Voyages & Découvertes – CVCS – SEN1-12 : LA LONGUE NUIT – DÉPART ET ADIEUX

Série CARNET DE VOYAGE D’UN CANADIEN AU SÉNÉGAL (CVCS) publié en articles dans le cadre de l’anniversaire de ce voyage initiatique réalisé en février 2013 dans le cadre d’une mission militaire de formation au Sénégal. Ici, le dernier article d’une série de douze.

DU 2 FEV AU 2 MARS 2013

SEN1-12 : LA LONGUE NUIT – DÉPART ET ADIEUX

MÉMOIRES DE CDC

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SEN1-12 – MAIS POURQUOI TOUTE BONNE CHOSE A-T-IL UNE FIN ?

Dernier jour de présence à Dakar

Adieux et salutations (C’est peut-être mon moins bon texte, trop émotionnel – désolé)

1e mars 2013

Jour 29

Le dernier réveil sous le ciel de Dakar

Ouuuuuuuff!!

Pas facile à matin !! J’ai la bouche pâteuse, les yeux collés, une brique dans le ventre, la tête qui fait boum. Putain que ça va être long aujourd’hui. Mais bon ! Quand il le faut il le faut. Let’s go, routine, je me lève, m’effondre au sol, me relève, pipi, rasage, habille et go. Ouvre la porte, ouf! Il fait chaud, descend au petit-déjeuner, salutation de tout le monde comme tous les matins. Mais je n’ai pas faim. Juste soif. Beeeen bennn soif. Je fais un clin d’œil à Mamadou qui se tient la tête et a l’air d’avoir pris une cuite lui-même. Je le comprends quand il dit que l’alcool rend l’homme semblable à l’animal. C’est normal quand tu ne bois jamais, même trois bières te font de l’effet. Pour lui, c’était une cuite hier.

Elisa la canadienne, Raven et Colbert les alcolos, Dom le fonctionnaire et Wil le tanzanien… tout le monde a l’air patate ce matin sauf Etsuko la japonaise. En fait elle n’est même pas là. Je crois qu’elle est malade. Et je ne vous parle pas de moi, j’ai pris 10 ans de vieux. Mauvaise crème de nuit comme dirait une amie. Les candidats sont de bonne humeur et joyeux, c’est leur dernière journée. Pour les mêmes raisons, moi j’ai la mort dans l’âme. On sort, tout le monde se dirige vers le cercle des officiers, situé à 300 mètres, comme tous les matins. Il fait chaud aujourd’hui, l’humidité est pesante, le ciel est blanc, le soleil pâle. Je suis déjà nostalgique des merveilleux moments d’hier. Mais je dois me concentrer sur la journée, ce n’est pas fini tant que ce n’est pas fini. Et ce matin, nous avons la cérémonie officielle de remises des diplômes, les discours, les salutations et tout le blablabla.

Une fois au cercle des officiers, je me prépare un petit café, l’esprit encore embrumé des vapeurs d’hier, personne n’est très productif de toute façon. Nous donnons quelques directives pour la disposition des chaises et le « set-up » d’accueil de nos invités d’honneurs pour la cérémonie de remise des diplômes.

L’un des patrons nous demande d’être en position, assis à nos places pour 10h00, la cérémonie devrait débuter aussitôt que les invités d’honneurs seront là. Tout le monde s’installe donc quelques minutes avant l’heure avec nervosité et anticipation, et on attend que le « chef de l’armée de terre sénégalaise » se présente. Et on attend. Et on attend. Et il fait chaud, tout le monde est brûlé, somnolant. 11h arrive, on attend encore… Les gars ont pu de discipline, tout le monde est affalé sur leur chaises, ça parle, ça jase, ça a du fun, ça part à gauche et à droite, aux toilettes, au café, au téléphone… tellement que pu personne ne porte attention à l’arrivée des invités d’honneurs quand soudain, un Lieutenant-Colonel avec la casquette tout croche sur la tête se présente avec une équipe de médias. Ouuups ! Ça doit vouloir dire que ça s’en vient !

Alors la caméra s’installe EN PLEIN MILIEU de la salle, exactement DANS le couloir qui avait été aménagé pour le déplacement des gens dans la salle. Ils n’auraient pu choisir un meilleur emplacement pour juste complètement bloquer le trafic. Je demande à Dominic à la blague s’il pense que ça puisse être le même mec qui a dompé son voyage de gravelle au milieu de la rue en face de chez Ali l’autre jour ?? Vous savez ? Genre respect des autres ?? On a donc maintenant le trépied de la caméra qui occupe tout l’espace, la caméra elle-même, gigantesque monstre d’une autre époque, les filages, les boîtes de raccords… je vous dis, tout pour scraper le set-up et enlever le petit peu de « glamour » qui restait à la cérémonie. Une chose de sûr, c’est qu’ils auront un gros plan sur le Colonel-chef-de-l’armée-qui-veut-être-vu-comme-le-chef-de-l’armée.

