JOUR 04 – Jeudi le 26 Nov 2015
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Titre : Entrées de scène
Je m’ouvre les yeux en sursaut.
Tiens !?
Plafond inconnu, lumière du mauvais côté de la chambre… Je ne suis pas chez moi. Mais oui, peut-être, je ne suis juste pas dans ma chambre à Kingston.
Et ça frappe en moins de 1/8 de secondes.
Le train de la mémoire m’écrase et me rappelle avec douleur que je suis en train de vivre les pires moments de ma vie. Je crois ne m’être jamais réveillé aux côtés de Junior sans que l’on n’ait fait l’amour. Nous adorions tous deux le matin et sa fraîcheur… Je revois son si doux sourire et ses yeux bridés quand on se voyait pour la première fois le matin….
«Hey my love»
«Hola bubu…»
Quand on souriait des yeux, il appelait ça «Smeysing / smizing», union des mots smile et eyes transformé en verbe j’imagine, à la Junior. Esti que j’aime ça quand il me sort des mots de nulle part comme ça…
Je me roule en boule en enfouit mon visage dans l’oreiller en pleurant et pleurant. J’ai mal à la tête, mal au cerveau à force de pleurer. Le poids du chagrin m’écrase, et quoi que je vienne de m’éveiller à peine, je suis épuisé. C’est comme si les éclairs de douleurs ne cessaient pourfendre leur chemin au travers de toute ma chair en permanence. Et encore.
La douleur physique ne saurait engourdir cette meurtrissure si profonde dans l’Âme que j’ai l’impression d’assister à la fuite de ma propre essence. Je me réfugie dans le souvenir et l’impression mémorielle de Junior en moi.
Toute notre vie, nous avons eu une connexion spirituelle extrêmement forte.
1000 fois j’ai pensé à lui et lui à moi, et nous nous connections dans l’âme à distance. Il m’appelait pour voir de quoi je voulais parler ! «Yeah Chris, i Heard you, is everything ok ?»
Et je RESSENS en moi en TOUT TEMPS cette forte conviction qu’il est là, juste à côté et cherche ma présence en ne comprenant pas pourquoi tout le monde pleur autour de lui.
Mon amour… J’ai horreur de t’annoncer cela… Mais tu es mort Junior! On t’as donné une saloperie et tu es mort mon amour…
My God…
Je réussi finalement à me traîner en bas du lit. Je pleure sans cesse. Des larmes coulent de mes joues alors que je redécouvre encore une fois, un autre environnement qui ne sera plus jamais baigné de la lumière irradiante de mon homme.
Depuis dix ans, j’ai vécu des milliers de nuits, de moments magiques, de conversations et d’amour ici dans mon appartement, qui plus jamais ne résonnera des rire tonitruant que seul Jun avait… ni de nos cris de jouissance !
Je n’ai pas faim, mais me force à ingérer un petit truc. J’ai l’impression de vivre un jour infini depuis l’éternité. J’ai dû être traversé par plus de flot énergétique en l’espace de trois jours que depuis le début de ma vie! Je suis épuisé.
Sans trop tarder je vais joindre Paola car je suis inquiet pour elle. Elle est très silencieuse depuis notre arrivée ici.
Je lui ramasse un café sur le chemin, et à mon entrée chez Junior, elle est au téléphone et parle en espagnol. Probablement à quelqu’un de la famille au Guatemala.
Quant à moi, je sors mon ordinateur portable et commence à m’installer sur la table de cuisine, car j’aurai encore beaucoup de rédaction à faire aujourd’hui.
Paola raccroche. Elle pleure.
- Maman ne va pas bien.
- J’imagine…
- Elle est alitée en ce moment, et n’est plus capable de parler ou presque. Ce sont ses sœurs qui soutiennent en ce moment. Ils vont commencer la période de deuil de neuf jours. Ce sera long Chris…
- Comment ça ? Qu’allez-vous faire ?
- Au Guatemala nous respectons une période de neuf jours de deuil imposé pendant lesquels la famille va préparer les funérailles.
- Avez-vous décider comment vous disposerez de son corps ?
- On aimerait le ramener au Guatemala pour l’y enterrer.
