne vous parle pas de moi, j’ai pris 10 ans de vieux. Mauvaise crème de nuit comme dirait une amie. Les candidats sont de bonne humeur et joyeux, c’est leur dernière journée. Pour les mêmes raisons, moi j’ai la mort dans l’âme. On sort, tout le monde se dirige vers le cercle des officiers, situé à 300 mètres, comme tous les matins. Il fait chaud aujourd’hui, l’humidité est pesante, le ciel est blanc, le soleil pâle. Je suis déjà nostalgique des merveilleux moments d’hier. Mais je dois me concentrer sur la journée, ce n’est pas fini tant que ce n’est pas fini. Et ce matin, nous avons la cérémonie officielle de remises des diplômes, les discours, les salutations et tout le blablabla.
Une fois au cercle des officiers, je me prépare un petit café, l’esprit encore embrumé des vapeurs d’hier, personne n’est très productif de toute façon. Nous donnons quelques directives pour la disposition des chaises et le « set-up » d’accueil de nos invités d’honneurs pour la cérémonie de remise des diplômes.
L’un des patrons nous demande d’être en position, assis à nos places pour 10h00, la cérémonie devrait débuter aussitôt que les invités d’honneurs seront là. Tout le monde s’installe donc quelques minutes avant l’heure avec nervosité et anticipation, et on attend que le « chef de l’armée de terre sénégalaise » se présente. Et on attend. Et on attend. Et il fait chaud, tout le monde est brûlé, somnolant. 11h arrive, on attend encore… Les gars n’ont plus aucune discipline, tout le monde est affalé sur leur chaises, ça parle, ça jase, ça a du fun, ça part à gauche et à droite, aux toilettes, au café, au téléphone… tellement que pu personne ne porte attention à l’arrivée des invités d’honneur quand soudain, un Lieutenant-Colonel avec la casquette tout croche sur la tête se présente avec une équipe de médias. Ouuups ! Ça doit vouloir dire que ça s’en vient !
Alors la caméra s’installe EN PLEIN MILIEU de la salle, exactement DANS le couloir qui avait été aménagé pour le déplacement des gens dans la salle. Ils n’auraient pu choisir un meilleur emplacement pour juste complètement bloquer le trafic. Je demande à Stefane à la blague s’il pense que ça puisse être le même mec qui a dompé son voyage de gravelle au milieu de la rue en face de chez Ali l’autre jour ?? Vous savez ? Genre respect des autres ?? On a donc maintenant le trépied de la caméra qui occupe tout l’espace, la caméra elle-même, gigantesque monstre d’une autre époque, les filages, les boîtes de raccords… je vous dis, tout pour scraper le set-up et enlever le petit peu de « glamour » qui restait à la cérémonie. Une chose de sûre, c’est qu’ils auront un gros plan sur le Colonel-chef-de-l’armée-qui-veut-être-vu-comme-le-chef-de-l’armée.
Les invités de prestige commencent à arriver. Le représentant militaire de l’Ambassade du Canada, le représentant de ci, de ça, le député du coin, et je ne sais pas qui encore. Et tout le monde est assis, et nous attendons encore. Il est plus de midi maintenant, je n’ai déjà presque plus de batterie dans mon kodak à force de prendre des photos des gars en train de faire des pitreries, juste en attendant. Il ne manque que le « chef » maintenant. Ils ont cette sale mauvaise habitude de faire attendre les gens ici. C’est une façon de montrer votre supériorité, en contraignant les autres à la soumission. Nous « attendons » depuis plus de deux heures maintenant. Tout le monde est impatient quand soudainement, une délégation de militaires arrive je ne sais d’où. Ils balancent des ordres à tout vent et forment une sorte de boîte autour d’un grand, très grand monsieur qui a l’air encore plus grand avec sa casquette militaire sur la tête. Je le déteste en le voyant.
Premièrement, parce qu’il vient de nous faire attendre pendant des heures sous une toile au soleil, deuxièmement parce qu’il regarde l’assistance avec mépris et condescendance, se donnant un air royal et important, troisièmement parce qu’il ne démontre AUCUNE considération ou respect à nos gradés canadiens à nous, qui sommes les invités du pays après tout. Nous avons quand même deux officiers supérieurs Canadiens qui sont ici, et l’un du même grade que lui, un «full-colonel». Le mec serre les mains de quelques sénégalais, l’air absent sans regarder ses interlocuteurs, en ne prenant que les trois premiers doigts. Poignée de main de tapette. Et il ne serre même pas les mains de nos officiers canadiens. Wow ! Il enlève sa casquette et la refile à un sous-fifre qui le suit comme son ombre. Je suis certain que ce gars ne cire même pas ses souliers, et ne mâche pas sa bouffe, et ne s’essuie pas les fesses non plus. Quelqu’un doit le faire pour lui. Non mais quel con !
Aussitôt qu’il prend place, la cérémonie peut finalement commencer (avec deux heures de retard). Un officier quelconque sénégalais prend d’abord la parole pour saluer tout le monde, et principalement son-excellence-et-grandissime-colonelissime-de-on-n’en-a-rien-à-foutre-issime d’avoir autorisé la tenue d’un tel cours sur le territoire sénégalais. Stefane et moi échangeons un regard en coin, sachant pertinemment qu’il s’agit d’une grossière menterie, juste pour licher le cul du Colonel. Car ce dernier n’a rien fait dans le projet, il n’est que le représentant en haut niveau, et n’est pas impliqué ni de près, ni de loin dans l’organisation de cette formation internationale.
Sauf que nous n’avions rien entendu encore.
Le Colonelissime prend la parole. Avec une voix plate, monocorde, sans enthousiasme et ne marmonnant que pour lui-même (j’imagine que même pour parler il s’attend à ce quelqu’un projette sa voix pour lui) « Je suis la presque-deuxième-plus-importante-personne-de-l’armée et à ce titre, c’est sous ma direction que s’est déroulé le cours »
QUOI QUOI QUOI ?? NON MAIS T’ES QUI TOÉ ?? LA PRESQUE-DEUXIÈME-PLUS-IMPORTANTE-PERSONNE-DE-L’ARMÉE ???
Non mais quel pédant ce mec ! Il venait de nous perdre tous, en une phrase à peine ! S’il veut se tirer des fleurs, on va lui tirer des fleurs ! MAIS DES PIEDS DE ROSIERS AVEC ÉPINES ! Pis le pot avec tiens ! Vous vous souvenez, j’ai parlé de la «Tititre» au cours du voyage au Lac Rose, he bien ici c’est Tititre au carré (T²)!