Les invités de prestige commencent à arriver. Le représentant militaire de l’Ambassade du Canada, le représentant de ci, de ça, le député du coin, et je ne sais pas qui encore. Et tout le monde est assis, et nous attendons encore. Il est plus de midi maintenant, je n’ai déjà presque plus de batterie dans mon kodak à force de prendre des photos des gars en train de faire des pitreries, juste en attendant. Il ne manque que le « chef » maintenant. Ils ont cette sale mauvaise habitude de faire attendre les gens ici. C’est une façon de montrer votre supériorité, en contraignant les autres à la soumission. Nous « attendons » depuis plus de deux heures maintenant. Tout le monde est impatient quand soudainement, une délégation de militaires arrive je ne sais d’où. Ils balancent des ordres à tout vent et forment une sorte de boîte autour d’un grand, très grand monsieur qui a l’air encore plus grand avec sa casquette militaire sur la tête. Je le déteste en le voyant.

Premièrement, parce qu’il vient de nous faire attendre pendant des heures sous une toile au soleil, deuxièmement parce qu’il regarde l’assistance avec mépris et condescendance, se donnant un air royal et important, troisièmement parce qu’il ne démontre AUCUNE considération ou respect à nos gradés canadiens à nous, qui sommes les invités du pays après tout. Nous avons quand même deux officiers supérieur Canadien qui sont ici, et l’un du même grade que lui, un «full-colonel». Le mec serre les mains de quelques sénégalais, l’air absent sans regarder ses interlocuteurs, en ne prenant que les trois premiers doigts. Poignée de main de tapette. Et il ne serre même pas les mains de nos officiers canadiens. Wow ! Il enlève sa casquette et la refile à un sous-fifre qui le suit comme son ombre. Je suis certain que ce gars ne cire même pas ses souliers, et ne mâche pas sa bouffe, et ne s’essuie pas les fesses non plus. Quelqu’un doit le faire pour lui. Non mais quel con !

Aussitôt qu’il prend place, la cérémonie peut finalement commencer (avec deux heures de retard). Un officier quelconque sénégalais prend d’abord la parole pour saluer tout le monde, et principalement son-excellence-et-grandissime-colonelissime-de-on-n’en-a-rien-à-foutre-issime d’avoir autorisé la tenue d’un tel cours sur le territoire sénégalais. Dominic et moi échangeons un regard en coin, sachant pertinemment qu’il s’agit d’une grossière menterie, juste pour licher le cul du colonel. Car ce dernier n’a rien fait dans le projet, il n’est que le représentant en haut niveau, et n’est pas impliqué ni de près, ni de loin dans l’organisation de cette formation internationale.

Sauf que nous n’avions rien entendu encore.

Le Colonelissime prend la parole. Avec une voix plate, monocorde, sans enthousiasme et ne marmonnant que pour lui-même (j’imagine que même pour parler il s’attend à ce quelqu’un projette sa voix pour lui) « Je suis la presque-deuxième-plus-importante-personne-de-l’armée et à ce titre, c’est sous ma direction que s’est déroulé le cours »

QUOI QUOI QUOI ?? NON MAIS T’ES QUI TOÉ ?? LA PRESQUE-DEUXIÈME-PLUS-IMPORTANTE-PERSONNE-DE-L’ARMÉE ???

Que cé ça ? Non mais quel pédant ce mec ! Il venait de nous perdre tous, en une phrase à peine ! S’il veut se tirer des fleurs, on va lui tirer des pieds de fleurs ! MAIS DES PIEDS DE ROSIERS AVEC ÉPINES ! Pis le pot avec tiens !

Bref, personne n’écoute vraiment le colonel-en-chef-de-mes-fesses, personne n’étant impressionné ou inspiré par son insipide discours, qu’il n’avait visiblement ni écrit, ni révisé non plus. C’est tellement incroyable de voir des gars comme ça qui ont des grades élevés, mais sans avoir une once de compétence qui va avec. Imaginez, nous nos colonels doivent systématiquement avoir des maîtrises ou des doctorats, et sont considérés comme des dirigeants de multinationales. Ce mec ne devait pas faire la différence entre l’infanterie et l’artillerie…

Remise des diplômes, remise de cadeaux, discours, bon enfin! Tout est fini maintenant. Malgré tout, cela s’est relativement bien passé, tout en étant très bancale. Comme tout en Afrique. C’était «de brosse en criss». Ça a fini un peu tout croche, petit lunch, et go, c’était le départ.

Tout le monde se tape dans le dos, se tape dans les mains, on prend des photos et encore des photos, et c’est fini. Il est environ 14h. Nous quittons définitivement les locaux du «Cercle des Officiers» de Dakar qui nous a accueillis durant le dernier mois, ainsi que tout son personnel. Ça me manquera un peu je crois.

Plier bagages…

Sitôt arrivé à ma chambre, je me lance dans la préparation de mes bagages, et étrangement, je ressens de très fortes vagues d’émotions, sans le vouloir. Je ne comprends pas pourquoi je suis autant bouleversé. Mes yeux se remplissent d’eau. C’est plus fort que moi, autant me débarrasser de ça tu suite, ça va durer 5 minutes pis après je reprendrai mes sens… fa que je laisse aller les larmes. Il était environ 14h.

