JUNIOR’S BOOK – J03 – L’ARRIVÉE

Jour 03 – Mercredi 25 nov 2015

Approximation de lecture : +- 18 p. / +- 20-30 min?

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Titre : L’Arrivée

Après une autre nuit dévastée sans dormir, je ramasse Paola, la sœur de Junior à la gare de train de Kingston. Courte sur patte, elle possède plus de traits indiens et incas que son frère qui lui, avait toute la beauté et la meilleure génétique que pouvait offrir les Antilles et l’Amérique centrale. 

Nous nous sommes vus à quatre ou cinq reprises au fil des ans, et sans être des amis, nous avons beaucoup d’affection mutuelle l’un pour l’autre. Je suis heureux et soulagé de la voir, même si en même temps, il s’agit de la pire circonstance au monde pour se retrouver. Paola travaille comme infirmière à Toronto, et était la fierté de son grand frère, car elle avait un bon boulot, des diplômes et une vie bien rangé.  

Elle est le premier visage connu que je vois depuis l’annonce, et l’image de Junior transparaît au travers ses traits familiers. Je suis bouleversé, et sa vue est un saut rapide vers la désintégration de toute cette réalité attachée au passé, qui perdait dorénavant son sens et sa raison d’être, ou sa possibilité, par la disparition de notre point commun.

Voir Paola et accepter que plus jamais Junior ne serait entre nous fut un choc émotionnel intense. Je pense à cette fameuse lumière qui était dorénavant changée sur mon regard. Plus rien n’avait la même couleur, brillance, et ne résonnait la même douceur à mes oreilles dorénavant.

(Au son de sa voix je me rapporte des années en arrière, lorsque nous étions sortis un soir tous ensembles…

Mais Bon ! Plus tard les souvenirs. )

Pour l’instant nous devons nous mettre en route pour Montréal. Après quelques minutes d’échange confus, on se partage nos premières bribes d’information…Sauf qu’encore une fois, je suis face à une étrange réalité, qui ma fois, me semble tout d’un coup  bien glissante.

Paola ne sait pas comment son frère est mort. L’agent de police qui l’a contacté lui a simplement dit qu’il avait été ramassé sur le trottoir. Il marchait pour aller au dépanneur et il aurait «collapsé» dans la rue, près de là où il habitait anciennement, sur St-Mathieu.

  • C’est impossible Chris ! Me dit Paola. Il m’a montré son bilan sanguin le mois dernier, et à part sa créatinine qui était un peu haute à cause des protéines qu’il prend, il n’y a rien qui puisse être précurseur à une crise cardiaque !

Je me souviens, Jun m’en avait parlé.

On avait parlé de sa santé en fait quand on s’était vu en septembre, et qu’il m’avait raconté avoir eu un accident de vélo en juin. Nous avions parlé de sa fille Keyla, et de l’importance de penser au futur. 

Paola sait qu’il fait «un peu» de coke, pour l’avoir déjà vu en voyage, mais ignore complètement le nombre de fois que Jun m’a raconté avoir été avec elle, et même plus capable de parler tellement il était pété. À Toronto, à Livingston au Guatemala, à Guatemala City. Il avait des cachettes partout, dans son portefeuille ou dans ses souliers, et en faisait chaque semaine, plusieurs fois par semaine, depuis au moins trois ans. En plus du reste, et de la très grande quantité d’alcool qu’il ingurgitait. Chaque semaine.

Paola ignore cela, et crois au contraire que son frère a une vie exemplaire, mange bien et s’entraîne beaucoup autour du travail. Comment lui dire qu’il était en fait devenu tout dernièrement un party animal ?

Le travail, qu’il a manqué de plus en plus au courant de l’été, ne s’interposait plus qu’impérativement entre les périodes de party, par obligation de rentrées d’argent pour soutenir le party, et aussi pour son nouvel appartement et son train de vie très glamour. De même, il s’entrainait principalement pour avoir ce corps plus que  parfait qui ne le satisfaisait jamais, en vue d’être toujours le plus beau des plus beau.

Sa vanité, ou fierté c’est selon, a toujours été au centre de toutes ses motivations les plus profondes pour l’accomplissement de projets divers. Qu’il s’agisse de ses cheveux, des spectacles de son alter ego et personnage de scène «Julia Coco mango» ou des milliers de vêtements à la dernière mode qu’il arborait sans cesse, Jun était le principal projet de Jun. Et il savait parfaitement se mettre en valeur, pour ainsi toujours être au centre de l’attention où qu’il soit. C’était une façon de se sentir vivant, important.

Et en fait, il le faisait si bien, que juste être autour de Junior apportait une beauté et un bien être sur la plupart des gens qui recherchaient sa compagnie, sans pour autant le connaître.

Et c’était aussi malheureusement un peu le cas de sa sœur. Bien que sa «sœur» (famille recomposée intra-famillios ici au Canada avec nouvelle identité / Citoyenneté) soit de même sang par alliance et fut élevée en partie ici au Canada avec Junior, ils ne se voyaient plus depuis longtemps. Junior a eu une enfance difficile au Guatemala, élevé par plusieurs familles jusqu’à pouvoir être envoyé ici au Canada à l’âge de 11 ans. Il y avait été élevé dans des conditions aussi difficiles, par une tante devenue sa mère, avec des cousines devenues ses sœurs. Ce dernier avait un jour quitté Thunderbay à l’âge de 17 ans pour un week-end à Ottawa, et n’y était jamais retourné. Jamais. 

Cet enfant s’était élevé seul, avait trouvé une formation à Ottawa, avait survécut mieux que mal pour devenir quelqu’un de respecté et un coiffeur à succès dans le Montréal métropolitain depuis 2005.

J’avais eu la chance de le voir évoluer et grandir énormément depuis l’âge de 25 ans, et considère en ce fait être la personne qui connaissait le plus Junior au fond de lui. Ce qui n’est pas le cas de sa famille qui le voyait une fois par année à peine, sans jamais savoir au fond ce que vivait Junior.

Je ne demande cependant rien de mieux que de trouver une façon de révéler à Paola un peu plus sur le mode de vie de son frère ainé. 

En en attendant, ni elle ni moi n’avons les éléments d’information qui nous permettent de bien évaluer la situation, mais j’ai déjà une «petite» meilleure idée qu’elle de ce qui se passe.

  • Je suis certain que quelqu’un lui a donné du poison! poursuit Paola. Il ne peut pas avoir juste «collapsé» comme ça.
  • Et que crois-tu savoir d’autre ?
  • Il semblerait qu’ils l’ont ramassé sur la rue ! C’est tout ce que le policier m’a dit. Ils ne m’ont que laissé un no de téléphone avec le nom d’un gars, c’est tout.

