JUNIOR’S BOOK – J01 – L’ANNONCE

Jour 01 – Lundi le 23 Nov 2015

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Approximation de lecture : +- 5 p. / +- 6-8 min?

Titre : L’annonce

Après avoir reçu la nouvelle que je devais quitter ma chambre occupée depuis les trois dernières années dans ma ville de travail, à Kingston, d’ici mercredi, j’avais déjà un peu commencé à me faire une idée et à rassembler mes effets personnels avant de me coucher hier soir, très tard. Mais que voulez-vous? C’est ainsi la vie d’un soldat : un moment donné, faut bouger. Après tout, nous étions de simples locataires, et le gouvernement avais besoin de ces chambres pour les Syriens, donc justifié (selon eux). Et moi, comme j’en avais parlé avec mon ami et que j’avais une potentialité d’option, je ferais avec.

Ce fut donc la première chose que je fis ce matin-là, soit d’aviser mon collègue Edwin que finalement, son offre faisait du sens. Je ne riais plus car comprenait que cela impliquerait des coûts important par rapport au prix que je payais pour ma chambre sur la base mais je me fais une tête comme on dit.

Ma journée va quand même très bien. J’ai un rendez-vous au dentiste pour ramasser une plaque occlusale que j’attends depuis septembre, enfin.

En après-midi je ramasse quelques boîtes au boulot en me disant que je vais continuer mon emballage en soirée, et m’en vais m’entrainer au gym de la base, situé à 7-8 minutes de ma chambre en voiture.

Je reçois un coup de fil à 16h54, alors que je suis au gym.

Hooo yess! Je suis tout heureux de recevoir un appel de mon ami Sébastien, que l’on vient de fêter ce week-end… C’est justement à son party que j’étais samedi, espérant peut-être y revoir l’amour de ma vie, car j’avais besoin de lui parler, et de le voir de mes yeux. Finalement, il ne s’était jamais pointé, et les circonstances étant ce qu’elles sont, j’avais réagi fortement en posant une action pour VRAIMENT couper coeur et contact avec celui que j’aimais trop, à en devenir néfaste pour moi.

  • Salut Seb, comment ça va? Lui demande-je d’une voix enjouée.
  • Ça va mal Chris.

Silence.

  • Junior est mort Chris! Me souffle Seb avant d’éclater en sanglot.
  • Pourquoi tu dis ça man ? C’est pas drôle…
  • Je niaise pas Chris… Oh My God!

Tout d’un coup, c’est comme si une main glacée, un horrible frisson de cauchemar m’avait enlacée et purgée de toute mon essence. C’était impossible. L’Amour de ma vie, le mec au centre de toutes mes pensées et de mes actions, rêves et phantasmes disparu ?

Impossible.

  • Écoute Sebas je te rappel.

Malgré la panique que je sens en moi, je me parle très fort et réfère à mes lointaines notions de soldat afin de continuer à opérer au combat quand surviennent les pertes.

Ok arrête pas arrête pas arrête pas – casier – sac à dos – va à l’auto – débarque à ma chambre – c’est impossible ça se peut pas – dépose mes trucs – prend mon téléphone en tremblant et rappel Seb.

Il répond en pleurant. J’éclate en sanglot.

Je comprends difficilement l’histoire à travers ses sanglots à lui. Il me raconte ce qu’il connait de l’histoire.

  • Comme tu le sais Jun s’est jamais présenté chez nous samedi comme prévu, il est allé à Ottawa et est revenu dimanche vers l’heure du souper. En arrivant il est arrêté directement chez son dealer pour se charger, car il voulait fêter. Ensuite il est venu directement chez nous et on a commencé le party.
  • Donc il avait fait le party depuis vendredi ?
  • Oui c’est ça. Et quand il est arrivé, on était déjà tous avancé, donc on a clanché un peu plus pour compenser. Et ça y est allé mon homme…

Ils avaient donc fait venir le vendeur, et se sont tous chargé pour la soirée. Junior y a sur place rencontré Tanya, amie de Seb, en visite du New-Brunswick pour le w-e de sa fête (à Seb). Ils ne s’étaient jamais rencontrés avant.

  • On est sorti au Stereobar, à la fermeture on est venu ici. À 7h, nous on était brûlé, mais Jun voulait continuer, il est donc allé continuer ça avec Tanya chez son dealer en ville. Je n’étais pas avec lui, mais là Kevin vient de m’appeler, et c’est Gabriel qui a tout de suite pensé à toi.

J’entends les mots de Seb, mais de loin seulement.

En fait je suis stupéfait du mauvais timing pour que cela arrive.

Je n’ai pas le temps de ça ! Je dois quitter ma chambre ! Il doit y avoir une erreur sur les personnes, je me sens engourdi.

Et tout d’un coup, on m’annonce cela.