- Vous voulez emmener Jun au Guatemala ?
- Oui c’est ce que ma mère a demandé.
- Ok, mais as-tu une idée de ce que cela représente ?
- Pas vraiment…
Je comprenais son besoin de rassemblement de la famille et du retour de Junior en terre natale, mais envoyer un cercueil là-bas coûterait au bas-mots 6000 dollars juste pour le cercueil. Et il va de soi que ni eux ni moi n’avions les moyens de couvrir ce frais, et il m’était hors de question d’engager des dettes pour ce, car cela ne relevait pas de mon choix ni ma décision ultimement.
Cependant, il pouvait y avoir une solution…
Au cours des dernières années, nous avions vu l’apparition d’un nouveau mode de financement populaire dit «socio-financement», ou encore «crowd-founding» qui consistait à demander la participation financière du public, à partir d’un site internet consacré à cet effet, avec système de dépôt et transferts d’argent sécurisé. Un de mes amis m’en avait glissé un mot dès les premières heures, et sans imaginer que nous en aurions besoin sur le coup, l’idée commençait à prendre du sens dans la situation actuelle. Il faudrait que nous en discutions.
Il est environ l’heure du midi lorsque je vois arriver mon meilleur ami Christian. Dieu merci ! S’il y a bien une personne que je désire plus que jamais à mes côtés aujourd’hui, c’est Christian.
Vous savez, il y a de ces individus avec qui l’on décide parfois de traverser la vie car ils nous font du bien, nous sécurisent ou nous font sentir meilleur, et pour moi Christian est un peu tout ça. Nous nous sommes connus il y plus de quinze ans, avons dansé, jasé, habité ensemble, nous nous sommes engueulé, détesté, pardonné et avons vécu de nombreuses épreuves par la suite qui ont renforcis notre amitié jusqu’à devenir fraternelle. Il est mon complément d’objet-parfait en termes de créativité, réflexion et organisation.
En fait, nous sommes si complémentaires que je l’appelle «ma contre-hémisphère» car nous sommes tous deux «Cerveau Gauche / Analytique» ET «Cerveau Droit / Créatif», et travaillons en mode «bicéphale», c’est-à-dire à deux têtes. La création, l’analyse et l’organisation sautent en synergie de l’un à l’autre toujours en complément de la pensée de l’autre en palliant aux lacunes, ce qui nous permet d’atteindre la résultante absolue de l’équation 1+1=3 !
Depuis près de dix ans, nous organisons des projets majeurs et soirées événementielles (de plus de 3000 personnes) et avons développé une mécanique de fonctionnement très efficace. Je ne sais pas encore, mais je sais que Christian saura m’aider à prendre les bonnes décisions, hors de l’émotion.
Et plus que cela même…
Je dirais que juste de le voir, et de l’avoir à mes côtés, me fais sentir moins lourd, moins seul surtout. C’est étrange combien si la présence des gens autour de soi semble importante, je réalise que la présence de gens qui comptes est en fait une sorte d’attache à la vie. Car par eux, c’est toute une profondeur des relations qui s’expose et laisse briller sa réelle teneur en or parmi les centaines de personnes qui interviennent d’une manière ou d’une autre pour une minute, pour un formulaire ou pour une idée et qui viennent parfois obscurcir l’horizon par de sombres oraisons.
Réflexion : si la vie nous offre tous les jours des chances de rencontres et d’interactions avec des gens rencontrés, ce n’est pas tous les jours que nous avons la chance de vraiment démontrer la teneur des liens qui nous unit. En effet, s’il est bien aisé de toujours se montrer courtois et poli lorsque les choses vont bien, c’est dans les moments difficiles que l’on rencontre la vraie nature des gens.
Sont-ils réellement attentionné à ce qui sera le mieux pour vous ou la situation, de manière désintéressée, ou bien sont-ils motivés par leur propre douleur souvent inconsciente ?
Je ne puis parler pour les autres, mais en ce qui me concerne, c’est au cours de ces journées qui étaient très noires pour moi, que j’ai découvert en fait la plus belle lumière intérieure qui se logeait au cœur de ces liens d’amitiés profond et sincères que j’avais développé au fil des ans. Et dans cette épreuve, j’allais retrouver plus forts que jamais ces liens, ces raisons qui font que j’avais choisi ces personnes pour leur amitié en cours de vie.