Cela ne faisait pas de sens, et Seb ne m’en avait rien dit. Cependant il m’avait donné un petit aperçu sur la quantité de drogue qu’avait ingéré Jun.

  • Tu sais qu’il faisait de la coke non ?
  • Oui mais pourquoi tu dis ça ? Je ne veux pas qu’on salisse la réputation de mon frère!

Ouuuuf… Je crois que ça me prendra un peu plus de tricotage que ce que j’avais envisagé.

Je décide de laisser tomber le sujet pour l’instant. Nous devons aussi réfléchir à ce que nous ferons en arrivant à Montréal, et maintenant que nous sommes ensemble, je me sens un peu mieux, surtout moins seul pour affronter cela et prendre les décisions.

Car en fait, si j’y pense même, je n’ai légalement AUCUNE autorité quelconque sur quoi que ce soit pour l’homme qui fut mon Amant, Amour et Ami pendant les dix plus belles années de ma vie. Tout lui reviens à elle, ce qui j’espère ne posera pas de problème au cours des prochains jours.

Je considère qu’il me revient néanmoins naturellement un certain droit de regard sur la gestion du patrimoine de Jun, et de son image publique auprès de son cercle social ici à Montréal.

Après tout, personne n’a passé plus de temps avec lui dans son intimité sur une aussi longue période de sa vie. Peu importe que nous ne soyons plus ensemble à l’heure actuelle, il est mon amour éternel. Cela veut dire même en dehors de la relation, qui elle n’est qu’une dynamique relationnelle entre deux personne aux yeux des autres. Personne n’interrompt l’amour en claquant des doigts.

En conséquence, à deux nous formerons une bonne équipe, car si elle sera la clé pour ouvrir toutes les portes légales, je serai le guide pour le cheminement de qui et quoi voir et où à Montréal.

Mon unique mission des prochains temps sera donc de faire tout ce que dois pour honorer la mémoire de Junior et trouver les coupables de sa mort.

Cela me hante depuis lundi, et je n’en dors pas tout simplement.

  • Tu veux que je t’aide à trouver l’information ?
  • Oui ce serait bien, parce que tout est différent ici au Québec, et je ne comprends pas ce qui se dit en français.

Nous en savons si peu pour l’instant, que nous ignorons même où est le corps et tentons de le retracer. Nous multiplions les démarches pour le retrouver. Putain ! J’ai l’impression de vivre un cauchemar.

J’essaie de changer un peu changer le sujet, et lui demande

  • Comment a réagi votre maman Ofelia ?
  • Elle va très mal en fait… il se trouve qu’elle a prise l’avion lundi midi de Toronto pour le Guatemala, afin d’y passer un mois avec la famille et les amis, mais Junior est mort avant qu’elle n’atterrisse là-bas. J’ai cependant pu joindre une tante, de de ses sœurs qu’elle allait voir. Alors à son arrivée, ce n’est pas la fête qui l’attendait. Ils se sont réunis à plusieurs pour lui annoncer.
  • Donc la famille l’a su avant elle ?
  • Oui, en quelques sortes.
  • Elle a fait une chute de pression et a dû aller à l’hôpital. Elle est actuellement à la maison, entourée, mais complètement dévastée.
  • Va-t-elle revenir pour les funérailles ?

En disant cela je fonds en larme, incapable d’envisager ce que je viens moi-même de dire. Putain! J’ai les yeux pleins d’eau, mais dois me concentrer sur ma conduite, il me reste un bon deux heures à faire d’ici à Montréal.

  • Je ne sais pas Chris. On doit trouver ce qu’on va faire…
  • Sait-elle comment il est mort ?
  • Non. Et la famille ne doit pas savoir non plus… Tout ce qu’ils savent pour l’instant c’est qu’il est mort.

Mes pensées s’envolent vers Livingston, ou se trouve sa mère actuellement. Quel incroyable circonstance, que tous deux se soient envolés au même moment. L’un pour s’élever et ne jamais redescendre, l’autre pour simplement atterrir en enfer. Loin de chez soi, sans information, dans le silence radio et surtout la distance physique, mais au moins, entourée des siens. Son voyage de plaisance s’est transformé en visite funéraire.

Après avoir partagé avec la sœur de Junior, et que nous ayons pu un peu expurger notre douleur, des options pour la suite des choses commencent à se pointer doucement au portail du «département des plans» de mon cerveau jusqu’alors embrumé…. Et au fond de moi je constate étonné combien le simple fait d’avoir parlé et pleuré avec quelqu’un qui compte semble soulageant et bienfaisant. C’est comme s’il y avait eu une ligne, entre plus tôt, alors que j’avais tout en moi, et maintenant, alors que c’est partagé. Je constate un changement auquel je ne m’attendais pas. Mais cela fait du bien.

Au fil des kilomètres, mes pensées plus allégées recommencent à se présenter en ordre et discipline.

(Je crois bien que la meilleure façon de rendre hommage à cet homme qui aimait tant la beauté et le fashion serait de distribuer son linge à tous ses amis, dans une grande fête ou c’est lui qui serait à l’honneur…

Je ne sais pas, mais ça commence à faire du sens.)

Le policier

Paola farfouille dans ses notes et sur son téléphone.

  • Chris je crois avoir retrouvé le numéro de téléphone du policier ici.
  • Enfin un contact…

Je compose le numéro, et entend une voix rassurante  «Sergent en devoir!». Bon, au moins ce n’est pas une boîte vocale. L’homme se présente comme étant un policier en alternance de service comme «Sergent en devoir». Il n’est donc pas notre enquêteur, ou quelqu’un de spécialement attitré au cas de Jun, mais tout de même, il est par hasard justement celui qui était «en devoir» lorsque fut rapportée la mort de Jun. C’est lui qui a pris les dépositions des témoins et vu les lieux.

J’explique être avec Paola, et la présente comme étant la sœur de Junior, celle mentionnée au dossier. Les deux se parlent quelques instants, et elle demande au policier de me parler à moi, ainsi que de m’enregistrer comme membre de la famille pour échanger des informations, facilitant dès lors les choses pour les communications futures.

Après s’être informé de mon lien avec Jun, et présenté courtoisement ses sympathies, il me demande d’emblée :

  • Que savez-vous sur sa consommation ?

J’explique un peu notre passé, en ne cachant pas que oui, nous étions des fêtards de haut niveau. Donc oui bien sûr, je sais que Junior consomme.

  • Saviez-vous s’il consommait des opiacés ?
  • Pas jusqu’à tout récemment.
  • Il a mélangé la cocaïne avec la morphine, c’est une nouvelle tendance chez les drogués.