  • Mais que s’est-il passé ? De quoi il est mort ? ÇA SE PEUT PAS SEBAS !
  • Écoute… Je sais pas tout… laisse échapper mon ami dans un étranglement. Mais je sais qu’il était dans l’ambulance et qu’ils l’ont pas lâché jusqu’à l’hôpital.
  • Comment ça ? Qui était là ?
  • Kevin était avec lui

Kevin est un «nouvel ami», que nous avions rencontré via d’autres personnes au mois de décembre 2014, et qui était devenu plus proche de son groupe d’amis depuis notre séparation. Ce qui fait que je le connaissais pour l’avoir vu à de nombreuses reprises, mais pas intimement.

  • Et il était ou ?
  • Pas loin de son ancien appart, chez son dealer.
  • Mais il est mort de quoi ?
  • Un arrêt cardiaque, mais je ne suis pas sur…
  • … ?

Je raccroche avec Sebas, mais me sens complètement détaché de la situation. Je ne ressens rien, sinon un choc au ventre, et beaucoup de pression dans ma tête.

Mon premier réflexe, et le bon, est d’appeler mon patron immédiat.

Totalement irréel. En fait je me sens hors de moi, comme en élévation, car soudainement, j’ai une barrière anti-panique qui s’élève dans ma tête. MALGRÉ MOI. J’annonce très froidement à mon patron que mon ex-conjoint, mais toujours l’Amour de ma Vie, vient de décéder à Montréal. Il me demande comment il pourrait m’aider

«Demain Jeff, demain j’aurai besoin de votre aide à toute l’équipe.»  

Et je m’interdis de pleurer de me laisser aller, car je dois pacter mes boîtes et vider ma chambre. J’ai trois ans de vie à Kingston dans cette chambre, en plus d’un «locker» dans lesquels sont rangés des dizaines de boîtes et centaines d’items militaires qui font partie de mon boulot, de ma vie ici.

C’est incroyable, époustouflant. On vient de me plonger direct dans un bain d’acide et ma peau s’enlève de ma chair… mais je ne ressens rien. J’y assiste.

Dans les premières heures, j’observe plusieurs mécanismes psychologiques de défense et de protection qui se mettent naturellement en place.

Dès lors j’imagine, c’est un peu comme le département des situations d’urgence qui prend le relais. Ne pouvant simplement se laisser submerger par le flot d’émotions qui tel un typhon, ravagerait tout sur son passage, bloquant de facto les opérations et les communications, le département d’urgence établi des aiguillages intra-émotionnels, qui permettent à la raison de court-circuiter ce qui constituait jusqu’alors votre base, vos assurances et certitudes sur lesquelles s’appuyait votre vie et votre futur qui eux, explosent les uns après les autres… En voyant s’effriter ainsi votre réalité, il y a des milliers de pensées qui sont des projections, des projets, des souhaits ou sujets  dont vous aviez encore à partager avec le disparu qui soudainement ne font plus de sens.

C’est comme si toute votre boucle de validation rétroactive venait d’interrompre la rétroaction possible. Soudainement, toutes les options ne sont plus viables. Les voyants rouges s’allument les uns après les autres… et cela envahit toutes vos pensées.

Mais le département d’urgence court-circuite justement tout cela. Il pousse le raisonnement à la conséquence immédiate du Coût/Bénéfice de laisser libre court à l’émotion. Sachant que cette dernière paralyse si mal canalisée, il est fort à risque de la libérer sans contrainte.

Car si tout cela est vrai, il faut se mettre en mode productif !

Premièrement, il est à peine 17h30, et ma vie est maintenant changée POUR LA VIE depuis 36 minutes. J’aurai encore longtemps pour exprimer ma douleur, qui en ce moment est encore gérable, car contrainte par le département des urgences dans un cagibi verrouillé avec des portes en verre.

Je vois juste de l’autre côté toute la douleur qui m’y attend, mais ne m’en sens pas affecté encore.

J’appelle ma mère, et lui annonce sans pleurer, mais en lui disant que je suis en mode urgence.

J’appelle Wil, à qui j’ai aussi besoin de me confier. Incroyable combien 24 heures auparavant je rencontrais ce garçon avec un niveau d’intensité qui en quelques heures à peine m’avait touché profondément. Et au même moment en contrepartie, je perdais l’amour de ma vie. Je l’appel pour lui partager.

Étonnamment, il était la personne la plus proche émotionnellement de qui je me trouvais alors, et il fut une bonne oreille, plein d’amour et de tendresse à mon endroit, ce qui me fit une grand bien en m’apportant du calme, et une main tendue de l’Univers qui me disait «tu n’es pas seul – sois fort.»

Je ressens donc un effet complètement dissociatif en mon être, car après avoir annoncé la nouvelle à quelques personnes les plus proche, je décide de me concentrer sur ma tâche immédiate : JE DOIS VIDER MA CHAMBRE !

Car même si je quittais maintenant, ou demain matin sans avoir tout vidé, ce n’est pas comme s’il me suffisait de fermer la porte et de revenir dans un mois.

Non…

Je devais VIDER la place pour des Syriens qui s’en venaient occuper ma chambre d’ici un mois, sur promesse de notre nouveau gouvernement !

Wow !