Je rejoins Christian dehors. On fume une cigarette, quelques mots échangés à peine.
Une fois que j’eu introduit Christian à Paola, en lui expliquant qu’il nous aidait déjà depuis la vieille à distance sur la page FB In Memoriam, j’ai senti un grand soulagement quant à la tournure que pourrait prendre la situation dans son ensemble. Étant plongé dans les émotions, j’avais besoin d’un complément rationnel qui verrait le plan d’ensemble, et ainsi appuyé de mon «cerveau-gauche» pour l’occasion, nous nous sommes lancé l’élaboration d’un plan sur un modèle de gestion de projet.
C’est étrange, mais je ressens un bienfaiteur soulagement face à toutes les insécurités à venir par le seul fait de me réfugier dans une approche plus cartésienne et logique de tout ce qui nous aborde.
Avec Christian, nous couchons sur papier toutes les étapes qu’il nous semble logique qui viendront bientôt, ou celles qui se sont déjà imposées avec lesquelles nous devons composer avec plus ou moins d’aisance.
C’est ainsi que nous organisons un calendrier des événements à venir, de même que chacune des étapes à rencontrer d’ici là, et le plus important, la priorisation pour ne rien échapper de ce qui était essentiel à faire. Par exemple, tous les papiers de citoyenneté et immigration qui devaient être trouvés au plus vite, les comptes bancaires, les comptes internet divers, la programmation de divers rassemblements à venir pour la mémoire de Junior, la création et la gestion de diverses vitrines sur FB ou autres plateformes pour informer les gens de ce qui se passerait dans les prochains jours… cela me semblait infini.
La liste de ce que nous devions accomplir avec diligence et discipline ne cessait de s’allonger, alors que nous n’aurions eu envie que de nous laisser aller au moment présent pour expurger la peine…
Mais en même temps…
En même temps, justement. Que faire pour expurger sa peine, sinon que d’attendre et de la vivre ? Et tant qu’à rester proscrit dans un coin en sachant que la réalité va nous rattraper, n’est-il pas mieux de l’embrasser pour éviter le choc ?
Oui, en effet. J’ai besoin d’arrimer mon esprit sur des projets, des objectifs mesurables et qualifiables. La peine n’en est pas moins présente, mais devient plus sourde et en second plan.
Paola quant à elle en avait déjà beaucoup à supporter. En plus de l’immense chagrin de la perte de son frère, elle se trouvait dans la pire des situations au monde, loin de chez elle, avec l’ex copain de son frère qui était dans le décor, sans rien comprendre des causes et raisons qui pouvaient pousser tous ces gens à vouloir s’impliquer dans sa mort. Elle ne connaissait pas grand-chose non plus à nos mœurs ou habitudes de sorties ou de consommation. Ce qui ajoutait énormément de confusion à toute sa vision de la chose.
Elle retient une colère envers ses amis, ceux qui n’étaient pas là, ceux qui auraient dû y être, ceux qui l’avaient entraîné là, même moi, qui représentait en quelques sortes tout ce monde associé à la fête et aux sorties, avec ce que cela implique.
C’est pourquoi il semble naturel que nous les montréalais prenions en charge la portion «organisation et événementiel». Cela la déchargeait elle, et me permettait moi de me consacrer à des causes concrètes et des «missions» diverse avec début et fin. Cela m’aidait à canaliser mes énergies, tout en faisant avancer les choses pour notre groupe.
Alors que nous sommes plongés en pleine recherche pour un salon funéraire, la porte s’ouvre sur la grande sœur de Junior, Gloria, que je n’avais jamais rencontré, accompagnée de son fils Dean, neveu de Junior, 14 ans, beau comme tout, et qui bien sûr possède les traits familiaux de son oncle. Gloria, début cinquantaine était arrivé du Guatemala avec Junior et Paola il y a 24 ans, en 1991, et n’était jamais ressorti de Thunderbay. C’est la première fois qu’elle prenait l’avion depuis ce temps, et s’était fait accompagner de son fils avec raison pour ne pas affronter cela toute seule. Aussi incroyable que cela puisse être, elle ne parlait qu’un anglais rudimentaire, et ne le lisait aussi que très peu, malgré les années passées ici. Au moins elle pouvait communiquer avec sa sœur Paola.