Le ton avec lequel ce policier anonyme prononce «les drogués» est sans équivoque. Je me sens soudainement comme un observateur qui assisterait à l’énoncé d’un fait divers.

Et le policier poursuit.

  • Les consommateurs alternent le stimulant avec le dépresseur et ça crée un buzz selon eux. Mais nous subissons actuellement une hécatombe. Les gens meurent comme des mouches avec cette drogue.
  • Et comment appelez-vous cela ?
  • Fentanyl. Ça a été inventé pour soigner les cancéreux en phase terminale.

Non mais est-ce que l’on parle bien de celui qui fut mon chum, mon amour de ma vie, de celui avec qui je voulais continuer de visiter les arcanes de Dieu ? Pas d’un putain de Junkie bordel…

À part un article que j’avais survolé au mois de mai dernier sur ce qui se passait en Colombie-Britannique, je ne connaissais personne qui consommait cela, ni même n’en avait jamais entendu parler ici à Montréal.

Du fenta-quoi ? Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

  • Oui mais la personne qui lui a donné ça, est-ce qu’il n’est pas responsable ? Leur avez-vous parlé ?
  • Oui je leur ai parlé et j’ai pris les dépositions, mais vous savez, ce n’est pas parce que quelqu’un possède des barbituriques qu’il est criminel. La façon de le consommer leur appartient, et dans le cas présent, votre ami M Hernandez l’a pris en compagnie de deux autres personnes qui elles aussi ont failli mourir, pour avoir tous consommé de la cocaïne et beaucoup d’alcool mélangé avec ça.
  • Pouvez-vous m’en dire plus sur les circonstances ? J’ai entendu que Junior était dehors et qu’il aurait «collapsé» en allant au dépanneur ?
  • En effet, votre ami a été ramassé sur le trottoir inanimé par les services de santé
  • Mais était-il en vie ou mort ?
  • Ils ont appliqué la procédure de réanimation

Oh mon Dieu… ! Je voudrais disparaître en ce moment. J’ai tellement mal d’apprendre que PEUT-ÊTRE que Junior était en vie quand ils l’ont trouvé. Mais de toute façon, pourquoi diable était-il dehors ?

  • Et comment s’est-il ramassé sur le trottoir ? Qui l’a trouvé ?
  • En fait ça c’est pas vraiment clair monsieur Côté…. Vous savez, les gens là-dedans étaient vraiment intoxiqués et n’étaient plus en mesure de s’exprimer.
  • Mais c’est qui ces gens-là ? Les connaissez-vous ?
  • Non, et en fait, si vous avez d’autres questions je vous propose que l’on se rappelle, car en ce moment je n’ai pas encore tous les rapports assemblés.
  • Alors vous me dites que mon ex-copain a mélangé de la cocaïne avec de la morphine et de l’alcool, alors qu’il n’a jamais pris de morphine de sa vie ? Est-ce quelqu’un qui vous a dit cela ? Ou bien est-ce que c’est une quelconque analyse de sang ? Qui lui a donné ça ?
  • Écoutez Monsieur, je n’ai pas toutes les informations ici, car vous aurez un enquêteur attitré au dossier, mais ce que je peux vous dire, c’est que selon les premiers éléments, personne n’a forcé M. Hernandez à prendre la drogue. Il l’a prise de lui-même, il n’y a donc pas d’acte criminel. Il y a tellement d’overdose des consommateurs en recherche de trips plus forts qu’on ne fait plus d’enquête sur les morts par fentanyl. Je suis désolé pour votre ami.

Les mots résonnent comme du tonnerre à mes oreilles.

Pas d’enquête.

  • Ok, merci… Et maintenant je fais quoi ? Il est où?
  • Dans les notes, c’est écrit il a été conduit à Victoria. Votre prochain contact devrait être avec votre enquêteur. Bonne chance.

Ouf.

Il n’y aura pas d’enquête.  Pour la police, Junior est juste un drogué. Un drogué mort. Wow! Ça fesse.

La petite sœur voit bien à mon visage que je viens d’apprendre quelque chose de grave, et lui transmet alors ce que je viens d’apprendre, et qu’il n’y aurait pas d’enquête.

  • Tu vois ? je t’avais dit que quelqu’un lui avait donné du poison !
  • Non en fait ! Le policier dit qu’on ne l’a pas forcé. Il a pris du Fentantruc je sais pas trop…
  • QUOI ? DU FENTANYL ?
  • Oui c’est ce qu’a dit le policier je crois bien. Tu connais ?
  • Mais c’est impossible ! C’est un barbiturique ultra contrôlé ! Ça a été inventé pour les malades aux soins palliatifs ! Oh My God !!

Paola est furieuse et frôle l’hystérie. Il est vrai qu’elle sait très bien ce qu’est le fentanyl en raison de sa profession d’infirmière.

  • Cela veut dire Chris que quelqu’un a donné de la morphine a Junior ! De la morphine de contrebande probablement !

Je n’avais même pas pensé à cela, contrebande ! Donc de la cochonnerie… Peut-être.

  • Et qu’est-ce que le policier a dit au sujet du collapse ?
  • Ils ne savent pas vraiment…
  • On va trouver les coupables qui lui ont donné ça et qui l’a tué !

Mon Dieu… Je préfère encore une fois le silence comme réponse, incapable de formuler une idée qui fasse du sens rationnel, complètement immergé dans l’émotionnel.

Nous sommes de part et d’autre dévastés d’apprendre que Junior est mort d’une vulgaire overdose. Tellement commune pour les services, que l’on n’y affectait même plus de ressources policières afin d’éclaircir les circonstances ou les causes de la mort.

Mais putain ! Ce n’est pas possible ! On ne peut pas se ramasser comme ça, seul face à une réalité qui a juste exploser sans savoir vers ou se tourner et sans ressources ?  

On DOIT pouvoir trouver comment Jun a reçu cette merde…

L’Hôpital

Une fois le choc passé, nous entreprenons donc contacter l’hôpital en question, et sommes transférés d’un département à l’autre pour finalement nous faire dire que non, M. Hernandez n’a pas été transféré à Victoria, mais à Saint-Luc.

  • En fait Monsieur nous n’avons pas d’information sur le patient transporté, tout ce que je sais est qu’il a été transféré à St-Luc.

À St-Luc ? Mais ce n’est pas à côté de chez lui ça… Pas le plus court transport assurément !

  • Restez en ligne Monsieur je vous transfert aux informations générales…

Bordel…

  • Hôpital St-Luc Informations bonjour!
  • Bonjour je cherche mon copain M. Junior Hernandez
  • Oui je vois dans mon système qu’il est passé par l’urgence, mais il a été transféré à la morgue.