Bref, personne n’écoute vraiment le colonel-en-chef-de-mes-fesses, personne n’étant impressionné ou inspiré par son insipide discours, qu’il n’avait visiblement ni écrit, ni révisé non plus. C’est tellement incroyable de voir des gars comme ça qui ont des grades élevés, mais sans avoir une once de compétence qui va avec. Imaginez, nous nos colonels doivent systématiquement avoir des maîtrises ou des doctorats, et sont considérés comme des dirigeants de multinationales. Ce mec ne devait pas faire la différence entre l’infanterie et l’artillerie…
Remise des diplômes, remise de cadeaux, discours, bon enfin! Tout est fini maintenant. Malgré tout, cela s’est relativement bien passé, tout en étant très bancal. Comme tout en Afrique. C’était très «broche à foin». Ça a fini un peu tout croche, petit lunch, et go, c’était le départ.
Tout le monde se tape dans le dos, se tape dans les mains, on prend des photos et encore des photos, et c’est fini. Il est environ 14h. Nous quittons définitivement les locaux du «Cercle des Officiers» de Dakar qui nous a accueillis durant le dernier mois, ainsi que tout son personnel. Ça me manquera un peu je crois. Surtout les toilettes.
Plier bagages…
Sitôt arrivé à ma chambre, je me lance dans la préparation de mes bagages, et étrangement, je ressens de très fortes vagues d’émotions, sans le vouloir. Je ne comprends pas pourquoi je suis autant bouleversé. Mes yeux se remplissent d’eau. C’est plus fort que moi, autant me débarrasser de ça tu suite, ça va durer 5 minutes pis après je reprendrai mes sens… fa que je laisse aller les larmes. Il était environ 14h.
My God !!Je croyais que c’était un ruisseau, c’était un torrent qui prend source dans l’Océan !!
J’ai pleuré pendant 10-15 heures de temps ! J’ai pleuré le souvenir d’Isma, des employés de l’hôtel, j’ai pleuré Tafsir, Mohamed et Djiawal les bagagistes et portiers, j’ai pleuré les filles du bar, ma mère adoptive Angèle la barmaid, nos serveurs de la cuisine, la femme de chambre. Tabarouette !! Chaque cintre que je retirais du garde-robe me faisait comme une déchirure. Je ne pouvais imaginer en les accrochant un mois plus tôt que cela me ferait si mal de les retirer à la fin du séjour. Je ne me sentais pas comme si je quittais un hôtel, mais bien une maison familiale. Nous étions en famille à cet endroit. Moi j’y ai trouvé plus que des amis.
Chacun de mes amis avec qui j’ai partagé une partie de ma vie en a eu gros sur le cœur aujourd’hui. Ce sont des mecs qui ne sont pas habitués de pleurer, ou même de vivre des émotions comme je leur en ai fait vivre je crois. Tous ont eu leur façon de vivre les au-revoir, mais tous ont ressentis une grande brûlure dans la poitrine, sans savoir comment l’exprimer, la vivre, l’assumer. Il s’agit sans conteste de la «contre-partie» aux beaux moments de la vie.
Il faut vivre le déchirement, le deuil un jour ou l’autre. C’est comme avoir un animal de compagnie. S’empêche-t-on de vivre les beaux moments qu’il nous apporte parce qu’il mourra un jour ? Ce serait bien bête… On ne s’empêche pas de rencontrer des gens et d’aimer parce que l’on devra un jour se séparer…
Je suis allé très loin dans mes relations et dans mon implication avec amis sénégalais. Je me suis investi émotionnellement avec eux, nouant de profondes relations d’amitié en très peu de temps, basé sur des valeurs et des croyances qui s’unissaient toutes au cœur de l’humanité. Bien entendu cela fait plus mal lors de l’adieu, mais je n’aurais pu vivre autrement ma découverte de l’Afrique à travers le Sénégal. Avec implication et amour. Je me suis d’ailleurs fait adopter aussi très rapidement par les gens de la place, ils ont aimé mon intensité, ma curiosité.
Je tenais néanmoins, après les adieux publics de la fête, à prendre du temps pour saluer mes plus proches amis en privé. Et ce fut dur, mais ô combien nécessaire. Je ne croyais cependant pas que cela serait si bouleversant.
Tafsir le bagagiste
Ali devait venir me voir vers 18h00, je l’ai attendu dès 17h55, en fumant des cigarettes sur le banc dehors. À 19h, il n’était toujours pas là, mais cela m’a permis de partager le temps avec Tafsir, un bagagiste qui m’a initié à la branche de l’Islam qu’ils pratiquent au Sénégal, soit le « Mouridisme », inspiré d’un prophète nommé Cheik Amadou Bemba (ou Seringue Touba, c’est selon) qui a transmis sa vision au début du siècle.
J’ai beaucoup discuté avec ce mec. Lui et Isma sont mes deux sources lumineuses spirituelles qui m’ont les plus éclairés et instruits sur leur religion. Je ne connais rien encore du mouridisme, leur courant religieux islamique, mais tout ce que j’en connais me vient de Tafsir.
En le voyant vendredi pour les adieux, les larmes me sont aussi montées aux yeux, mais il m’a dit avec sa voix rauque toujours joyeuse qui mélange le wolof, le français et l’anglais «Mais non Man! C’est juste le commencement! Baye Fall (C’est le nom qu’ils donnent aux pratiquants du mouridisme, les Baye Fall)! It’s just the beginning my friend, YOUR mission is to make know the message of Seringue Touba Man! Toi t’as le pouvoir des mots Man! Fais connaître notre message d’amour Man! Fais connaître le message de compassion et de tolérance de TOUBA man ! ». Lui aussi avait les yeux dans l’eau, il m’évitait du regard, en restant assis à mes côtés. Moi je portais mes verres fumés, trop fragile, incapable de parler, les larmes coulant par elles-mêmes sur mes joues.
Alors que j’ai toutes les misères du monde à me retenir, Tafsir m’offre un cadeau de la part d’un de ses amis que je n’ai rencontré qu’une ou deux fois. Le garçon était un jeune homme à l’apparence très négligé, les dents pourries, les cheveux en bataille et l’œil rouge, mais le mot aiguisé et l’esprit vif, aucunement affecté par les considérations matérielles et l’état du corps. Une grande spiritualité dans un frêle véhicule corporel. Étonnant. Un bel esprit. Il m’offrait un cadeau grandement symbolique : un genre de cadre de sable, imprimé de l’image d’une mosquée célèbre au Sénégal, la mosquée de Touba, une genre de Mecque pour les africains qui ne peuvent se rendre en Arabie Saoudite pour le pèlerinage. Cela m’a beaucoup touché, ému. Je n’avais rencontré ce garçon que deux fois, et il me jugeait digne d’une faveur sous forme de cadeau, sans rien en retour.