Nous leur laissons du temps entre elles afin de se retrouver en famille.
En cours de discussion, il nous apparaît de plus en plus clairement que l’une de nos priorité sera bel et bien de trouver une maison funéraire pour prendre en charge le corps à la morgue une fois ce dernier libéré des séquestres.
Une maison funéraire… c’est débile de penser que je fais cela pour Junior… alors que je venais de lui acheter des billets pour le party du jour de l’an il y a cinq jours à peine.
Bon, en fait qu’est-ce que cela voulait dire ?
Le corps étant en ce moment aux mains du coroner, la procédure légale exigeait que ce soit un organisme reconnu qui en prenne charge une fois libéré de toute attache légale. Cette maison funéraire était ensuite responsable d’aller chercher le corps, et d’en disposer selon la volonté de la famille.
Et la première volonté, c’était de voir le corps de Junior. La mère étant au Guatemala, il revenait à Paola de faire ce que l’on doit en ces circonstances au nom de la famille au grand complet.
Il fut donc convenu que nous devions voir Jun au plus tôt avant quoi que ce soit, et que Paola aurait une communication SKYPE avec sa mère au Guatemala. C’est ce que nous essaierions.
D’ici là Paola aurait le temps de discuter avec sa mère, et de la convaincre que ce n’était pas raisonnable de transporter Jun en avion jusque-là bas.
La décision fut prise de l’incinérer, après que nous l’aurions vu.
Nous devions en conséquence trouver une maison qui en prendrait charge au plus vite, et qui était disposée à nous accommoder au mieux en fonction des circonstances. Ce n’était déjà pas facile d’avoir à expliquer les circonstances à chaque fois que nous parlions à une nouvelle personne, nous voulions un service rapide et discret.
Au plus tôt, toutes celles contactées ne pouvaient nous recevoir que la semaine prochaine, mais cela ne nous convenait pas du tout.
Enfin, nous trouvons la maison «T. Sansregret» située toute proche de ma maison, dans mon quartier. Idéal pour se rendre, et avec un nom comme ça, on ne pouvait pas se tromper me disais-je.
Et pourtant…
En fin d’avant-midi, nous prenons RV pour une première rencontre à 1400.
Christian repars chez lui pour travailler sur d’autres choses.
Lors de notre arrivée, tout est irréel.
Je ne suis accompagné que de Paola. Gloria et Dean sont restés chez Jun, situé à une petite dizaine de minutes.
Je ressens une grande nervosité. Tout me semble tellement loin, irréel. Je suis passé en voiture devant cette adresse des milliers de fois depuis quinze ans, jamais ne m’y étais-je attardé outre de constater qu’il s’agissait bien d’une maison funéraire.
Dès l’entrée, nous sommes assaillis par l’odeur caractéristique des salons funéraires. Un mélange d’encens, un lourd parfum de fleurs, écœurant, tapis rouge bourgogne.
Tout est irréel, et le gars est vraiment ennuyant, il ne donne pas confiance, est perdu, brouillon…
My god que c’est compliqué !
En fait, nous réalisons que c’est ici que commence le processus de déclaration administrative pour le gouvernement.
L’homme derrière le bureau tiens «la mort» de Junior entre les mains. C’est cet homme anonyme et gris, extrêmement confus qui sera la dernière interface de Junior Hernandez avec les différents ministères du gouvernement du Québec. Incroyable.
C’est comme cela que ça se finit ? Tout simplement ? En entrant des codes de numéro d’assurance sociale dans des petites cases «décédé»…
L’homme en face de nous passe son temps à s’excuser pour sa lenteur et sa confusion. Il ne cesse de se prendre la tête et de passer d’un document à l’autre sans trop donner l’impression de savoir où il s’en va. C’est inquiétant. Et c’est long. Très long. Il pose de nombreuses questions sur l’état civil de Jun, son permis de conduire, sa carte d’assurance maladie, la régie des rentes, le fond de pension, tout y passe !