Oh My God… C’est horrible à entendre. Les mots vrillent mon oreille comme de l’acide, jusqu’au cœur de mon cœur. Mon estomac se noue encore plus et ma gorge s’étrangle. Je demande tant bien que mal, ne sachant même pas vraiment quoi demander

  • Ok… et comment je fais pour la suite des choses ?
  • Et bien faudrait voir avec la morgue et trouver une maison funéraire pour le transport. Je vous transfert.

La maison funéraire ? Pour le transport ? Et avant même que j’ai le temps de répondre, me voilà projeté dans les limbes téléphoniques. Au bout de quelques déclics seulement, je suis accueilli par une autre voix anonyme. J’imagine qu’il n’y a pas vraiment besoin de centrale téléphonique avec des opératrices de relais dans une morgue, ce qui explique qu’il n’y ait eu aucune attente.

  • Morgue St-Luc !

La femme répond sur un ton un peu brusque.

  • Bonjour je cherche quelqu’un
  • Pour récupérer quelqu’un vous devez en fait nous envoyer le nom d’une maison funéraire avec le nom du décédé.
  • Écoutez, je ne sais même pas exactement ce qui s’est passé et de quoi il est mort. Pourrait-on parler à quelqu’un pour ça ?
  • Vous auriez-dû demander aux renseignements généraux, vous voulez que je vous transfert ?
  • NON NON! Je veux savoir si mon ami est chez vous!
  • Son Nom ?
  • Hernandez…

Mon cerveau dérape malgré la gravité de la situation, et je vois en image dans ma tête des locaux immaculés éclairés aux néons blancs dans un sous-sol de troisième niveau, avec une infirmière déchue qui remplit des cases de sodoku en attendant le prochain macchabé…

  • Oui je vois qu’il est passé ici mais on ne l’as plus.
  • Comment ça vous ne l’avez plus ? Et où est-il ?
  • La morgue est venue le chercher.

Je crois qu’elle a oublié qu’elle travaillait avec non seulement des morts, mais aussi avec des gens vivant  autour, qui eux peuvent avoir des émotions sensibles. Pour elle il ne s’agit que de transport et gestion de marchandise froide. Personne n’est pressé à la morgue. Sauf pour compléter ses cases de sodoku.

  • La morgue ? Est-ce que je ne suis pas à la morgue en ce moment ?
  • Oui mais vous êtes à St-Luc. Et là c’est la morgue de Montréal qui est venu le ramasser. Vous n’aurez pas besoin de nous envoyer de maison funéraire ici, puisqu’il est rendu là-bas.
  • Qu’est-ce que ça veut dire madame ?
  • Vous communiquer avec le bureau du coroner du Québec pour voir s’ils ont n’ont pas déjà le rapport du légiste.

Morgue, coroner, maison funéraire, le légiste… tous des mots qui ne sonnent que très lointain dans ma tête. Je ne sais même pas qu’est-ce qui est quoi, je suis confus.

  • Mais alors qu’est que je fais pour trouver mon ami ? Je veux le voir aujourd’hui.
  • Ce ne sera sûrement pas possible, mais vous devriez les appeler.
  • Alors vous me dites que je ne peux même pas savoir où est le corps, ni parler à quelqu’un qui sache ce qui s’est passé ? Vous n’avez rien dans vos papiers ?

«Je le sais pas Monsieur ! C’est un cas de Coroner!»

Wow… Et comment suis-je censé savoir ce que ça veut dire ? Bordel ! Mais tout le monde s’attend à ce que l’on sache quoi faire ou quoi MERDE ?! COMME SI C’ÉTAIT FUCKIN NATUREL !!

  • Ok alors.

Je raccroche, médusé, et explique un peu à Paola la conversation que l’on vient d’avoir, qui finalement, quoi que plutôt choquante, vient au moins de nous pointer vers où chercher.

Le légiste

Nous entreprenons donc de contacter le bureau du coroner, afin d’aller voir le corps, car c’est tout ce que veut Paola pour l’instant.

  • La Morgue ! Répond une voix sèche de vieillard en mettant l’accent sur le M-Ô-rgue, comme s’il disait «la MOR—g».
  • Bonjour je voudrais passer voir quelqu’un qu’on a amené chez vous
  • Ça dépend d’où il est rendu avec le légiste. Son nom ?

Je déteste avoir à répéter le nom de l’être le plus doux et que j’ai le plus aimé au monde à des gens pour qui il n’est qu’un ordre de classement de filière. Mon Dieu, moi qui n’ai toujours que prononcé le nom de Junior avec quelque part les mots «mon amour» pas trop loin devant ou juste après…. Et maintenant je l’usais à outrage sans l’honorer… my god je capote.

  • Le dossier est pas encore classé monsieur, je ne peux pas vous donner d’informations.
  • Écoutez, je suis avec sa sœur, et nous avons besoin de voir le corps
  • C’est impossible monsieur le corps a pas encore été vu et il est sous séquestre.
  • Je vous dis que nous avons besoin de voir le corps pour savoir ce qui s’est passé !
  • MONSIEUR C’EST UN CAS DE CORONER !
  • MAIS JE SAIS MÊME PAS CE QUE C’EST UN CAS DE CORONER MERDE! (Bordel ! C’est la 2e fois en 20 min qu’on me dit «cas de coroner»!!)

La voix baisse le ton.

  • Ça veut dire que votre ami n’est pas mort de cause naturelle, il y a donc une enquête du coroner du Québec sur les circonstances de sa mort car c’est un cas judiciarisé. Quand il y a la police impliqué, un mort de 35 ans et des circonstances pas clair, ça devient un cas de coroner.
  • Et comment je fais pour aller le voir ?
  • Bon écoutez, faudrait parler avec un légiste. Laissez-moi vos coordonnées et je vais essayer de vous en trouver un.

M’en trouver un ? C’est quoi ça ? Il existe une place ou il y a DES médecins légistes comme ça qui attendent en groupe en jouant aux cartes qu’on vienne les chercher pour réponde à un appel pour le coroner ? Je ne comprends rien !

  • Je compte sur vous.
  • Ok bonne chance me gromenol la vieille voix en raccrochant.

Merde ! Encore une attente ! Mais bon sang ! C’est comme si rien n’était naturel ! Comment cela pouvait-il être si compliqué ? Et tout cela aura consumé tant de temps que nous arrivons bientôt à Montréal.

Paola et moi sommes à discuter de notre premier arrêt chez les amis qui m’ont annoncés la mort de Junior avant-hier, Seb & Gabe, lorsque le téléphone sonne avec enfin le légiste au bout du fil, Dr Saindoux.