Mon ami Tafsir avait raison : ce n’était que le commencement de tout en fait, et je devais trouver la force en l’Univers. Je devais tourner cette douleur de la séparation en création, en motivation à partager quelque chose. En fait, ce n’était même pas de la douleur de souffrance réelle, comme si quelqu’un était mort. C’était l’expression d’une perte, certes, mais émue de tant de beauté et de bonté en même temps.
Le meilleur de soi
Cela ne me traverse l’esprit qu’à l’instant, mais pour me sentir si déchiré justement, ne s’agit-il que de la séparation des amitiés, ou bien de la séparation d’une manière de vivre, au moins en partie qui m’a inspiré et touché énormément ? Je crois maintenant que peut-être est-ce à travers la séparation des amis que s’exprime mon émotion, mais par eux c’est d’une façon d’être que je me sépare, une façon d’être moi qui me plaise.
Huuuummmmm ?!! Tiens ! Je crois que je viens de toucher la note de tête : Avec les sénégalais, j’ai trouvé des gens avec qui je me suis bien entendu, senti à l’aise, amusant, curieux, intelligent, spirituel, facile d’être bon, ouvert. Ils m’ont permis d’offrir le plus beau Moi que je pouvais.
Vous savez, c’est comme quand on va à un mariage par exemple. Juste avant la cérémonie, on s’habille beau, on se met en disposition, on se regarde dans le miroir et on se trouve beau, on est content de soi. C’est un peu comme cela que je me sentais : comme si j’avais revêtu mon plus beau Moi.
J’ai aimé celui que j’ai offert, je me suis senti heureux à chaque jour. Chaque jour je savais que je vivrais, et ferais vivre des effets spéciaux à mes amis de la place. Chaque jour des interactions avec des étudiants, des gens locaux, tout pour me porter à m’épanouir à fond, nourrir ma confiance en moi et mon estime personnelle. Chaque jour, j’ai été nourri et privilégié de ces rencontres fortuites, instinctives et constructives. Je remercie infiniment l’Univers, Dieu ou Allah de m’avoir permis de vivre chaque minute en compagnie de chacune de ces personnes.
C’est cela que je pleurais à travers mes amis vendredi. Mon âme était déchirée de se savoir condamnée à se priver dorénavant de cette source énergétique unique et prodigieuse. Je ne faisais pas que quitter un endroit, des amis, mais une partie de moi aussi. J’avais une partie de moi qui restait ici. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai de l’AMOUR qui reste ici, ça me fait mal… Mon âme crie.
Ali
Après une belle heure de conversation avec Tafsir, assis sur le banc en avant de l’hôtel, Ali n’étant toujours pas arrivé, je me suis commandé de la bouffe avec les collègues. On fait Livrer. Je reprends un peu mes sens, prends les choix de tout le monde, et appelle pour passer la commande, comme toujours. C’en était devenu une blague tellement les filles qui répondaient au téléphone connaissaient ma voix. « Bonjour ici Christophe de l’hôtel Faidherbe » « Haaaaaaaaa Monsieur Christophe ! Comment allez-vous aujourd’hui?? Livraison pour la même chambre que d’habitude? »
Une fois cela fait, au moment où je décide de me diriger vers ma chambre pour me reprendre un peu, il est apparu. Il était plus de 19h. Comme moi, il avait les larmes aux yeux avant même d’entrer à l’hôtel. On n’a pas parlé dans le hall, tous les deux étranglés par l’émotion. On s’est rendu direct à ma chambre, où on a laissé sortir cette émotion.
Côte à côte, nous avons pleuré en silence pendant de longues minutes, nous tenant serrés l’un contre l’autre sans pouvoir dire un mot. J’étais ému de le voir lui aussi touché de la sorte. «Tu sais Chris, Ali il ne voulait pas venir, parce que Ali il a trop mal…»
En bon et fier garçon, il essayait de contenir ses larmes, se cachant le visage au creux du coude, incapable de parler. Moi aussi j’ai eu besoin de plusieurs minutes pour émettre une phrase qui faisait du sens, la bouche déformée par les sanglots, la gorge nouée par l’émotion. J’étais très touché d’avoir ce si fort et fier garçon à mes côtés, qui est venu sans transport, sans un sous, pour me dire au revoir. Je tenais absolument à le voir pour le remercier de tout ce qu’il a fait pour nous, de sa disponibilité incroyable, de sa générosité sur ses connaissances, de son honnêteté, de sa protection.
«Avec ALI, même une mouche ne te touche pas!» m’a-t-il dit le premier jour, Et c’est vrai!
J’avais réussi à l’introduire auprès du groupe, à le faire adopter par le responsable des finances, le gars qui faisait les dépenses, pour qu’il l’utilise dans tous ses achats. Ainsi Ali faisait un petit revenu de temps à autre lorsqu’un magasin était reconnaissant de ses services. Le mec des finances a été bon avec lui, et je lui en suis reconnaissant aussi. Ali nous a toujours servi sans rechercher son profit personnel et immédiat. Il m’a dit le premier jour «l’argent passe, l’amitié reste». Je lui ai rappelé qu’il avait fait le bon choix.
Même si tous les membres de l’équipe n’ont pas la même satisfaction à son égard, je suis très fier de ce qu’il a fait pour nous. J’ai amassé de l’argent auprès de tous les instructeurs qui le voulaient bien, et nous avons pu lui offrir un petit cadeau en guise de remerciement. Il s’agissait, d’un kit de haut-parleurs de qualité pour sa chambre, ce qui lui a fait vraiment plaisir.
Je me suis inspiré de mon moment précédent avec Tafsir pour réussir à transformer notre dernière rencontre plutôt larmoyante en positif. Je lui ai dit combien il était important pour moi, et que nous devions tous deux tirer de la force et du courage de notre rencontre pour le mettre au service du Grand Manitou. Nous ne devons pas être triste de notre séparation, mais reconnaissant à l’Univers de nous être connu. «Inspire-toi de notre rencontre. Ce n’est que le début. Quand t’as un doute, pense à ton Allah, à moi, à nos moments.»
Je lui ai offert quelques bricoles, des bouteilles d’eau, une pièce de 500 CFA pour qu’il puisse retourner chez lui, et j’ai forcé l’Adieu, trop bouleversé pour le garder avec moi. Je retenais les sanglots qui montaient en moi.
Incroyable impression de déchirure dans ma poitrine. Nous nous sommes serrés dans nos bras, il a rentré sa tête dans mon cou littéralement, je lui ai tenu la nuque, il a pleuré. On s’est secoué, et il est sorti, seul, il le fallait. J’étais bouleversé. Et cela n’était pas fini…
Je ne pouvais faire d’adieux dans le hall, trop émotionnel que je suis. Et j’attendais encore mon meilleur ami de la place, LE mec avec qui j’avais passé des heures et des heures et des heures à discuter spiritualité, amour et Dieu autour de la piscine, chaque jour depuis un mois. Ismaël.