My God !!Je croyais que c’était un ruisseau, c’était un torrent qui prend source dans l’Océan !!

J’ai pleuré pendant 10-15 heures de temps ! J’ai pleuré le souvenir d’Isma, des employés de l’hôtel, j’ai pleuré Tafsir, Mohamed et Djiawal les bagagistes et portiers, j’ai pleuré les filles du bar, ma mère adoptive Angèle la barmaid, nos serveurs de la cuisine, la femme de chambre. Tabarouette !! Chaque cintre que je retirais du garde-robe me faisait comme une déchirure. Je ne pouvais imaginer en les accrochant un mois plus tôt que cela me ferais si mal de les retirer à la fin du séjour. Je ne me sentais pas comme si je quittais un hôtel, mais bien une maison familiale. Nous étions en famille à cet endroit. Moi j’y ai trouvé plus que des amis.

Chacun de mes amis avec qui j’ai partagé une partie de ma vie en a eu gros sur le cœur aujourd’hui. Ce sont des mecs qui ne sont pas habitués de pleurer, ou même de vivre des émotions comme je leur en ai fait vivre je crois. Tous ont eu leur façon de vivre les au-revoir, mais tous ont ressentis une grande brûlure dans la poitrine, sans savoir comment l’exprimer, la vivre, l’assumer. Il s’agit sans conteste de la «contre-part» aux beaux moments de la vie.

Il faut vivre le déchirement, le deuil un jour ou l’autre. C’est comme avoir un animal de compagnie. S’empêche-t-on de vivre les beaux moments qu’il nous apporte parce qu’il mourra un jour ? Ce serait bien bête… On ne s’empêche pas de rencontrer des gens et d’aimer parce que l’on devra un jour se séparer…

Je suis allé très loin dans mes relations et dans mon implication avec amis sénégalais. Je me suis investi émotionnellement avec eux, nouant de profondes relations d’amitié en très peu de temps, basé sur des valeurs et des croyances qui s’unissaient toutes au cœur de l’humanité. Bien entendu cela fait plus mal lors de l’adieu, mais je n’aurais pu vivre autrement ma découverte du l’Afrique à travers le Sénégal. Avec implication et amour. Je me suis d’ailleurs fait adopter aussi très rapidement par les gens de la place, ils ont aimé mon intensité, ma curiosité.

Je tenais néanmoins, après les adieux publics de la fête, à prendre du temps pour saluer mes plus proches amis en privé. Et ce fut dur, mais ô combien nécessaire. Je ne croyais cependant pas que cela serait si bouleversant.

Tafsir le bagagiste

Ali devait venir me voir vers 1800, je l’ai attendu dès 1755, en fumant des cigarettes sur le banc dehors. À 19h, il n’était toujours pas là, mais cela m’a permis de partager le temps avec Tafsir, un bagagiste qui m’a initié à la branche de l’Islam qu’ils pratiquent au Sénégal, soit le « Mouridisme », inspiré d’un prophète nommé Cheik Amadou Bemba (ou Seringue Touba, c’est selon) qui a transmis sa vision au début du siècle.

J’ai beaucoup discuté avec ce mec. Lui et Isma sont mes deux sources lumineuses spirituelles qui m’ont les plus éclairées et instruits sur leur religion. Je ne connais rien encore du mouridisme, leur courant religieux islamique, mais tout ce que j’en connais me vient de Tafsir.

En le voyant vendredi pour les adieux, les larmes me sont aussi montées aux yeux, mais il m’a dit avec sa voix rauque toujours joyeuse qui mélange le wolof, le français et l’anglais «Mais non Man! C’est juste le commencement! Baye Fall (C’est le nom qu’ils donnent aux pratiquants du mouridisme, les Baye Fall)! Its just the beginning my friend, YOUR mission is to make know the message of Seringue Touba Man! Toi t’as le pouvoir des mots Man! Fais connaître notre message d’amour Man! Fais connaître le message de compassion et de tolérance de TOUBA man ! ». Lui aussi avait les yeux dans l’eau, il m’évitait du regard, en restant assis à mes côtés. Moi je portais mes verres fumés, trop fragile, incapable de parler, les larmes coulant par elles-mêmes sur mes joues.

Alors que j’ai toutes les misères du monde à me retenir, Tafsir m’offre un cadeau de la part d’un de ses amis que je n’ai rencontré qu’une ou deux fois. Le garçon était un jeune homme à l’apparence très négligé, les dents pourries, les cheveux en bataille et l’œil rouge, mais le mot aiguisé et l’esprit vif, aucunement affecté par les considérations matérielles et l’état du corps. Une grande spiritualité dans un frêle véhicule corporel. Étonnant. Un bel esprit. Il m’offrait un cadeau grandement symbolique : un genre de cadre de sable, imprimé de l’image d’une mosquée célèbre au Sénégal, la mosquée de Touba, une genre de Mecque pour les africains qui ne peuvent se rendre en Arabie Saoudite pour le pèlerinage. Cela m’a beaucoup touché, ému. Je n’avais rencontré ce garçon que deux fois, et il me jugeait digne d’une faveur sous forme de cadeau, sans rien en retour.