J’ai l’impression d’être chez un banquier. Un banquier de la mort qui calcule les taux d’intérêts du purgatoire administratif.
En même temps, il est le passeur par qui notre être aimé traversera du côté de la tombe.
- Et comment désirez-vous l’habiller ? Avez-vous apporté son linge ?
- Non en fait. On ne croyait pas qu’on donnerait cela aujourd’hui.
- Idéalement nous en aurions besoin aujourd’hui afin de pouvoir l’habiller une fois que nous en aurons pris soin. Allez-y pendant que je complète les formulaires.
En ressortant, je me sens las.
L’énergie n’y est pas. Je ne sais pas pourquoi, mais cela, je n’ai pas envie de le faire. Je n’ai pas envie de conduire ma voiture chez l’Amour de ma vie pour choisir une chemise et un pantalon pour lui.
Je n’ai pas envie d’avoir à choisir comment habiller l’homme que j’ai toujours trouvé le plus beau dans ma vie, ou qu’il soit, pour son dernier repos.
Je dois ramasser toute ma dignité et ma force tranquille afin de simplement aligner les gestes me conduisant à nouveau chez Junior.
En arrivant, je stationne l’auto, et me dirige vers sa chambre, avec ses sœurs.
Je vois que Gloria, la sœur ainée, a déjà commencer le grand ménage durant l’après-midi. Sans ordre précis, elle empile les vêtements de Junior dans des boîtes et des sacs. En moi-même je ressens une sorte de froissement. Cette manipulation des vêtements extra chic et fashion de Jun me semble presque outrageant.
Mais je croyais que nous avions dit qu’elles nous laisseraient jeter un œil dans ses trucs, mais déjà elle empilait… ce ne serait pas facile de refaire le tour par après.
Pour l’instant, nous regardons dans une première garde-robe, je me rends dans celui de la deuxième chambre, parcours ses belles chemise, son linge de qualité, et soudainement n’ne ai plus la force. Presque chacune de ces chemises ont pour moi une histoire. Je connais ses pantalons qui lui font une plus belle fesse ou une cuisse plus gourmande, je connais ses chemises qui lui ceinte la taille ou lui mettent les pectoraux en évidence, de même que je connais tous ses sous-vêtement, qui ont toujours été pour moi un florilège d’INSPIRATION et de couleurs et coutures qui mettent en évidences tous les attributs grandiosement offerts par la nature à ce corps plus que parfait qu‘avait Junior.
Je me sens assommé d’avoir à faire un choix, et laisse les sœurs faire un choix sans émotions pour une chemise qu’il n’aimait pas, avec des pantalons quelconques et une ceinture modeste, avec des souliers noirs.
Tout l’inverse de Junior.
Il aurait dû être en jeans et camisole, avec des lunettes, sa casquette et ses shoes blancs.
That’s it !
Pas avec du linge qu’on envoi dans un sac de plastic IGA.
Cela me fait mal au cœur, mais je n’ai plus de force. Je n’ai pas envie de défendre l’image réelle de Junior devant les sœurs.
Au retour au salon, nous concluons la transaction.
2407 $ pour la crémation, et cela inclut un quinze minute de vue du corps pour les proches. Il sera simplement déposé dans une boîte, sans artifice. Sans flafla. Tout l’inverse de ce qu’il fut.
On l’informe que les cendres iront au Guatemala. Tout ça résonne dans ma tête. Lointain.
Moi je m’occuperais de donner du Oumph à son âme et à sa mémoire. Osti que j’allais le fêter…
- Et pour l’urne ? Que voudriez-vous faire ? nous demande l’homme chauve.
- Comment cela fonctionne-t-il ?
- Et bien nous, au sens de la loi, si vous désirez transporter les cendres de M H. dans un autre pays, nous vous les remettons dans une boîte noire sellée dont vous disposez à votre goût. Comme celle-ci termine-t-il sa phrase en se penchant sous le bureau pour en sortir une boîte de plastic noir. Tout ce qu’il y a de plus banal.
- Et a-t-on besoin de permis pour traverser cela ?
- Oui, vous devriez contacter l’ambassade du Guatemala.