Il nous apprend que Junior a consommé beaucoup d’alcool, beaucoup, avec de la coke et du fentanyl, et c’est ce qui explique directement l’arrêt cardio-respiratoire. Les premiers rapports préliminaires indiquent qu’il avait tellement d’alcool que c’était impossible de survivre à ça.

  • Le problème ici monsieur Côté, ce n’est pas le mélange entre la cocaïne et le fentanyl, mais bien celui entre l’alcool et le fentanyl ! C’est cela qui a selon toute probabilité tué votre ami. L’alcool a un effet potentialisateur et multiplicateur par sept lorsque mélangée avec la morphine. Et à cela on ajoute les alternances entre les high-up de la coke avec le downer de l’opium ! Il pouvait être multiplié par quinze selon son état du moment !
  • Et quand aura-t-on plus de détails ?
  • Sachez qu’il n’y aura pas d’autopsie, à moins que vous ne payiez pour. Pour nous la cause est claire. Mais de là à savoir s’il a fait un arrêt cardiaque, un anévrisme ou dépression respiratoire, seule l’autopsie le dirait. Pour l’instant vous aurez le rapport du coroner quand l’enquête sera terminée. En général dans ces cas-là, l’alcool multiplie l’effet dépresseur de la morphine, la personne s’endort tellement profondément, qu’elle cesse de respirer, et le cœur ralenti jusqu’à l’arrêt. Je peux vous dire que selon mon expérience, votre ami n’a pas souffert.
  • Merci. Ça me soulage. Et quand peut-on voir le corps ?
  • Quand il aura été examiné et que nous aurons libéré le corps, vous pourrez nous envoyer la maison funéraire de votre choix. 
  • Ok, mais je suis avec sa sœur, et nous devons récupérer ses effets personnels, son portefeuille, son téléphone et ses clés au moins.
  • Désolé ce ne sera pas possible aujourd’hui, il est sous séquestre.

Non mais bordel ! Qu’est-ce qui se passe ici ? Le gars est mort LUNDI, nous sommes MERCREDI, et vous n’êtes pas foutu de nous donner ses trucs ? 

  • Monsieur, svp, j’arrive de Kingston, sa sœur de Toronto, et nous DEVONS aller chez lui, vous comprenez la gravité de la situation pour nous ?
  • Ok, laissez-moi regarder ce que je peux faire et je vous rappelle.
  • Merci, je compte sur vous

Non mais ? Quel cirque !?

Arrivée à Montréal

Je me sens dans un nuage, c’est irréel. Le simple regard sur ce même monde mais sans la présence de Junior le rend gris et triste. Tout, tout ce que je regarde est empreint d’une mémoire avec Junior, et semble désormais ne plus avoir la même teinte…

Premier arrêt chez Seb & Gabriel (Gabe)

En arrivant à Montréal, nous avons au moins un plan d’attaque, en plus d’avoir pu nous mettre à jour en termes informationnels ainsi que commencer à attacher les ficelles nous menant vers la compréhension de la linéarité qui avait conduit Jun à la potence.

Puisque de toute façon nous devons attendre un retour du bureau du coroner, nous en profitons  

Nous recevons alors la première version de la mort de Jun. Tout est confus, irréel. La lumière est glauque, Gabe est silencieux, muet. Lui d’habitude si volubile et expressif. Il possède le même genre de dégaine que Jun, avec du bling-bling et des casquettes et ils s’aimaient beaucoup tous les deux…

Mon ami Seb, 35 ans, comptable agréé, intelligent et mature, mais gars de party s’il en est… Son beau visage blond est complètement dévasté, il m’accueille les larmes aux yeux. On s’enlace, et on fait juste pleurer, sans un mot. Inouïe le niveau d’intensité que je ressens alors. Je ne me souviens pas avoir ressenti des émotions si intenses de ma vie. J’ai l’impression que tout en moi est en mouvement.

Après les introductions d’usage, Paola s’avance aussi dans la pièce, elle est silencieuse et observe la scène, elle-même étrangère à tous ces visages. J’essaie d’alléger un peu la scène «On a une nouvelle petite sœur les boy’s… on devra essayer d’en prendre soin»…

Je sens que Seb n’est pas confortable de parler, ne sachant point jusqu’où il peut délier ce qu’il sait. Et malheureusement, ce qu’il sait n’est que ce que l’on lui en a dit, et encore, c’est confus.

Il tente d’abord de nous expliquer la situation, selon ce qu’il sait.

  • Vous savez, ils ont faits ce qu’ils pouvaient dans l’état qu’ils étaient.
  • Tourne pas autour du pot, que s’est-il passé ? C’est correct pour Paola, elle sait que Jun consommait.
  • Et bien Tanya m’a dit qu’ils ont sniffé une sleeping pills, ils sont tous tombés inconscients, elle s’est réveiller une heure plus tard, est retourné se couché dans un lit, et quand ils se sont réveillés, junior était mort.

Comment ça sniffé une sleeping pills ? Ce n’est pas ce que le policier m’avait dit plus tôt.

  • Ok mais comment ça les policiers disent l’avoir trouvé dehors ? Les ambulanciers disent qu’il a «collapsé » ?
  • Oui ils l’ont sorti
  • QUOI? COMMENT ÇA ILS ONT SORTI JUNIOR ?

J’étais abasourdi. Junior seul sur le trottoir ?? NON MAIS PUTAIN C’EST QUOI ÇA ?? Comment cela pouvait-il être possible ? MON Junior abandonné seul sur le trottoir froid et mouillé de novembre ? Lui si beau si précieux et toujours attentif à son image… Le mec de qui j’avais pris soin et qui avait été au centre de ma vie, et qui l’était plus que jamais d’une certaine façon, était MORT sur un trottoir ? Seul ?

Mon dieu. Mon cœur n’avait jamais été aussi meurtri. Cela me broyait de l’intérieur. Je ne pouvais imaginer pire situation.

Ils se rendaient coupable de «non-assistance à une personne en danger». Putain de monstre.

  • Qui l’a trouvé ?
  • Tanya
  • Ou ça ?
  • Dans le salon, sur le divan.
  • Qui d’autre était avec lui ?
  • Le gars chez qui ils étaient, Greg.
  • Et ce Greg ? Qui est-il ?
  • Je sais pas, on ne l’avais vu qu’une fois il y a deux semaine. Il est apparu comme ça, et supposément c’était «un ami» et Jun le connaissait depuis longtemps.
  • Oui mais tu sais bien que tu pouvais aussi venir de le rencontrer depuis 5 min, et devenir son meilleur ami quand les shooter sont pas loin…

Et les deux on regarde au ciel… on se comprend!