Mon ami Tafsir avait raison : ce n’était que le commencement de tout en fait, et je devais trouver la force en l’Univers. Je devais tourner cette douleur de la séparation en création, en motivation à partager quelque chose. En fait, ce n’était même pas de la douleur de souffrance réelle, comme si quelqu’un était mort. C’était l’expression d’une perte, certes, mais émue de tant de beauté et de bonté en même temps.

Le meilleur de soi

Cela ne me traverse l’esprit qu’à l’instant, mais pour me sentir si déchiré justement, ne s’agit-il que de la séparation des amitiés, ou bien de la séparation d’une manière de vivre, au moins en partie qui m’a inspirée et touchée énormément ? Je crois maintenant que peut-être est-ce à travers la séparation des amis que s’exprime mon émotion, mais par eux c’est d’une façon d’être que je me sépare, une façon d’être moi qui me plaise.

Huuuummmmm ?!! Tiens ! Je crois que je viens de toucher la note de tête : Avec les sénégalais, j’ai trouvé des gens avec qui je me suis bien entendu, senti à l’aise, amusant, curieux, intelligent, spirituel, facile d’être bon, ouvert. Ils m’ont permis d’offrir le plus beau Moique je pouvais. Vous savez, c’est comme quand on va à un mariage par exemple. Juste avant la cérémonie, on s’habille beau, on se met en disposition, on se regarde dans le miroir et on se trouve beau, on est content de soi. C’est un peu comme cela que je me sentais : comme si j’avais revêtu mon plus beau Moi.

J’ai aimé celui que j’ai offert, je me suis senti heureux à chaque jours. Chaque jour je savais que je vivrais, et ferais vivre des effets spéciaux à mes amis de la place. Chaque jour des interactions avec des étudiants, des gens locaux, tout pour me porter à m’épanouir à fond, nourrir ma confiance en moi et mon estime personnelle. Chaque jour, j’ai été nourri et privilégié de ces rencontres fortuites, instinctives et constructives. Je remercie infiniment l’Univers, Dieu ou Allah de m’avoir permis de vivre chaque minute en compagnie de chacune de ces personnes.

C’est cela que je pleurais à travers mes amis vendredi. Mon âme était déchirée de se savoir condamnée à se priver dorénavant de cette source énergétique unique et prodigieuse. Je ne faisais pas que quitter un endroit, des amis, mais une partie de moi aussi. J’avais une partie de moi qui restait ici. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai de l’AMOUR qui reste ici, ça me fait mal… Mon âme crie.

Ali

Après une belle heure de conversation avec Tafsir, assis sur le banc en avant de l’hôtel, Ali n’étant toujours pas arrivé, je me suis commandé de la bouffe avec les collègues. On fait Livrer. Je reprends un peu mes sens, prend les choix de tout le monde, et appel pour passer la commande, comme toujours. C’en était devenu une blague tellement les filles qui répondaient au téléphone connaissaient ma voix. « Bonjour ici Christophe de l’hôtel Faidherbe » « Haaaaaaaaa Monsieur Christophe ! Comment allez-vous aujourd’hui?? Livraison pour la même chambre que d’habitude? »

Une fois cela fait, au moment où je décide de me diriger vers ma chambre pour me reprendre un peu, il est apparu. Il était plus de 19h. Comme moi, il avait les larmes aux yeux avant même d’entrer à l’hôtel. On n’a pas parlé dans le hall, tous les deux étranglés par l’émotion. On s’est rendu direct à ma chambre, ou on l’a laissé sortir cette émotion.

Côte à côte, nous avons pleuré en silence pendant de longues minutes, nous tenant serrés l’un contre l’autre. J’étais ému de le voir lui aussi touché de la sorte. «Tu sais Chris, Ali il ne voulait pas venir, parce que Ali il a trop mal…»

En bon et fier garçon, il essayait de contenir ses larmes, se cachant le visage au creux du coude, incapable de parler. Moi aussi j’ai eu besoin de plusieurs minutes pour émettre une phrase qui faisait du sens, la bouche déformée par les sanglots, la gorge nouée par l’émotion. J’étais très touché d’avoir ce si fort et fier garçon à mes côtés, qui est venu sans transport, sans un sous, pour me dire au revoir. Je tenais absolument à le voir pour le remercier de tout ce qu’il a fait pour nous, de sa disponibilité incroyable, de sa générosité sur ses connaissances, de son honnêteté, de sa protection.

«Avec ALI, même une mouche ne te touche pas!» m’a-t-il dit le premier jour, Et c’est vrai!

J’avais réussi à l’introduire auprès du groupe, à le faire adopter par le responsable des finances, le gars qui faisait les dépenses, pour qu’il l’utilise dans tous ses achats. Ainsi Ali faisait un petit revenu de temps à autre lorsqu’un magasin était reconnaissant de ses services. Le mec des finances a été bon avec lui, et je lui en suis reconnaissant aussi. Ali nous a toujours servi sans rechercher son profit personnel et immédiat. Il m’a dit le premier jour «l’argent passe, l’amitié reste». Je lui ai rappelé qu’il avait fait le bon choix.