Donc on allait nous remettre Jun dans une petite boite en plastique noir. Son corps sortira de scène à l’inverse de tout ce qu’il a toujours été. Sans lumière et sans brillants.
Et bien je vais laisser Paola décider pour elle-même, mais l’offre de mon père, qui a proposé de me fabriquer une urne en bois de ses mains très habiles, vient de trouver preneur. Moi je veux garder une partie des cendres de Jun pour moi, ici, dans une urne faite par mon père. Symbolique. Mon paternel fabriquera le dernier repos de l’Amour de ma Vie. Je trouve ça beau, et tellement généreux de sa part. Tellement merci P’pa !
En attendant, ces putains de papiers ont pris plus de trois heures, je suis épuisé.
Mais alors que le mec est en train de nous achever complètement avec son baratin juridico administratif à la con, n’ai-je pas la surprise de voir apparaître mes amis les plus proches tous en bloc, dans le hall d’entrée du salon.
Simon, Daniel, Mela & Christian
Ils me font un bien fou. Je pleure et je pleure, tellement touché de les voir là. Et la seule façon qu’ils peuvent savoir que je suis ici, c’est Christian… Il a déjà commencé sa magie. J’ignore encore ce qu’il fera mais je sais qu’il a pris la situation en main. La preuve ? Trois heures après l’avoir laissé, j’ai quatre amis chers qui sont ici au salon pour me supporter dans le plus épouvantable rendez-vous de toute ma vie. Rien ne vaut la PRÉSENCE des gens autour de soi.
Je suis en train de le découvrir plus que jamais.
En me faisant parler et me permettant de m’exprimer et de sortir les éléments de l’histoire, ils me permettent de vivre la chose moi-même et de m’en libérer un peu. Ils accueillent mon fardeau et me soulagent d’un poids. C’est étrange, car on m’aurait prescrit de parler avec les amis pour aller mieux que je ne l’aurais pas imaginé.
Actuellement, ma douleur est encore si grande, telle une brulure si pointue et si envahissante qu’elle obnubile presque tout, et c’est pourquoi la venue de mes amis les plus proches est providentielle à ce moment. Alors que j’étais en perte d’énergie et de motivation, leur apparition est comme un baume à ma brûlure.
Ils restent avec moi au moins une demi-heure à 45 min jusqu’à ce que deux très belles femmes entrent dans le salon, et se présentent comme deux amies très proches de la famille, presque des membres de la famille. C’est possible, mais je ne les ai jamais vu ni n’en avait entendu parler.
Apparition de deux amies de la famille – MAGELLA ET NALA
Deux femmes apparaissent dans l’embrasure de la porte, elles se présentent comme deux sœurs.
Elles sont toutes deux très distinguées et habillées avec des chapeaux dramatiques et antillais. Celle qui se présente comme Nala est superbe, très grande, traits africain pâle du nord, des yeux noirs et brillants. La grande gueule du couple. Elle s’empresse de me montrer une photo avec Jun pour me prouver ses dires, et prétend qu’il est son meilleur ami, comme un frère et qu’il connaît tout d’elle.
La petite quand elle, se présente comme Magella. Très distinguée, avec calme et retenue, cette femme rondelette qui fait penser à une bonne grand-mère se présente comme étant une représentante de la famille, qui connaît tout le monde depuis toujours.
Enchanté.
Je ne saurais dire si Paola les connais vraiment, mais je suis plus qu’heureux de voir apparaitre des gens qui se disent concernés et ayants à cœur les intérêts de la famille. Rapidement les deux sœurs prennent Paola part et s’isolent dans la chapelle entre elles pour prier et discuter entre femmes.
Cela me convient tout à fait, car pendant ce temps, je peux passer du temps avec mes amis.
Éventuellement Magella vient me voir pour m’informer qu’elles quitteront avec Paola, car elles doivent aller effectuer une cérémonie «entre femmes» et en famille.
- Si vous voulez rester entre femmes, voulez-vous que je ramasse Dean ?
- Heeeuu non non ! Je veux dire les enfants on va avec. On va rester ensemble et ont doit faire une cérémonie entre femmes au nom s de la mère, dans la culture antillaise.