  • Alors finalement, est-ce que il y a quelqu’un qui le connais au moins ? Y sort d’où cet esti là ?
  • On ne le sait pas Chris. Mais je crois qu’il a sorti avec une coloc de Sébastien Provost.
  • Je ne le connais pas
  • Ok… Mais disons qu’il y a une personne qui le connaît et que nous on connait.
  • Bon. Donc là vous me dites que Jun a sniffé une pilule de quelque chose qu’il ne connaissait pas, avec des gens qu’il ne connaissait pas…

Je ressens en moi une telle indignation… je me sens furieux. Je lance sans ménagement  «Et vous l’avez laissé partir comme ça ? Il y avait AUCUN de ses amis avec lui quand il est mort Seb?»

  • Hey WÔ!! Relax Chris ! Tu sais très bien qu’on veille tous l’un sur l’autre, et que si on avait été là ça ne serait jamais arrivé.  
  • JUSTEMENT ! OU ÉTAIENT SES AMIS ?
  • MMAAAAANN!! On Était rendu LUNDI AVANT-MIDI !! On a fait le party depuis VENDREDI ! Tout le monde était brûlé et dormais ! Moi depuis le retour du Stereo-Bar même ! J’ai laissé Jun à 4h du matin ! Et il est parti de chez Kevin à 7h parce que eux aussi dormais ! Qu’est-ce tu veux man? Y’était pas tuable, et y cherchait justement du monde pour continuer le party! Qui aurais-tu voulu qui lui dise d’arrêter ?

Mouais. Ça fait du sens quand même… C’est vrai que quand Jun était décollé… Et le connaissant, même si il faisait «d’une certaine manière» attention à lui, il est probable qu’à ce niveau de party, il ne devait plus réfléchir trop fort.

Mais en fait, si le dealer lui avait présenté une «sleeping pill», l’aurait-il «sniffé» une fois mise en poudre, en se disant qu’il connait cela puisqu’il prend déjà des pilule dodo ?

Sauf le policier s’était fait dire par «le témoin» qu’ils avaient consommé du fentanyl. Connaissant Jun, je sais qu’il aurait probablement pu sniffer une pilule dodo, même si ce n’est pas très brillant… Mais prendre du fenta-truc, sans connaître le produit ? Je ne sais pas… Et la façon dont on lui avait présenté la chose déterminait implicitement le choix qu’il pouvait avoir fait. Cela changeait tout.

À prime abord, n’était-il pas légitime de penser que si l’on vous présentait un produit comme étant inoffensif, mais que ce dernier vous tuait par sa toxicité, cela deviendrait un acte criminel.

Est-ce que celui qui lui avait donné cela connaissait la toxicité du produit ? Si oui, et qu’il en avait quand même distribué, ne devenait-il un meurtrier par défaut ? Comment cet enffoiré avait-il présenté cette merde à Jun pour qu’il en fasse ? Mais pouvait-il réellement savoir ce que c’était s’il en a aussi subit les conséquences ?

  • Je crois que nous devrions demander à Tanya, qu’en dites-vous ? C’est elle la dernière à avoir vu Jun vivant. À part ce Greg …
  • Je crois que ce ne sera pas possible… répond Seb un peu mal à l’aise.
  • Pourquoi ? J’aimerais la voir… demande Paola
  • Elle est retournée au NB hier. Elle devait prendre son avion le lundi soir, mais était tellement malade qu’elle ne le pouvait pas.
  • Comment ça retourner au NB?
  • C’est de là qu’elle vient, et elle n’était ici que pour mon anniversaire. Elle habite à Bathurst et ne connaissait personne avant ce soir-là. Elle n’avait jamais vu ni Greg ni Junior.  
  • Alors peut-on lui parler ? Nous devons savoir comment la pilule leur a été présentée, et qu’est-ce que c’était ! Genre pilule pour dormir ? Ou Fuckin Morphine ?
  • Écoute Chris, je crois que il faudrait laisser un peu de temps avant de lui reparler, car elle est vraiment traumatiser la petite… elle ne sort jamais, ne connais pas les raves ou le drogues, elle vient pour ma fête, on sort, et là elle tombe sur Jun, qu’il l’a adoré tu suite. Imagine ! À la fin du party la fille suit le gars qu’elle vient de rencontrer, pour aller chez un AUTRE gars qu’elle ne connait pas et a jamais vu, elle ne sait même pas ou elle est en ville, elle fait un trip et Au réveil le gars est mort. Elle capote ben raide man !
  • Qu’est-ce tu me dis là ?
  • Elle vient d’une petite famille ben straight ben normale à Bathurst, y’a pas de clubs la bas !
  • My God!! Tu me dis qu’elle n’avait jamais fait ça ?
  • C’Était son premier Stereo ? Et là!? Comment tu veux qu’elle explique ça chez eux !? Faut lui donner un petit break là
  • MAIS JUNIOR EST MORT ! explose Paola, avant d’enchaîner. Vous parlez comme si il fallait protéger cette pauvre petite fille ! MAIS ELLE, ELLE EST VIVANTE ET MON FRÈRE EST MORT SANS QU’ON SACHE CE QU’IL A PRIS !

Tout le monde est silencieux, Paola pleure, l’ambiance est lourde… Nous sommes tous déchirés et chacun exprime sa peine un peu à sa façon, parfois cela déborde avec colère… Je ne sais plus qui, mais l’un d’entre nous roule un pétard et le passe à la ronde. 

Par bonheur, la porte s’ouvre pour laisser entrer Jordan, un mec que je considère comme un vrai ami de Junior, l’un des rares.

D’une beauté singulière de top model, ce garçon de six pieds trois pouces originaire de Ste-Lucia dans les Antilles portait une musculature fort charnues harmonieuse, tout en n’exagérant jamais sa mise en valeur ou ses accoutrements, la parfaite contrebalance de Junior !

Sa voix grave et son grand calme eurent un effet immédiat sur le groupe et désamorça la tension.

Nous eurent tôt fait de lui résumer ce qui venait d’être dit depuis dix minutes, et sa première question fusa.

  • Non mais attendez ! Ça ne fait pas de sens votre histoire !

Oui… j’étais plutôt d’accord avec ça. Rien ne faisait de putain de sens. Il poursuivit.

  •  Premièrement, Jun n’as jamais pris de morphine, ce n’est pas son truc. Deuxio, combien de temps y’va-t-il eu entre le moment qu’ils ont trouvé Junior et l’arrivée de l’ambulance ? Car merde ! Selon ce que vous me dites là, c’est trou de cul qui ont sorti Junior NE LUI ONT PAS PORTÉ ASSISTANCE ! Merde ! Comment les ambulanciers ont pu le ramasser DEHORS ? Et QUI a appelé la police ? Eux ou un passant dans la rue ?