Même si tous les membres de l’équipe n’ont pas la même satisfaction à son égard, je suis très fier de ce qu’il a fait pour nous. J’ai amassé de l’argent auprès de tous les instructeurs qui le voulaient bien, et nous avons pu lui offrir un petit cadeau en guise de remerciement. Il s’agissait, d’un kit de haut-parleurs de qualité pour sa chambre, ce qui lui a fait vraiment plaisir.

Je me suis inspiré de mon moment précédent avec Tafsir pour réussir à transformer notre dernière rencontre plutôt larmoyante en positif. Je lui ai dit combien il était important pour moi, et que nous devions tous deux tirer de la force et du courage de notre rencontre pour le mettre au service du Grand Manitou. Nous ne devons pas être triste de notre séparation, mais reconnaissant à l’Univers de nous être connu. «Inspire-toi de notre rencontre. Ce n’est que le début. Quand t’as un doute, pense à ton Allah, à moi, à nos moments.»

Je lui ai offert quelques bricoles, des bouteilles d’eau, une pièce de 500 CFA pour qu’il puisse retourner chez lui, et j’ai forcé l’Adieu, trop bouleversé pour le garder avec moi. Je retenais les sanglots qui montaient en moi.

Incroyable impression de déchirure dans ma poitrine. Nous nous sommes serrés dans nos bras, il a rentré sa tête dans mon cou littéralement, je lui ai tenu la nuque, il a pleuré. On s’est secoué, et il est sorti, seul, il le fallait. J’étais bouleversé. Et cela n’était pas fini…

Je ne pouvais faire d’adieux dans le hall, trop émotionnel que je suis. Et j’attendais encore mon meilleur ami de la place, LE mec avec qui j’avais passé des heures et des heures et des heures à discuter spiritualité, amour et Dieu autour de la piscine, chaque jour depuis un mois. Ismaël.

Ismaël

Après le départ d’Ali, j’ai laissé passer une dizaine de minutes pour reprendre mes sens (encore), et suis descendu voir si la commande de bouffe était arrivée. Il était 20h. Oui la bouffe est là, je ramasse, et décide de passer au bar de l’hôtel pour saluer les filles une dernière fois. Je prends deux minutes avec elles, et le prince apparaît.

Toujours au bon moment. Avec Isma c’était ça, dès qu’on voulait se voir, on se trouvait dans des endroits improbables et en tout temps, pour un bonheur partagé.

Je ne l’avais encore jamais vu si chic, habillé en habit traditionnel, en beau boubou. Il était magnifique. On se salue rapidement, mais pas vraiment, il fait du charme aux filles comme toujours, on rit un peu, et on se dirige vers ma chambre. Je me sens comme dans un tunnel, incapable de regarder quiconque, focus en avant, m’efforçant juste de me contenir jusqu’à ma chambre.

On y est entré, et là je ne sais plus. J’ai versé des larmes, mais en même temps, Isma m’a donné beaucoup de force, de courage, comme toujours. En fait on a passé là le plus beau moment jusqu’à date. Très proches, il me dit son jumeau et souvent je le dirais bien, nous sommes magnifiquement complémentaires.

On s’est serrés pour ne plus se lâcher. C’est vraiment intense comme moment, nous sommes tous deux bouleversés mais solides. En fait je n’ai jamais vécu d’expérience du genre avec un ami. «Tu sais Chris, Isma il ne voulait pas venir hein!? Il a trop mal en lui de savoir que tu ne seras plus avec lui…» Sans avoir de relation d’amants, nos âmes sont connectées intimement.

« On est ensemble Chris, tu es dans moi, je suis dans toi, on se lâche pas » Putain que ça vient me chercher.

J’ai trouvé un ami qui s’est avéré un guide fantastique sur le thème religieux et son application dans la vie. Un ami qui possède l’art de faire sentir la parole de Dieu au cœur de la conversation, quelqu’un de très sensible, et connaissant une bonne base conceptuelle «africaine», gorgée de mystère et d’Islam. J’ai été attiré à lui par sa simplicité naturelle, mais en plus il était LA bonne personne pour m’instruire sur la vie sénégalaise.

Même au dernier soir de notre rencontre, nous étions intarissables. Nous aurions pu parler toute la nuit, assis là sur le lit, nous tenants par les épaules, par les yeux. «Tu sais Chris, j’ai rien à te donner, mais je veux t’offrir ça» Et il me donne le bracelet qu’il porte toujours au poignet. «Ce bracelet Chris attire le mal que les gens diraient sur toi. Si les gens parlent autour de toi, au lieu de t’affecter, les mauvais mots iront sur le bracelet. Quand ça ne va pas bien il devient tout noir, et quand ça ira mieux, il redeviendra blanc. Ça va te protéger Chris».