- Ha c’est très bien alors ! Merci beaucoup de votre présence, ça me fait du bien de savoir que Paola et Gloria on du support de si bonnes amies
- Ne vous en faites pas monsieur Christophe, nous prendrons bien soins d’eux.
Je me sens soulagé de pouvoir décrocher un peu de Paola et la famille. Car ça devenait lourd. Et de toute façon, elles arrivaient au bon moment, tout le désagréable était fait. La paperasse complétée, le linge choisi, les décisions prises, de même que tous les chocs encaissés qui viennent avec chacune des questions qui nourrissent ce genre de circonstance.
Il y a toujours le avant et le après une prise de conscience conséquente à une question.
Une seconde avant on vit encore dans un confort de l’ignorance, et tout d’n coup on se trouve projeté vers l’avant, dans l’obligation de confronter une réalité que l’On ne veut pas nôtre.
Deux minutes avant on avait toujours pensée que l’on réagirait d’une manière ou d’une autre à une situation, et soudainement, nous étions confronté à prendre une décision ou prise de conscience dans sans pouvoir juste reporter la décision à plus tard.
Non. C’était maintenant et COMME CA que les choses se présentaient.
Deal with it.
Or go shit.
Tha’s it.
Mais comme toute situation dans laquelle nous devons prendre des décisions spontanées et sans analyse, il se trouvait parfois de moments ou, influencé par l’environnement, les gens ou la fatigue, on n’écoute plus son instinct, on fait juste lâcher prise.
Et parfois, des malotrus se glissent parmi les bonnes intentions.
Mais cela on ne le découvre que toujours plus tard.
En général Trop tard.
Et pour l’instant, nous avions passé l’après-midi à nous faire bombarder de questions les plus incongrues les unes que les autres, nous propulsant dans cette laide et douloureuse réalité administrative des défunts. Jamais on ne peut se préparer à cela, mais il fallait bien quelqu’un pour s’en occuper.
Je paie les frais funéraire pour rendre service à Junior. Cela sera remboursé par le gouvernement dans deux mois. Et je trouve cela normal, Junior est l’Amour de ma Vie, je n’ai de cesse de le dire. Notre séparation ne veux rien dire quand aux sentiments, et c’est ce que Paola semble avoir de la difficulté a comprendre.
Cela nous fera du bien à tous les deux de nous replier un peu chacun pour soi. Mais au moins je sais que elle n’est pas seule, et ne me sens pas coupable de les laisser sans voiture argent ou téléphone.
Pour l’heure, après quatre journées épuisantes qui me drainaient complètement en énergie émotionnelles, je trouvais très avenant l’arrivée de ces gens, même si je ne les connaissais pas, qui me permettait à moi de me replier sur mes terres privées, en sécurité et entouré des miens.
C’est donc avec affection mais gratitude que nous nous embrassons tous et que je laisse les femmes aller à leur cérémonie de femme antillaise qui ne s’adresse qua des femmes et des enfants.
Enfin.
Je me tourne vers les amis et on se donne tous rendez-vous chez moi
L’alcool coule à flot. Les larmes aussi. De peine et de rire.
Ce sont mes premières.
Nous sommes jeudi, il est environ 18h, et depuis que j’ai su la nouvelle, lundi vers cette heure, mon corps n’a été traversé que de fragments de douleurs et de peine baigné d’incompréhension et de colère et tellement plus… sans parler de cet immense vertige du vide soudainement créé par l’abysse sidéral laisser par le départ de Jun.
Depuis lundi, une éternité me semble-t-il, tout mon univers et mes certitudes se sont effacés pour laisser place à l’entièreté du départ de Jun. Tout n’avait été que douleur, doute et surprise, sans référence ou vrai ami sur qui m’appuyer. Jusqu’à l’arrivée de Christian, ma contre-hémisphère bicéphale, qui en quelques heures m’offrait enfin une immersion en super concentré dans mon monde à moi, et mes amis que j’aime le plus au monde.