Ismaël
Après le départ d’Ali, j’ai laissé passer une dizaine de minutes pour reprendre mes sens (encore), et suis descendu voir si la commande de bouffe était arrivée. Il était 20h. Oui la bouffe est là, je ramasse, et décide de passer au bar de l’hôtel pour saluer les filles une dernière fois. Je prends deux minutes avec elles, et le prince apparaît.
Toujours au bon moment. Avec Isma c’était ça, dès qu’on voulait se voir, on se trouvait dans des endroits improbables et en tout temps, pour un bonheur partagé.
Je ne l’avais encore jamais vu si chic, habillé en habit traditionnel, en beau boubou. Il était magnifique. On se salue rapidement, mais pas vraiment, il fait du charme aux filles comme toujours, on rit un peu, et on se dirige vers ma chambre. Je me sens comme dans un tunnel, incapable de regarder quiconque, focus en avant, m’efforçant juste de me contenir jusqu’à ma chambre.
On y est entré, et là je ne sais plus. J’ai versé des larmes, mais en même temps, Isma m’a donné beaucoup de force, de courage, comme toujours. En fait on a passé là le plus beau moment jusqu’à date. Très proches, il me dit son jumeau et souvent je le dirais bien, nous sommes magnifiquement complémentaires.
On s’est serrés pour ne plus se lâcher. C’est vraiment intense comme moment, nous sommes tous deux bouleversés mais solides. En fait je n’ai jamais vécu d’expérience du genre avec un ami. «Tu sais Chris, Isma il ne voulait pas venir hein!? Il a trop mal en lui de savoir que tu ne seras plus avec lui…» Sans avoir de relation d’amants, nos âmes sont connectées intimement.
« On est ensemble Chris, tu es dans moi, je suis dans toi, on se lâche pas » Putain que ça vient me chercher.
J’ai trouvé un ami qui s’est avéré un guide fantastique sur le thème religieux et son application dans la vie. Un ami qui possède l’art de faire sentir la parole de Dieu au cœur de la conversation, quelqu’un de très sensible, et connaissant une bonne base conceptuelle «africaine», gorgée de mystère et d’Islam. J’ai été attiré à lui par sa simplicité naturelle, mais en plus il était LA bonne personne pour m’instruire sur la vie sénégalaise.
Même au dernier soir de notre rencontre, nous étions intarissables. Nous aurions pu parler toute la nuit, assis là sur le lit, nous tenants par les épaules, par les yeux. «Tu sais Chris, j’ai rien à te donner, mais je veux t’offrir ça» Et il me donne le bracelet qu’il porte toujours au poignet. «Ce bracelet Chris attire le mal que les gens diraient sur toi. Si les gens parlent autour de toi, au lieu de t’affecter, les mauvais mots iront sur le bracelet. Quand ça ne va pas bien il devient tout noir, et quand ça ira mieux, il redeviendra blanc. Ça va te protéger Chris».
Je déguste chaque secondes. Nous rions, et vraiment, on se donne de la force mutuellement. Isma me rassure, me fait du bien, me donne confiance en Dieu, en la vie, en l’avenir. Lorsque vient le temps des adieux, je lui explique que je ne pourrai le raccompagner, on se dit salut ici, dans la chambre, comme des grands. On se sert une dernière fois, je l’embrasse dans le cou, lui plonge sa tête dans mon épaule, il sort en me laissant à mes bagages. Mes yeux pleurent, mais mon cœur est léger, en paix. J’ai dit salut comme il se doit à toutes mes rencontres de voyage.
Je suis maintenant prêt à quitter cet endroit qui aura été pour moi bien plus qu’un simple hôtel.
Je ferme définitivement mes valises, et m’apprête à descendre dans le hall pour joindre mes compagnons de travail. L’autobus qui nous emmène vers l’aéroport arrive à 23h. Il est 22h15. La nuit est déjà avancée. Il me reste une personne à saluer : Mamadou, mon chauffeur colleux… Nous nous sommes un peu évité aujourd’hui, je voulais pouvoir lui réserver du temps à lui.
Mamadou:
J’effectue un premier voyage de bagage dans le hall. J’ai le cœur bouleversé, mais en paix, vraiment. Je me sens beaucoup plus solide, et prêt à quitter en bon état cette chambre. Isma m’a fait du bien. Alhamdoulila! Merci Seigneur!
Je porte mon immense sac à dos, ainsi que ma valise-trop-pleine-qui-a-encore-des-taches-de-sang-dessus (vous vous souvenez, quand je me suis coupé le doigt en quittant Ottawa). Par chance je suis seul dans l’ascenceur-qui-ne-prend-que-4-personnes-ou-MAX-300-KG. Déjà moi et tout ça, c’est pas mal. L’effort physique a de bon qu’il force mon esprit à se concentrer sur mon véhicule de déplacement, soit mon corps. Toute ma conscience et mon âme a été largement sollicitée au cours de la journée, je dois maintenant redescendre dans mon corps pour achever ma mission. Diantre ! C’est une journée infinie…
Je profite donc des quatre étages de descente en ascenseur jusqu’au hall pour me connecter à l’Univers, et reprendre de l’énergie par la conscience de toute cette expérience vécue avec intensité! Wow! Osti ce que c’est intense, comme je dirais, mais pour mes lecteurs fragiles, disons plutôt «Sacrebleu que cela me bouleverse!»!
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent.
Devant moi, le hall d’entrée de l’hôtel. Deux lignes de bagages occupent un très large espace du hall, je suis le dernier arrivé. Plusieurs instructeurs discutent, un ou deux ont l’air totalement abattus. Avec un sourire factice et forcé je salue le groupe, dépose mes bagages. Mon patron immédiat me fixe très intensément, sans me quitter des yeux, comme s’il voulait me faire sentir mal, ou coupable, ou me dire quelque chose. «Hey Raven! How are you doing?» Il continue de me fixer sans répondre. Je ne me sens pas très bien tout d’un coup, me demandant s’il ne va pas me piquer à nouveau une crisette d’alcoolique comme hier soir « Not that bad I hope» que je lui lance. « I just hate the plane, every flight is a nightmare». Ha oui ! J’avais oublié ! Pour un gars de 6’2’’, 260 Lb, TOUS les sièges d’avion sont trop petits. Sauf qu’il n’y avait pas que cela. Il faisait la gueule, mais j’ai décidé de ne pas me laisser affecter. Ce n’était pas le moment.
Je m’informe où est mon ami Mamadou. Dehors qu’on me dit. Good. En fait non il n’est pas là. Je remonte à ma chambre pour ramasser mon dernier sac et fermer la place. Ça va mieux maintenant, vraiment. En commandant l’ascenseur, les portes s’ouvrent sur lui. On se donne rendez-vous en bas dans cinq minutes. Good pour de vrai cette fois.