Je déguste chaque secondes. Nous rions, et vraiment, on se donne de la force mutuellement. Isma me rassure, me fait du bien, me donne confiance en Dieu, en la vie, en l’avenir. Lorsque vient le temps des adieux, je lui explique que je ne pourrai le raccompagner, on se dit salut ici, dans la chambre, comme des grands. On se sert une dernière fois, je l’embrasse dans le cou, lui plonge sa tête dans mon épaule, il sort en me laissant à mes bagages. Mes yeux pleurent, mais mon cœur est léger, en paix. J’ai dit salut comme il se doit à toutes mes rencontres de voyage.

Je suis maintenant prêt à quitter cet endroit qui aura été pour moi bien plus qu’un simple hôtel.

Je ferme définitivement mes valises, et m’apprête à descendre dans le hall pour joindre mes compagnons de travail. L’autobus qui nous emmène vers l’aéroport arrive à 23h. Il est 22h15. La nuit est déjà avancée. Il me reste une personne à saluer : Mamadou, mon chauffeur colleux… Nous nous sommes un peu évité aujourd’hui, je voulais pouvoir lui réserver du temps à lui.

Mamadou:

📷

J’effectue un premier voyage de bagage dans le hall. J’ai le cœur bouleversé, mais en paix, vraiment. Je me sens beaucoup plus solide, et prêt à quitter en bon état cette chambre. Isma m’a fait du bien. Alhamdoulila! Merci Seigneur!

Je porte mon immense sac à dos, ainsi que ma valise-trop-pleine-qui-a-encore-des-taches-de-sang-dessus (vous vous souvenez, quand je me suis coupé le doigt en quittant Ottawa). Par chance je suis seul dans l’ascenceur-qui-ne-prend-que-4-personnes-ou-MAX-300-KG. Déjà moi et tout ça, c’est pas mal. L’effort physique a de bon qu’il force mon esprit à se concentrer sur mon véhicule de déplacement, soit mon corps. Toute ma conscience et mon âme avait été largement sollicitée au cours de la journée, je devais maintenant redescendre dans mon corps pour achever ma mission.

Je profite donc des quatre étages de descente en ascenseur jusqu’au hall pour me connecter à l’Univers, et reprendre de l’énergie par la conscience de toute cette expérience vécue avec intensité! Wow! Putain ce que c’était intense !

Les portes s’ouvrent. Devant moi le hall d’entrée de l’hôtel. Deux lignes de bagages occupent un très large espace du hall, je suis le dernier arrivé. Plusieurs instructeurs discutent, un ou deux ont l’air totalement abattus. Avec un sourire factice et forcé je salue le groupe, dépose mes bagages. Mon patron immédiat me fixe très intensément, sans me quitter des yeux, comme s’il voulait me faire sentir mal, ou coupable, ou me dire quelque chose. «Hey Raven! How are you doing?» Il continue de me fixer sans répondre. Je ne me sens pas très bien tout d’un coup, me demandant s’il ne va pas me piquer à nouveau une crisette d’alcoolique comme hier soir « Not that bad i hope» que je lui lance. « I just hate the plane, every flight is a nightmare». Ha oui ! J’avais oublié ! Pour un gars de 6’2’’, 260 Lb, TOUS les sièges d’avion sont trop petits. Sauf qu’il n’y avait pas que cela. Il faisait la gueule, mais j’ai décidé de ne pas me laisser affecter. Ce n’était pas le moment.

Je m’informe ou est mon ami Mamadou. Dehors qu’on me dit. Good. En fait non il n’est pas là. Je remonte à ma chambre pour ramasser mon dernier sac et fermer la place. Ça va mieux maintenant, vraiment. En commandant l’ascenseur, les portes s’ouvrent sur lui. On se donne rendez-vous en bas dans cinq minutes. Good pour de vrai cette fois.

Je le retrouve sur le banc en face de l’hôtel. C’est bon ! que je me dis. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, ça va être ok. Mais non, ce ne fut pas ok. Les larmes se sont remises à couler, sauf que je me sentais plus fort. En fait je décide de ne pas penser aux larmes, mais plutôt de me tourner entièrement vers cet ami. Nous sommes assis collé, les jambes se touchent. Je ressens beaucoup d’affection de Mamadou, et il est très démonstratif. Il est le plus toucheux et colleux des chauffeurs. 26 ans, massif, belle gueule de vedette, porte toujours des lunettes à la Hollywood et des montres et des bracelets. Il est unique dans son style. Et il fait de gros efforts pour parler en français. Gentil, serviable et rieur, je l’aime beaucoup.

«Je t’aime toi» que je lui dis «Ouais! Moi aussi je t’aime toi» me répond t-il avec un coup de tête comme un chat. «Ça me brûle l’intérieur Chris, je sais pas comment, mes poumons veulent sortir de moi, j’ai mal au ventre» continue-t-il avec un geste de libération vers le ciel.

« Tu sais j’ai perdu un ami à la guerre en Casamance (région du sud) et ça me brûlait comme ça. J’ai mal. » Des larmes coulent de ses joues. « En tout cas, j’ai jamais rencontré un blanc comme toi – tu es un cœur pur toi et je veux pas te perdre…» me dit-il en me fixant de ses yeux noirs et intenses en ce moment.