Seb essaie de répondre, selon ce qu’il en sait, mais bien malgré lui, il essuie les tirs croisés de nos questions.

  • Tanya m’a dit qu’ils l’avaient sorti pour trouver de l’aide je pense, mais ça n’allait pas bien, parce que tu sais combien Junior est lourd. Imagine inconscient. Et en plus ils étaient full pété.
  • Non mais ils ont sorti LE CORPS d’un mort ! T’as même pas le droit de toucher ou déplacer un mort ! À QUOI ILS ONT PENSÉ ?
  • Je sais pas man, c’est pas moi qui était là…
  • Oui je sais, désolé…
  • C’était pas beau il semblerait. Quand elle s’est réveillé une première fois, Jun dormais sur le divan, elle est allé se recoucher, et quand elle s’est réveillée à nouveau une heure plus tard plus ou moins, Jun ne respirait plus. Quand elle a vu qu’il ne répondait pas elle a voulu lui donner le RCR mais quand ses lèvres ont touché celles de Jun, elle a été malade, parce que c’était dur et froid. La texture la rendue malade.
  • Donc ils sont convaincus qu’il était mort ?

Seb se prend la tête.

  • Ça devait être terrible. Je n’aurais pas voulu être dans leur position.

(Paola ne comprend pas que l’on parle de Tanya et que l’on ait de la compassion pour elle alors que son frère est mort. C’est tout ce qu’elle voit et cela la rend agressive.)

Nous avons encore de nombreuses questions, et en parlant tous ensemble, plusieurs pièces du puzzle commencent à prendre forme.

Mon téléphone sonne, numéro privé

  • Mr. Côté ! Dr. Saindoux, médecin légiste ! C’est bon ! Vous pouvez passer au bureau du coroner, j’ai demandé à libérer les items personnels de Mr. Hernandez, mais vous ne pourrez pas voir le corps aujourd’hui.
  • Même pas 5 minutes ?
  • Non désolé, comme je vous le disais, il est sous séquestre tant que nous n’aurons pas terminer l’investigation.
  • Et quand pourra-t-on le voir ?
  • Nous devons attendre des rapports d’analyse qui sont envoyés à Québec, ainsi que le rapport des policiers, mais cela ne devrait pas être trop long.
  • Pourrait-on le voir d’ici vendredi ?
  • Je vais voir ce que je peux faire. Je vous rappelle demain avec plus de nouvelles.
  • Ok, merci Dr, j’apprécie. 

Bon ! Au moins nous avions l’autorisation pour aller chercher les items de Junior.

  • Ok Seb, on y va, et on se revoit plus tard.

Jordan nous accompagne, à trois nous serons plus forts, car après la morgue, nous devons aller chez Junior. C’est Jordan qui a un set de clé. On se salut tous et se sert dans nos bras, on doit y aller.  

En fait, oui, on doit y aller, mais en même temps, tout me répugne. C’est hallucinant combien je trouve atroce de faire ce que je fais.

Je vais chez le coroner chercher les effets personnels de l’amour de ma vie…

Ayoye.

La morgue

La Morgue de Montréal est située dans le bâtiment de la SQ, rue Parthenais.

Ce sont les mêmes agents de sécurité pour l’accueil de tous les visiteurs du bâtiment. J’ai l’impression que tout se passe au ralenti et je m’observe moi-même de l’extérieur. C’est comme si aucun de nous trois ne voulait prendre les devants de cette expédition complètement irréelle, sauf que c’est justement dans ce rôle que je serai le plus utile. Entre autre en raison de la langue.

  • Nous venons ramasser les effets de Junior Hernandez
  • Désolé monsieur ce ne sera pas possible.

Ah non ! Pas encore un connard de technocrate !

  • Nous avons eu l’autorisation d’un légiste, Dr Saindoux.
  • Mais je n’ai personne d’enregistré sous le nom de Hernandez
  • Essayez Morales..
  • Ok c’est bon. Ah oui ! C’est vous ça !? Oui on nous a averti, attendez un instant.

L’homme se retourne et glisse un mot à un autre agent, qui part.

Le temps semble suspendu. Nous sommes tous les trois silencieux, dans nos pensées. Quelques rayons d’un soleil triste viennent caresser nos visages baignés de larmes, alors que nous attendons dans l’atrium vitré du bâtiment.

L’agent qui était parti revient, avec en main un tout petit sac de plastique blanc, qui ne contient que ses bracelets, ses boucle d’oreille, sa boucle de nombril, des bagues.

Rien d’autre.

Impossible.

  • Mais où sont ses vêtements, sa croix, son portefeuille et son téléphone ?

L’agent me regarde interloqué.

  • Vous parlez pour monsieur hheeeuuu Morales ? dit-il en regardant son papier.
  • Hernandez !
  • C’est tout ce qui a suivi le corps depuis l’hôpital.
  • Comment ça ? Il avait une casquette, sa chaîne et il devait bien être habillé !
  • Je l’ignore monsieur, c’est tout ce qu’on a.
  • Et peut-on voir le corps ?
  • Non. On n’a juste reçu l’ordre du coroner de vous donner ses effets personnels.
  • Et comment fait-on pour voir le corps ?
  • Vous devez attendre monsieur ! C’est un cas de coroner ! Quand le corps sera libéré, vous le ferez ramasser par la maison funéraire de votre choix, mais d’ici là il reste ici, sous séquestre.

Bon! Le légiste me l’avait expliqué, mais un gars s’essaye. C’est tout de même très irritant.

J’essaie tant bien que mal d’expliquer à Paola que nous ne pourrons voir le corps maintenant, mais elle panique, et monte le ton

  • JE VEUX VOIR JUNIOR J’EN AI BESOIN C’EST DANS MA CULTURE VOUS NE POUVEZ PAS COMPRENDRE !

Les agents au comptoir lèvent la tête.

  • Écoute Paola, il y a une enquête en cours, on ne pourra voir Junior. Et eux, ils ne peuvent rien, ce n’est pas eux qui décident.
  • Chris on a BESOIN de le voir, et ça nous prends son téléphone ! On doit savoir à qui il a parlé en dernier ! me dit-elle en pleurant alors que Jordan lui glisse un bras autour de l’épaule.
  • On va réussir à accéder à ses comptes, je crois bien me souvenir de son mot de passe, s’il ne l’a pas changé…

Elle est complètement effondrée, et accepte bien malgré elle, à contre cœur de quitter l’endroit sans avoir vu son frère.  

Nous devons maintenant affronter le pire jusqu’à présent.