Je le retrouve sur le banc en face de l’hôtel. C’est bon ! que je me dis. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, ça va être ok.
Mais non, ce ne fut pas ok.
Les larmes se sont remises à couler, sauf que je me sentais plus fort. En fait je décide de ne pas penser aux larmes, mais plutôt de me tourner entièrement vers cet ami. Nous sommes assis collé. Je ressens beaucoup d’affection de Mamadou, comme je l’ai souvent mentionné. Il est le plus affectueux et démonstratif des chauffeurs. 26 ans, massif, belle gueule de vedette, porte toujours des lunettes à la Hollywood et des montres et des bracelets. Il est unique dans son style. Et il fait de gros efforts pour parler en français. Gentil, serviable et rieur.
«Je t’aime toi» que je lui dis «Ouais! Moi aussi je t’aime toi» me répond t-il avec un coup de tête comme un chat. «Ça me brûle l’intérieur Chris, je sais pas comment, mes poumons veulent sortir de moi, j’ai mal au ventre» continue-t-il avec un geste de libération vers le ciel.
« Tu sais j’ai perdu un ami à la guerre en Casamance (région du sud) et ça me brûlait comme ça. J’ai mal. » Des larmes coulent de ses joues. « En tout cas, j’ai jamais rencontré un blanc comme toi – tu es un cœur pur toi et je veux pas te perdre…» me dit-il en me fixant de ses yeux noirs et intenses en ce moment.
Incroyable de voir l’émotion de ces hommes qui ne savent l’exprimer. Les sénégalais n’expriment pas leur états d’être comme nous. J’aimerais libérer mon ami de cette pression, mais je trouve fascinant de le voir chercher les mots pour dire comment il se sent, même si ça brûle.
Nous n’avons pas beaucoup parlé, mais plutôt savouré le temps ensemble. Je le tenais par les épaules, on se collait la tête, sans gêne, sans pudeur. La femme instructeur du groupe, Judy qui aimait aussi beaucoup Mamadou est venue nous retrouver. Nous étions assis les trois, collés, pleurant en silence, nous serrant ensembles comme des moineaux. Les autres nous laissant à notre moment intime. Savoureux.
Mamadou-le-colleux a été la dernière personne que j’ai saluée formellement. Le bus est arrivé vers 23h, et il voulait nous accompagner, mais je lui ai demandé de ne pas venir à l’aéroport, trop difficile. Les instructeurs ont embarqués. Personne ne parlait dans le bus, l’ambiance était lourde. Triste. Et je crois que même si les autres ne réagissaient pas aussi fort que moi, tout le monde avait un petit pincement au cœur. Quant à moi j’étais soulagé de sortir de là, j’avais pleuré pendant 10h de temps en ligne, j’étais épuisé, totalement ravagé de l’intérieur, et bouleversé.
À l’Aéroport de Dakar
Arrivée à l’aéroport, le coquin de Mamadou nous a suivi, il est encore là avec un de ses amis d’armée. « je veux pas te laisser aller toi » qu’il me lance avec les yeux dans l’eau. Merde, j’ai pas besoin de ça en plus, je suis déjà assez fragile ! « Moi aussi je t’aime beaucoup Mamadou, mais c’est comme ça, je dois y aller, on se reverra, c’est promis ». On se serre dans nos bras une dernière fois et go.
Nous entrons dans l’aéroport. Nous enregistrons nos bagages de soute et nous enlignons pour le passage des douanes. Méga line up infini, chaos et désorganisation. This is Africa. Nous attendons depuis une quinzaine de minutes dans la file immobile lorsqu’un homme nous approche « Hé les amis canadiens, venez pas ici, nous pouvons vous aider » Tiens ?! Comment sait-il que nous sommes canadiens celui-là? Bah ! En ce moment ce n’est pas trop notre problème principal. Nous voulons surtout ne pas passer trois heures dans ce line-up.
Tout le groupe se consulte rapidement du regard, et d’un commun accord, tout le monde sort de la ligne, très fiers d’être traités dignement, selon «notre rang» social, soit comme travailleurs pour le gouvernement et les Forces Armées du Sénégal quand même !! C’est donc tout joyeux et un peu baveux que nous passons devant au moins 500 personnes qui attendaient dans la ligne immobile. Voilà donc les douze canadiens avec leurs sacs de transport personnels, petits sacs à dos et boîtes de cadeaux qui retrouvent un peu de leur bonne humeur et se rendent hardiment au tout devant de la ligne en se disant qu’ils viennent de se sauver une loooongue attente. Cela était sans compter sur le facteur «THIS IS AFRICA MY FRIEND!»
Je suis le dernier du groupe et ferme la marche. Je suis plus lent car je ne veux pas partir, je voudrais m’attarder ici éternellement. Autour de moi il y a des gens de toutes les couleurs. Des passagers français, italiens, russes, chinois, coréens, et africains bien entendu. Et tous les employés de l’aéroport ont l’air exténués, la plupart n’ont pas l’air heureux, très peu sourient. C’est le chaos. Je rejoins mon groupe qui est déjà en discussion en avant. Ils sont tous arrêtés là où l’on devrait passer directement au contrôle des passeports, qui n’est qu’à 4 mètres derrière le ruban. Deux hommes en contrôlent l’accès. J’entends mon grand patron qui parle très fort. Il crie presque… mais qu’est-ce qui se passe ? J’entends maintenant deux, trois voix qui parlent très fort, je m’approche et en cet instant, le patron en question passe devant moi en maugréant et retourne d’où l’on arrive d’un pas furieux, suivi par tout le groupe. Non mais ?? Qu’est-ce qui vient de se passer ?? Nous étions sensé passer devant tout le monde ?
«Pardon Major, que se passe-t-il?» que je lui demande en le rattrapant au pas de course. « Ces espèces de salauds veulent un pot de vin pour nous laisser passer !! ILS VEULENT 10 000 FRANCS PAR PERSONNE !! »
QUOI ? COMMENT ? COMBIEN ??
« Je refuse qu’on paie ça, on retourne dans la file »
Ben merde alors ! C’est l’équivalent de 20$ ça ! Par personne ! Ça leur faisait un pot de vin de 12 X 10 000 = 120 000 F = +- 240$ CAN. Pour vous mettre en perspective, un salaire moyen est de 100 000 par mois, un gros salaire 300 000. Là ils voulaient ça en 5 minutes. Wow ! Bande de crosseurs ! Tout le monde est en beau fusil, vraiment, vraiment fâchés d’avoir perdu 10 minutes sur ça et de nous faire traiter de la sorte, en plus du fait de nous faire perdre nos places dans la file. Tout le monde est fatigué, moins patient.