Incroyable de voir l’émotion de ces hommes qui ne savent l’exprimer. Les sénégalais n’expriment pas leur états d’être comme nous. J’aimerais libérer mon ami de cette pression, mais je trouve fascinant de le voir chercher les mots pour dire comment il se sent, même si ça brûle.

Nous n’avons pas beaucoup parlé, mais plutôt savouré le temps ensemble. Je le tenais par les épaules, on se collait la tête, sans gêne, sans pudeur. La femme instructeur du groupe, Élisa qui aimait aussi beaucoup Mamadou est venue nous retrouver. Nous étions assis les trois, collés, pleurant en silence, nous serrant ensemble comme des moineaux. Les autres nous laissant à notre moment intime. Savoureux.

Mamadou-le-colleux a été la dernière personne que j’ai saluée formellement. Le bus est arrivé vers 23h, et il voulait nous accompagner, mais je lui ai demandé de ne pas venir à l’aéroport, trop difficile. Les instructeurs ont embarqués. Personne ne parlait dans le bus, l’ambiance était lourde. Triste. Et je crois que même si les autres ne réagissaient pas aussi fort que moi, tout le monde avait un petit pincement au cœur. Quant à moi j’étais soulagé de sortir de là, j’avais pleuré pendant 10h de temps en ligne, j’étais épuisé, totalement ravagé de l’intérieur, et bouleversé.

À l’Aéroport de Dakar

Arrivée à l’aéroport, le coquin de Mamadou nous a suivi, il est encore là avec un de ses amis d’armée. « je veux pas te laisser aller toi » qu’il me lance avec les yeux dans l’eau. Merde, j’ai pas besoin de ça en plus, je suis déjà assez fragile ! « Moi aussi je t’aime beaucoup Mamadou, mais c’est comme ça, je dois y aller, on se reverra, c’est promis ». On se serre dans nos bras une dernière fois et go.

Nous entrons dans l’aéroport. Nous enregistrons nos bagages de soute et nous enlignons pour le passage des douanes. Méga line up infini, chaos et désorganisation. This is Africa. Nous attendons depuis une quinzaine de minutes dans la file immobile lorsqu’un homme nous approche « Hé les amis canadiens, venez pas ici, nous pouvons vous aider » Tiens ?! Comment sait-il que nous sommes canadiens celui-là? Bah ! En ce moment ce n’est pas trop notre problème principal. Nous voulons surtout ne pas passer trois heures dans ce line-up.

Tout le groupe se consulte rapidement du regard, et d’un commun accord, tout le monde sort de la ligne, très fier d’être traité dignement, selon «notre rang» social, soit comme travailleurs pour le gouvernement et les Forces Armées du Sénégal quand même !! C’est donc tout joyeux et un peu baveux que nous passons devant au moins 500 personnes qui attendaient dans la ligne immobile. Voilà donc les douze canadiens avec leurs sacs de transport personnels, petits sacs à dos et boîtes de cadeaux qui retrouvent un peu de leur bonne humeur et se rendent hardiment au tout devant de la ligne en se disant qu’ils viennent de se sauver une loooongue attente. Cela était sans compter sur le facteur «THIS IS AFRICA MY FRIEND!»

Je suis le dernier du groupe et ferme la marche. Je suis plus lent car je ne veux pas partir, je voudrais m’attarder ici éternellement. Autour de moi il y a des gens de toutes les couleurs. Des passagers français, italiens, russes, chinois, coréens, et africains bien entendu. Et tous les employés de l’aéroport ont l’air exténués, la plupart n’ont pas l’air heureux, très peu sourient. C’est le chaos. Je rejoins mon groupe qui est déjà en discussion en avant. Ils sont tous arrêtés là où l’on devrait passer directement au contrôle des passeports, qui n’est qu’à 4 mètre derrière le ruban. Deux hommes en contrôlent l’accès. J’entends mon grand patron qui parle très fort. Il cri presque… mais qu’est-ce qui se passe ? J’entends maintenant deux, trois voix qui parlent très fort, je m’approche et en cet instant, le patron en question passe devant moi en maugréant et retourne d’où l’on arrive d’un pas furieux, suivit par tout le groupe. Non mais ?? Qu’est-ce qui vient de se passer ? Nous étions sensé passer devant tout le monde ?

«Pardon Major, que se passe-t-il?» que je lui demande en le rattrapant au pas de course. « Ces espèces de salauds veulent un pot de vin pour nous laisser passer !! ILS VEULENT 10 000 FRANCS PAR PERSONNE !! »

QUOI ? COMMENT ? COMBIEN ??

« Je refuse qu’on paie ça, on retourne dans la file »

Ben merde alors ! C’est l’équivalent de 20$ ça ! Par personne ! Ça leur faisait un pot de vin de 12 X 10 000 = 120 000 F = +- 240$ CAN. Pour vous mettre en perspective, un salaire moyen est de 100 000 par mois, un gros salaire 300 000. Là ils voulaient ça en 5 minutes. Wow ! Bande de crosseurs ! Tout le monde est en beau fusil, vraiment, vraiment fâchés d’avoir perdu 10 minutes sur ça et de nous faire traiter de la sorte, en plus du fait de nous faire perdre nos places dans la file. Tout le monde est fatigué, moins patient.