Chez Junior

Par bonheur, Jordan a un double des clés de Jun, car quelque part cet été, encore une fois, Jun a perdu ses clés, et ce fut si sérieux, qu’il dû dormir chez Jordan deux ou trois nuits avant de pouvoir faire changer les serrures et tout et tout… Donc pour parer à cela, il avait maintenant un double de clés chez son meilleur ami. Après toutes ces années à lui dire ! Enfin! Mais c’est du Jun tout craché ça : n’écoute pas les conseils jusqu’à temps de vivre l’épreuve par lui-même! On connaît ça!

Je demande à Paola si elle voudrait que j’entre en premier juste pour voir si il n’y aurait pas des trucs indécents, ou autre qui traineraient à la vue, ce qu’elle accepte.

Il me revient donc d’entrer en premier dans cet appartement qu’il venait d’emménager il y a six mois à peine. Enfin il avait trouvé LA place dans lequel il pourrait s’épanouir et démarrer sa petite entreprise de coiffeur à domicile.

Jordan me donne les clés, qui sont tellement caractéristiques de Junior ! L’embout est en fait une balle de baseball avec un gant. Donc la clé a la forme et les couleurs de jouets pour enfant. Ma main tremble en l’insérant dans la serrure.

J’ouvre la porte sur un appartement sombre, et assez en ordre. Rien d’outrageant, considérant que Jun a fait ses bagages pour Ottawa et n’était pas revenu. L’évier est plein, mais ça, ce n’est pas surprenant. J’inspecte pour de la drogue, rien à la vue. Ah oui j’oubliais ! Le coffre de la BMW en jouet sur son étagère ! Il y laissait toujours un petit sac en réserve… je regarde et, Bingo ! Il y en avait bel et bien un, que je ramasse bien entendu.

  • C’est bon Paola ! Vous pouvez entrer !

Wow! Quelle intensité. Aucun de nous trois ne peut parler, alors on se fait une colle à trois, nous pleurons.

Jordan laisse glisser

  • Maan ! C’est la chose la plus difficile que j’ai faite ! Je ne peux imaginer marcher ici CHEZ Junior et imaginer qu’il ne sera plus jamais là.

Toute la douleur de perte que je croyais avoir vécu jusqu’alors me semble soudainement bien illusoire et superficielle. Des éclairs de douleurs me traversent de part et d’autre de la conscience, car l’immersion dans l’environnement même de Jun me propulse dans la confrontation de toute ma réalité passée avec une autre réalité à venir, mais qui n’est plus du tout compatible avec la ligne établie.

Tous mes sens sont baignés de ma mémoire en ces lieux, chaque objet de cet appartement a une histoire pour moi. Pour nous.

Et c’est comme si, devant l’ampleur du drame, et de la perte que cela représente, la seule chose qui me venait en tête était «c’est impossible!». Clairement, le déni.

J’avais l’impression de me réveiller à toutes les minutes, avec une nouvelle douleur.

Et par quoi commence-t-on ?

Bordel ! Et QUI est prêt à ce genre de chose dans sa vie ? Comment cela peut-il impliquer autant de variables, sans que l’on ne sache où donner de la tête ?!

Bon ! Il faut d’abord probablement commencer par un genre d’inventaire… et il faudrait bien créer une page Facebook aussi j’imagine, et éventuellement faire le ménage de son ordinateur, et de son téléphone… Oh My God ! Et de ses hard drive ! Je pense à ça il a plein de films de culs et des films de cul de lui et moi… Ha merde !

Bon sang ! Et quoi encore ? Le loyer, les comptes divers, l’accès aux emails, à son FB, à tout… C’est hallucinant ce que cela représente. La dernière fois que je suis venu ici, c’est en novembre, et jusqu’alors, il avait toujours eu le même mot de passe pour son ordinateur : Morales1980.

Dieu nous garde, il fonctionne, ce qui donne un accès à son ordinateur, de même qu’à tous ses comptes, qui sont sauvegardés dans ses pages FB. L’une des premières choses que je fais est de me remettre comme ami avec Junior, pour ainsi voir ses publications et moi-même poster des choses sur son mur à partir de mon acompte à moi, logiquement. Nous ne sommes plus amis FB depuis des années en fait. À ma demande à moi il y a des années, il avait cessé de mettre des photos de moi et lui sur FB, car je ne voulais pas être identifié avec une «vie de party», et depuis que nous n’étions plus ensemble, il m’avait aussi effacé, ce qui était compréhensible.

Après nous être assuré les accès, Jordan et moi nous assoyons donc à la rédaction d’une biographie de Junior, et Paola se lance dans le vidage des garde-robes sur le lit.

En bref

Toute cette soirée se passe en alternance entre les pleurs et les rires quand on trouvait une bébelle qui nous remémorait un souvenir. C’est étrange, car les «fou-rires funéraires» sont comme des soupapes de contraction. De même que les pleurs qui les accompagnent.

Je constate avec étonnement l’émergence de ces nouvelles émotions qui se bousculent au portillon. Jamais n’ai-je expérimenté pareilles contradictions en moi, et il est étonnant de constater combien ces émotions sont voisines sur le terrain glissant des pertes et décès.    

En compagnie de mon meilleur  ami Christian à l’autre bout de la ligne qui nous guidait pour les étapes de création d’un événement FB, Jordan et moi avons travaillé jusqu’aux petites heures et composons les messages et annonces formelles qui annoncent la suite des choses. Tous ensembles, nous créons aussi une page MEMORIAM, qui deviendra en fait la plate-forme de communication pour la suite. Bon sang ! Mais c’est que ça en prend du temps tout ça ! C’est bien beau dire «On met ça sur FB!», encore faut-il que les textes soient écris avec soin et précision.

Et moi qui déteste FB!

Nous sommes épuisés, et vers les deux heures du matin, je quitte avec Jordan pour laisser Paola seule pour une première nuit chez Junior. Le lit est plein de linge, aucun espace pour dormir. C’est ce qu’elle désire, elle ne dormira pas dans son lit anyway. Ce soir, ce sera le divan.

Et il y a tellement de choses qui me passent en tête ! Tellement de questions qui se bousculent entre nous ! Les choses allaient si vite que nous n’avions même pas le temps d’y réfléchir avant de devoir passer à autre chose.

Comme par exemple, mais qui est donc ce Greg sorti de nulle part ?

Retrouvez toute l’histoire de Junior dans la catégorie Junior & Chris Love Story au lien suivant : https://lesparolesdechris.ca/category/junior-chris-love-story-2005-2015/

Et chaque articles aux liens suivants :

Lien court pour article A00 : https://wp.me/p38ugl-qY

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Lien court pour article J16 : https://wp.me/p38ugl-sz

Lien court pour article J21 : https://wp.me/p38ugl-sX

notes de rédaction pour l’auteur : MOD 7 DEC 17 / DRAFT 88% 16 NOV 16

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