Étonnement, cela ne m’affecte pas du tout. En fait, j’en prends mon parti, j’aime ça les défis (souvenez-vous, mon embarquement du premier jour…). Je passe quelques minutes dans la file à nouveau avec les collègues, mais n’accepte pas la situation. Je me dis que cela ne peut juste pas être aussi absurde et rester ainsi. « Major, je vais aller faire un tour » «Inutile de retourner voir ces gens-là sergent! » « Pas de problème, je vais juste aller voir ce que je peux faire… » et je sors de la ligne à nouveau sans lui donner vraiment la chance de briser mon élan.
Cela me fait du bien, un truc concret sur lequel me concentrer. J’ai besoin de me changer un peu les idées justement, j’ai besoin d’une mission de soldat, ou je peux être efficace et résoudre un problème sans émotions, voici ma chance. C’est qu’ils ne sont pas habitués à résoudre des problèmes ces officiers ! Ce sont les Sergents qui règlent les petits détails d’habitude ! Et ce sont les détails qui font le succès des missions. Quant à moi, après avoir pleuré toute la journée, j’ai besoin de confrontation, je suis ultra à vif, prêt à tirer sur n’importe qui. Je revêts mon armure émotionnelle (mais où était-elle cette conne aujourd’hui??) et me lance à nouveau dans le chaos.
Je marche au travers des centaines sinon des milliers de passagers qui errent dans l’aérogare. Je regarde les yeux, la peur, le soulagement. Je lis les visages, m’imprègne de l’atmosphère, me détend, je fais UN avec mon environnement… Je deviens Zen et respire profondément. Haaaaaaaa enfin ! Je ressens une force qui monte en moi, une confiance. Je souris. Je Suis. Qu’est-ce que ça fait du bien !
Je me déplace doucement, naviguant au pif, suivant mon instinct. Et je le vois. Il est grand, baraqué, porte un veston-de-chef-de-sécurité et tient un radio dans sa main. C’est visiblement un mec de sécurité, probablement un superviseur. Je m’approche et le regarde droit dans les yeux avec un beau sourire « Asalam Aleikum » « Aleikum Salam » « Comment allez-vous ? Nangadef ? » J’utilise la petite formule de salutation d’usage ici, ça fait sourire et cela détend toujours l’atmosphère.
« Haaaa mais c’est que vous êtes Sénégalais vous !? » me lance le baraqué en riant. Excellent, il est ouvert !
« Je me présente, mon nom est Christophe et je travaille pour le gouvernement du Sénégal » « Haaaa mais c’est très impressionnant ça ! Que faites-vous exactement ? » « Je travaille comme contractant pour les Forces Armées du Sénégal et j’aimerais vous entretenir d’une petite situation… » « Mais bien sûr, dites-moi de quoi s’agit-il? » Gooood, j’étais presque certain que je l’aurais maintenant. Bon, je n’étais pas vraiment un sous-contractant de l’armée sénégalaise, mais il fallait bien savoir se présenter pour influencer un peu non ? Je suis quand même ici justement pour enseigner la liaison civile, la négociation et les relations humaines après tout. C’est ce que nous venions d’enseigner durant un mois ! Alors pourquoi ne pas utiliser mes techniques d’influence ?
« Je suis avec quelques collègues de travail là-bas, dis-je en pointant le bout de la file, et nous sommes tous des agents canadiens au service du gouvernement sénégalais, en mission officielle avec nos passeports diplomatiques » Cela mettait du poids dans mon argumentaire.
« Mais malheureusement, il semblerait que certains employés de l’aéroport ne comprennent pas l’importance de notre stature ici…» Mouais, j’en mettais pas mal, mais je m’amusais surtout.
« L’un de vos employés est venu nous chercher derrière la file pour nous faire passer devant, et une fois rendu là, il a exigé un pot de vin. Nous sommes des agents du gouvernement, nous n’avons pas à payer quoi que ce soit, cela nous insulte beaucoup… et nous sommes très déçus de votre réputation du pays de l’accueil en terre d’Afrique » Ouf ! C’était un coup bas sous la ceinture ça, je l’attaquais directement dans sa fierté nationale en ébréchant la réputation de son pays ! Je voulais justement l’ébranler, le faire réagir.
« Mais non – mais non !! » Me répond-il un peu embarrassé. « Ils ne vous ont pas demandé un pot de vin, mais simplement un petit cadeau d’ami vous savez? » Ah ben Tab…!! L’Osti de pourri. Il ne valait pas mieux que les autres, et si ça se trouve, il s’en mettait plein les poches lui aussi ! « Si moi je vous aide, est-ce que vous allez me donner un cadeau ?» NON MAIS JE RÊVE TU ??
Je change de ton immédiatement, pis fuck-off la négociation! On enseigne aussi que quand il le faut, il faut savoir se montrer ferme et prendre des risques… Mon accent régional ressort sous l’excitation « Écoutez-moi bien vous-là ! Je viens de vous dire que nous refusons de payer pour quoi que ce soit, NOUS SOMMES DES AGENTS DU GOURVERNEMENT !! C’EST HORS DE QUESTION DE PAYER ET VOUS ALLEZ NOUS FAIRE PASSER DERRIÈRE VOS LIGNES SANS UN SOUS!!»
Le mec reste bête, très mal à l’aise.
« Bon, où sont-ils vos collègues ? » « Je vous y amène, mais je vous le dis-là, que ce soit très clair, nous ne payerons pas ». Le mec se renfrogne, il se ferme et se redresse à mes côtés. Je suis moi-même très ferme, et me sens fort et puissant, mais ce n’est rien à côté de ce black de 250 lb qui fait une bonne tête de plus que moi, large comme un quart-arrière de football. Il me regarde intensément, je soutiens son regard. « Est-ce que je peux compter sur vous ? Montrez-moi que vous êtes un gentleman »
Il me fait signe du bras « Montrez-moi vos amis et je vais voir ce que je peux faire » « Gratuit hein ? » « Ouais ouais » et il continue en maugréant en wolof. Il devait me traiter de sale pute de bitch et de toutes sortes de noms pas très sexy, mais je m’en foutais. Je le conduis au groupe d’instructeurs qui n’avait pas avancé de vingt pieds.
« Ce sont eux ? » me demande-t-il d’un ton sec et autoritaire. – En effet. « Entrez dans la ligne et attendez-moi, je vais voir ce que je peux faire » «ok, je compte sur vous». Le Major, mon grand patron, de même que tous les autres me regardent d’un air interrogateur.