Pour une fois, on ne me demande plus mon avis. On me dit de m’asseoir, me sert un verre, Simon se met à la bouffe, je ne sais plus qui se met au placement de l’espace. Je me sens gêné, car rarement dans cette situation, mais ça fait du bien de se laisser aller. J’en ai vraiment besoin même, mais je l’ignorais, c’est fou.
Malgré toute la douleur en moi, cet environnement soudainement si doux et accueillant me caresse de tout son amour et sa compréhension. Mes amis accueillent ma douleur, le partage et me rapportent aux plus belles leçons que j’ai vécues avec Jun. Les blagues fusent, et quoi que je fusse troublé au début, je constate vite qu’en fait, le rire est merveilleux !
Bien plus, à travers toutes les anecdotes, à travers l’humour et l’acceptation de rire en soit, il y a une forte contribution au processus d’acceptation du départ lui-même.
C’est que le constat «d’une fin» exige de reconnaitre un changement radical. Alors que les premières réactions psychologiques d’un départ soudain sont souvent le déni.
Littéralement.
Et je suis en plein dedans.
À toutes les minutes au début, puis aux cinq minutes, maintenant p-e aux heures, j’ai encore l’impression de me réveiller et de me dire «ça se peut pas! Impossible! Junior peut pas être mort ?!»
Et c’est dans ces réveils qu’il est réconfortant d’être accompagné de gens près de votre réalité.
Cette émotion qui émerge demande à sortir, et peut naturellement emprunter le canal de la douleur de la perte elle-même, car si l’on pleure la mort, n’est-ce pas un peu aussi par peine de sa propre perte involontaire ? Et surtout devant tant d’impuissance sur sa propre destinée peut-être…
Cette soirée partagée entre amis fut un oasis de rafraichissement et de conscience dans le désert des émotions déchirantes.
J’ai expérimenté alors l’immense bienfait du rire au lieu des larmes pour la même émotion. Il semblait possible de canaliser la douleur en sorte de rire lorsque partagé entre amis.
En plus, dans l’interdit il y avait cet outrance de dépasser complètement les bornes. Je constate que c’est même dans ces situations les plus dramatiques que j’ai partagé les plus grands fous rires.
Cela change ma perception et a un impact sur ma capacité d’aborder et d’accueillir les émottons qui me traversent.
En plus de m’aider à comprendre pour aider les gens que je vais rencontrer eux aussi à canaliser la peine.
J’ai des amis extraordinaires qui m’enrouent et me font du bien.
Quoi que cela puisse sembler étrange, je tiens à immortaliser le moment de bien-être car on prend photo plein sourires. Comme Jun était lui-même un gars de photos-sourires, on décide de se faire du fun comme Jun l’aurais voulu.
En fait, je trouve terrible comme prétexte la raison actuelle de notre rencontre, mais c’est le plus beau souper entre amis auquel je participe depuis des années. Pendant quelques heures, je me sens presque normal, et ne ressens plus aucune solitude ou peur. Je ne me souviens pas m’être senti si bien entouré. Wow, merci Christian d’avoir initié le cercle de mes amis proches, qui allaient devenir mes «piliers».
Ce premier soir fut salutaire pour la suite.
Je crois ne m’être jamais senti aussi vivant, car dans la douleur, je ressens à travers moi toute l’expression de l’Univers à travers mes émotions, mais qui s’ordonnent sous la baguette du «Maître-Esprit».
Bien que cela fût des plus énergisants, je n’en éprouvais pas moins une grande fatigue.
Vers minuit j’imagine, tous s’en retournent et je reste seul avec Mélanie. C’est une grande amie que j’ai la chance d’avoir connu au premier jour de mon université, en 1998. Nous sommes amis depuis.
Elle a tout connu de Junior, depuis les débuts, et l’a aimé pour lui-même.
Alors que l’adrénaline redescend, je me laisse peu à peu glisser vers le repos, et c’est lors de la transition vers le relâchement du stress que les sanglots longs et profonds refond surfaces. Dans la solitude des draps à la lumière tombée.
Et dieu merci, Mélanie était avec moi, et a essuyé mes larmes de ses ailes d’ange.
Merci Mélanie d’avoir été là à ce moment-là. C’était important.
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Notes de rédaction pour l’auteur : MOD 7 DEC 17 / 65% le 1 dec 16