Bon ! Il va de soi que je contacte sa sœur à Toronto, et son meilleur ami à Ottawa. Nous sommes dévastés. La sœur et moi prenons rendez-vous pour le mercredi, ici à Kingston. Je la ramasserai à la gare de train, et nous irons ensemble à Montréal affronter ce cauchemar annoncé.

Cela me laisse donc toute la journée de demain pour finir de faire mes boîtes et compléter mon déménagement.

D’ici là, je me plonge dans le remplissage de mes boîtes, et de ma voiture afin de faire un premier voyage ce soir à ma nouvelle location.

Voilà que je me dis. On opère au moins jusqu’à ça. Je dois compléter au moins UN voyage d’auto, ensuite je craquerai.

Ce que je fis.

Dans un état second, tertiaire et quaternaire.

Chaque secondes, chaque objet que je touche a désormais une autre couleur. Je révise déjà sans le savoir mon entière vie avec Junior en reclassant mes propres objets, qui pour la plupart ont encore une histoire avec Jun. Ici la crème qu’il m’a offert pour les cheveux, là sa brosse, ou encore une paire de caleçon qui lui appartiennent dans mes tiroirs. Que dis-je ? Huit paires ! Ses bas… Mon ex-copain est partout encore dans ma vie ! Je n’en suis pas séparé encore moralement, à peine physiquement, et jamais dans mon cœur.

Sauf maintenant.

À mon retour à ma chambre, je m’assoie et commence à mesurer l’ampleur de la perte, qui jusque-là, était encore contenue dans l’armoire de vitre.  

Lorsque j’ouvre cette porte derrière laquelle se pressaient tous mes constats et cette réalité que je refusais jusqu’alors d’accepter, je m’effondrai au sol, traversé de millier d’aiguilles de cristal qui persillaient mon âme et mon cœur comme jamais auparavant.

Je me souviens avoir pensé «Chris ça fait trop mal, fait jamais ça à ceux que t’aimes!» et c’est comme si tout d’un coup, au lieu de vouloir mourir encore plus, une étincelle de vie s’est enflammée en moi ! Moi qui pensais à la mort tous les jours de ma vie depuis le printemps, JAMAIS je ne devais m’accorder le droit de créer pareille douleur envers les miens.

Et sans même encore savoir ce dont il en retournait, bien au loin s’est forgée rapidement la promesse de savoir coûte que coûte ce qui était arrivé à Junior. Au nom de toute ma force, j’allais trouver le sens à tout cela et y consacrer toutes mes énergies jusqu’à ce que je trouve la paix, ce qui me semblait impossible en ce moment.

Ma poitrine étouffait de long, très longs sanglots dans lesquels je me vidais complètement, complètement de mon air et de mon être, en ayant l’impression de chuter et que jamais je n’attendrais le fond. Jamais encore de ma vie n’avais-je expérimenté pareil chagrin.

Aussitôt n’avais-je pas accepté une seconde la possibilité de cette réalité que comme dans un rêve, l’incroyable acuité du moment me vrillait l’esprit de nouveau pour me laisser complètement démuni face à un avenir désormais impossible.

J’ai passé la nuit la plus douloureuse et triste de toute ma vie. Nulle part ailleurs en cet instant n’aurais-je voulu me trouver que dans les bras de Junior, sur sa poitrine, blottit contre lui. Je dois dire que si j’avais pu, je serais mort aussi cette nuit-là pour rejoindre celui qui m’avait permis de rencontrer Dieu bien des fois.

Après les merveilleux moments partagés au fil des ans avec Junior, j’avais depuis longtemps accepté le fait que je pourrais mourir maintenant, car plus jamais je ne connaitrais pareil bonheur.

Au moins cent fois au fil des ans avec Junior sur sa poitrine j’en avais pensé ainsi.

Et ce soir, j’aimerais qu’il en soit ainsi. Je voudrais mourir. Cesser de souffrir. 

Mon esprit et ma conscience meurtrie ressentaient l’Âme de Junior juste à mes côtés. Je sais très bien qu’il était encore ici, avec nous, avec moi.

Junior n’a PAS compris encore qu’il est décédé, et il bs’est manifesté à plusieurs personnes dans les 24h de sa mort.

Pour ma part, au cours de cette nuit et des jours suivants, j’allais ressentir sa présence comme il en avait toujours été depuis notre rencontre. J’ai tendance à croire que Jun est resté plusieurs jours avec nous. Car en moi, très profondément, je ressentais SA peine et sa surprise en fait. Ce n’était pas ce qu’il avait voulu. Junior était je crois, le premier surpris et en désaccord avec sa mort, et j’avais l’impression de le ressentir partout en moi.

Je n’ai pas dormi de la nuit, et au matin, je fus bien incapable de me lever pour aller travailler. En plus de devoir vider ma chambre.

Impossible.

Retrouvez toute l’histoire de Junior dans la catégorie Junior & Chris Love Story au lien suivant : https://lesparolesdechris.ca/category/junior-chris-love-story-2005-2015/

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