J’explique l’échange que je viens d’avoir, et l’anecdote du «petit cadeau» en riant. Moi ça me fait rire en tout cas. Mon major est exaspéré, et les autres découragés. C’est quand même dommage. On venait de passer un super beau mois sans anicroches, et là, au dernier jour, à la dernière heure, on voyait les vraies couleurs de l’Afrique. Mais pouvait-on leur en vouloir ? Ils étaient simplement comme tous les humains, et profitaient salement de leurs positions d’autorité et de la faiblesse des gens pour leur extorquer leurs derniers centimes avant que ces derniers ne quittent le pays.
Imaginons un peu, s’il passe 5000 passagers par jour à l’aéroport, admettons qu’ils n’attrapaient que 1% de cela, c’était quand même 50 personnes, à 10 000 francs chaque, cela faisait 500 000 francs, trois mois de salaire en un jour. Pas mal. Même pour nous ce serait pas mal, imaginez faire plus de 5000$ PAR JOUR. Corruption vous dites ? Et cela, ce n’est que de petits douaniers dans un aéroport. Pensez aux ministres sénégalais qui deviennent millionnaires ou milliardaires en un an à peine. Inacceptable. Mais c’est comme ça ici. Fais avec ou dégage.
Après une dizaine de minutes, nous avons avancé de cinq pieds peut-être… et je vois mon grand baraqué réapparaître. Je ne croyais pas vraiment qu’il reviendrait. Tout le monde est suspicieux, personne ne lui fait confiance.
« VOUS !» dit-il d’un ton très autoritaire en nous pointant avec l’antenne de son walkie-talkie alors qu’il est encore à bonne distance « Vous ! Sortez de la ligne et mettez-vous en rang là ! » My god, il se prend au sérieux le monsieur ! Il voulait absolument que TOUT le monde voit que c’est lui le boss, surtout les passagers autour. Moi je sors de la file sans hésitation, « vous m’avez arrangé ça? » il ne répond pas « Mettez-vous en rang ici » il continue de pointer une ligne imaginaire au sol. Je regarde derrière moi, seuls sept instructeurs sur les douze acceptent de suivre. « Ce n’est pas vrai que je retourne dans cette merde avec ces trou-de-culs – je reste ici et j’attends » lance Raven en anglais, de sorte que le sénégalais ne comprends pas. Le groupe des 1000 livres décide de rester là. Ok, c’est votre choix. Nous on y va.
« Suivez-moi » lance le molosse en commençant à marcher. Il n’est vraiment pas content le monsieur, car il vient de perdre la face devant nous, et peut-être même devant ses collègues. Il essaie de garder une dignité de merde en se donnant l’air important, mais pour nous c’est raté. Sauf que comme prévu, il nous conduit directement devant toute la ligne d’attente, à trois mètres de là où nous étions lors de la première tentative, il pointe un ruban gardé par une femme militaire armé d’une mitraillette, elle lève le ruban et nous fait passer sans un mot. Yessss ! J’ai réussi ma mission ! Je suis pas mal fier de moi. Ce n’était rien en fait, mais c’est tout en même temps. Les autres instructeurs aussi sont contents, ils sourient, je suis content.
Nous présentons nos passeports, «Boarding Pass Please» passons la fouille comme dans tous les aéroports et nous dirigeons vers la zone d’attente, les terminaux d’embarquement. Enfin, on peut s’asseoir, relaxer un peu et manger avant l’avion. Il est minuit trente passé.
This is Africa.
Il est 2h de la nuit, notre embarquement commence et les retardataires ne sont toujours pas là. Ils sont toujours dans la ligne, de l’autre côté des douanes. Au deuxième appel, toujours pas de nouvelles de nos collègues. Ceux qui étaient présents montent à bord du premier bus nous conduisant aux avions à travers le tarmac. On monte dans l’avion qui va nous mener vers le continent américain, on prend place… Et je suis assis depuis au moins 5 minutes lorsque je vois Raven qui apparaît tout rouge dans l’embrasure d’une porte. Il ne sourit pas. Il a l’air exténué. Mauvais moment pour parler. Mais bon, au moins ils sont là. Dommage pour eux. Nous on a pu relaxer une bonne heure avant le stress de l’embarquement, eux avaient attendu debout tout ce temps, vite vite vite go go go sur la finale. Hep ! C’est comme ça ! Quant à moi, je n’en ai plus rien à foutre. Je me prépare pour le très long vol de nuit qui décollera dans quelques minutes. Il est 2h15.
La longue nuit
Normalement, le soleil se lève à 7h sur Dakar. À cette heure, je suis toujours dans l’avion qui nous ramène chez nous, et à 9h50 (heure de Dakar), nous volons toujours dans la nuit noire. Je vois les étoiles. À 10h02, je vois enfin les premières lueurs du Soleil qui se pointent à l’horizon dans mon hublot de droite, à l’est. Je suis très confus, et ne sais plus vraiment qu’elle heure réelle il est pour moi. Avant que le mouvement de la terre ne nous rattrape pour nous baigner de lumière, nous sommes restés plongés dans une nuit noire de plus de 14h (l’équivalent de 20h à 10h – h de Dakar). Le fait de nous diriger vers l’ouest nous éloignait sans cesse de la ligne d’apparition du soleil, mais même en volant à 960km/h, l’avion n’a pu distancer la vitesse de rotation de la terre. Nous rattrapons 5h de décalage horaire lors de notre retour en Amérique. C’était la longue nuit. Les heures s’étiraient à l’infinie.
En atterrissant à 7h du matin à Washington H Locale, il était midi pour nous, heure de Dakar. Un vol de dix heures. C’est long. Au moins de nuit, il y a suspension du temps. Comme on ne se réfère pas à une luminosité pour évaluer l’avancement du temps de la journée, cela paraît moins long. La nuit, le temps n’est pas le même. Et tant qu’à distordre la notion du temps et être coincé assis pendant 10 heures, plus longtemps qu’une journée de travail, autant ne pas t’en rendre compte.
Bienvenue en Amérique
Encore une fois, nous passons par l’aéroport de Washington, mais cette fois-ci nous n’avons que deux heures de transit au lieu de dix heures comme lors de l’aller. J’en profite pour me reposer, et écrire au salon des militaires, comme la première fois.
Un petit avion régional nous conduit à Ottawa, d’où nous attend un bus qui nous conduit à Kingston. C’est infini, genre de voyage qui dure 27 heures, épuisant. Assis dans le bus, je souris, mais ne pense qu’à mes amis, qu’au soleil de Dakar. Les larmes coulent sur mes joues, en silence. Je perds mon regard dans les champs enneigés, il fait froid, gris, morne. Journée triste, rien de joyeux pour nous accueillir. Je n’ai pas envie de parler.
Nous arrivons à Kingston, tous les autres ont une femme ou quelqu’un qui vient les chercher. Pas moi, je suis seul. Judy m’invite à souper et à coucher chez elle. Oui, cela me va, je n’ai pas du tout envie de prendre la route pour aller… pour aller où en fait ? Pas chez moi en tout cas ! Je suis désorienté, je me sens mal, je ne veux pas me retrouver seul, pas tout de suite. J’ai la tête qui tourne.
Je soupe chez Judy, très belle et douce transition de retour à la vie. Une de ses amies est avec nous, cela nous fait du bien, on boit du vin, on rit, on se change les idées. Ça me fais du bien. On ne se couche pas trop tard, complètement en décalage.
Au lever, gros déjeuner canadien avec BACON !! Ça, ça fait du bien au moral ! Je rembarque mes trucs, et me décolle vers midi pour Montréal, je me sens mieux.
Retour à la vie
De retour au Québec, je ne me suis même pas rendu à mon appartement, totalement incapable de replonger dans ma vie. Je me suis enfermé dans mon chalet pendant sept jours, j’ai pleuré pendant deux ou trois jours, et j’ai écrit j’ai écrit j’ai écrit pour me libérer. Puis j’ai repris le boulot deux semaines, cela n’allait pas du tout. J’étais absolument incapable de reprendre ma vie ici, mon cœur et mon âme étant restés accrochés là-bas.
J’ai donc fait la seule chose qui me semblait naturelle pour me recomposer : je suis reparti au Sénégal pour une semaine, afin de régler mes choses, et pouvoir reprendre ma vie en main. Il me fallait récupérer ce que j’y avais laissé volontairement ou non…
CARNET DE VOYAGE D’UN CANADIEN AU SÉNÉGAL
DU 2 FEV AU 2 MARS 2013
SEN1-13: CONCLUSION
Et Voilà ! C’est terminé.
J’espère que vous avez eu du plaisir à voyager en terre Sénégalaise en ma compagnie, comme j’ai eu du plaisir à composer et à partager cet univers pour votre imaginaire. Il s’agissait pour moi de ma première expérience en Afrique, et sans m’y attendre, comme vous l’aurez constaté, j’ai été happé de plein fouet par l’extraordinaire générosité et la culture sociale des gens rencontrés. Ils m’ont beaucoup touché à travers leur réalité si différente de la nôtre.
À travers mes yeux à moi et leur couleur teintée de mon vécu, à travers ces quelques souvenirs rapportés, je souhaite bien humblement avoir pu vous transmettre un peu du secret qui est la source de cette magie qui nous entoure, et qui nous permet de percevoir et apprécier les moments offerts par La Vie™.
Le secret de la Magie et de l’Émerveillement est de prendre un peu recul, de se regarder comme si ce n’était pas soi. La mise en perspective change tout. De même, avec le recul et en revisitant mes propres souvenirs je constate la chance que j’ai d’être envoyé dans le monde avec la liberté d’observer, de comparer, de vivre les autres cultures. Dans le présent voyage, il me suffisait de regarder par-dessus le mur de l’hôtel pour sentir la différence… à tous les jours je voulais mettre de côté mon vécu et vivre la différence pour bien sentir et ne jamais oublier la chance incroyable que j’ai, que nous avons-nous ici, chez nous. À TOUS les jours je me souviens et me souviendrai. J’en remercie infiniment l’Univers (et Allah tiens ! Puisqu’on y est?).
Il ne faut rien prendre pour acquis, toujours regarder la vie avec un œil nouveau. En essayant humblement de ne jamais oublier d’où l’on vient, et parfois même en n’oubliant pas de se dire « Ça pourrait peut-être être mieux, mais je pourrais aussi ne rien avoir de cela…» je crois que ça aide à remettre en perspective.
Personnellement je me fais donc un devoir de vivre à fond l’expérience, quelle qu’elle soit quand elle passe, et d’en tirer un maximum d’enseignement et de bénéfices.
C’est loin dans ma tête, mais j’ai lu un jour qu’avant d’être personnelles, les expériences vécues et leçons apprises à travers elles, sont d’abord et avant tout profondément humaines, teintées d’émotions, et Universelles.
«Plus c’est Personnel, plus c’est Universel…»
En conséquence, s’il s’agit bien de «Leçons Universelles», et gratuites en plus, nous serions bien fou de nous en passer! Non ?
Je me considère très chanceux d’avoir été sélectionné comme membre de l’équipe d’instructeurs qui fut déployé pour offrir de l’instruction en relations humanitaires internationales auprès d’une quinzaine de pays africains. Mais je n’y ai pas que fait mon travail. J’en ai surtout tiré un éclairage nouveau sur les gens eux-mêmes, sur la spiritualité, sur Dieu et Allah, ces deux potes qui ne font qu’un, ainsi que sur des mœurs religieuses fort différentes. Ce nouvel environnement a fait surgir en moi des forces nouvelles non soupçonnées, provoqué des questionnements et généré une nouvelle passion reliée à l’Intervention Humanitaire.
Je suis donc retourné deux fois au Sénégal en 2013, et ai mis sur pied une fondation humanitaire qui contribue aux efforts d’apprentissage et de scolarisation des zones non électrifiées.
Mais cela aussi, c’est une toute autre histoire.
Que l’Univers vous guide et vous éclaire.
Votre ami Souleymane.
CARNET DE VOYAGE D’UN CANADIEN AU SÉNÉGAL
DU 2 FEV AU 2 MARS 2013
FIN
V-1.26
Révision du 3 juin 14 – Nettoyage et Mise en Page du 4 jan 2023 pour édition
Times New Roman, caract 16, interligne 1.5, paragraphes justifiés.
Montréal, Québec, Canada.
[1] Le Prophète Soulayman (a) était le plus jeune fils du Prophète Dawoud (a) qu’il succéda au pouvoir. Allah lui accorda le plus grand jamais dirigé par un roi. Il avait le contrôle du vent et pouvait l’utiliser pour conduire son trône dans les airs. Les hommes comme les Djins lui étaient dévoués et il pouvait aussi donner des ordres aux oiseaux en leur parlant dans leur langue. En raison des bénédictions, le royaume du Prophète Soulayman (a) était puissant et bien des pays étaient sous son contrôle. Lorsque l’armée du Prophète Soulayman (a) se mettait en marche, elle inspirait la terreur.
La religion Chrétienne croit au prophète Souleymane, mais en traduction, il s’agit de SALOMON, comme les proverbes de Salomon
[2] Ce qui en tient lieu du moins – mais surtout, n’imaginez rien, absolument rien de ce que vous associez à une cuisine qui puisse décrire ces cuisines sénégalaises
[3] Encore une fois, n’imaginez pas trop fort, mais imaginez surtout une pièce vide, avec un trou, pas d’eau courante, simplement un pot de margarine avec de l’eau qu’on remplit au point d’eau. Oubliez tout de nos concepts. Et le papier aussi… oubliez le papier. Et faites avec.