Étonnement, cela ne m’affecte pas du tout. En fait, j’en prends mon parti, j’aime ça les défis (souvenez-vous, mon embarquement du premier jour…). Je passe quelques minutes dans la file à nouveau avec les collègues, mais n’accepte pas la situation. Je me dis que cela ne peut juste pas être aussi absurde et rester ainsi. « Major, je vais aller faire un tour » « Je vous interdis de retourner voir ces gens-là sergent! » « Pas de problème, je vais juste aller voir ce que je peux faire… » et je sors de la ligne à nouveau sans lui donner vraiment la chance de briser mon élan.

Cela me fait du bien, un truc concret sur lequel me concentrer. J’ai besoin de me changer un peu les idées justement, j’ai besoin d’une mission de soldat, ou je peux être efficace et résoudre un problème sans émotions, voici ma chance. C’est qu’ils ne sont pas habitués à résoudre des problèmes ces officiers ! Ce sont les Sergents qui règlent les petits détails d’habitude ! Et ce sont les détails qui font le succès des missions. Quant à moi, après avoir pleuré toute la journée, j’ai besoin de confrontation, je suis ultra à vif, prêt à tirer sur n’importe qui. Je revêts mon armure émotionnelle (mais où était-elle cette conne aujourd’hui??) et me lance à nouveau dans le chaos.

Je marche au travers des centaines sinon des milliers de passagers qui errent dans l’aérogare. Je regarde les yeux, la peur, le soulagement. Je lis les visages, m’imprègne de l’atmosphère, me détend, fait UN avec mon environnement… Je deviens Zen et respire profondément. Haaaaaaaa enfin ! Je ressens une force qui monte en moi, une confiance. Je souris. Je Suis. Qu’est-ce que ça fait du bien !

Je me déplace doucement, naviguant au pif, suivant mon instinct. Et je le vois. Il est grand, baraqué, porte un veston-de-chef-de-sécurité et tient un radio dans sa main. C’est visiblement un mec de sécurité, probablement un superviseur. Je m’approche et le regarde droit dans les yeux avec un beau sourire « Asalam Aleikum » « Aleikum Salam » « Comment allez-vous ? Nangadef ? » J’utilise la petite formule de salutation d’usage ici, ça fait toujours sourire et cela détend toujours l’atmosphère.

« Haaaa mais c’est que vous êtes Sénégalais vous !? » me lance le baraqué en riant. Excellent, je le tenais !

« Je me présente, mon nom est Christophe et je travaille pour le gouvernement du Sénégal » « Haaaa mais c’est très impressionnant ça ! Que faites-vous exactement ? » « Je travaille comme contractant pour les Forces Armées du Sénégal et j’aimerais vous entretenir d’une petite situation… » « Mais bien sûr, dites-moi de quoi s’agit-il? » Gooood, j’étais presque certain que je l’aurais maintenant. Bon, je n’étais pas vraiment un sous-contractant de l’armée sénégalaise, mais il fallait bien savoir se présenter pour influencer un peu non ? Je suis quand même ici justement pour enseigner la liaison civile, la négociation et les relations humaines après tout. C’est ce que nous venions d’enseigner durant un mois ! Alors pourquoi ne pas utiliser mes techniques d’influence ?

« Je suis avec quelques collègues de travail là-bas, dis-je en pointant le bout de la file, et nous sommes tous des agents canadiens au service du gouvernement sénégalais, en mission officielle avec nos passeports diplomatiques » Cela mettait du poids dans mon argumentaire.

« et malheureusement, il semblerait que certains employés de l’aéroport ne comprenne pas l’importance de notre stature ici…» Mouais, j’en mettais pas mal, mais je m’amusais surtout.

« L’un de vos employés est venu nous chercher derrière la file pour nous faire passer devant, et une fois rendu là, il a exigé un pot de vin. Nous sommes des agents du gouvernement, nous n’avons pas à payer quoi que ce soit, cela nous insulte beaucoup… et nous sommes très déçu de votre réputation du pays de l’accueil en terre d’Afrique » Ouf ! C’était un coup bas sous la ceinture ça, je l’attaquais directement dans sa fierté nationale en salissant la réputation de son pays ! Je voulais justement l’ébranler, le faire réagir.

« Mais non – mais non !! » Me répond-il un peu embarrassé. « Ils ne vous ont pas demandé un pot de vin, mais simplement un petit cadeau d’ami vous savez? » Ah ben Tab…!! L’Osti de pourri. Il ne valait pas mieux que les autres, et si ça se trouve, il s’en mettait plein les poches lui aussi ! « Si moi je vous aide, est-ce que vous allez me donner un cadeau ?» NON MAIS JE RÊVE TU ??

Je change de ton immédiatement, pis fuck-off la négociation « Écoutez-moi bien vous-là ! Je viens de vous dire que nous refusons de payer pour quoi que ce soit, NOUS SOMMES DES AGENTS DU GOURVERNEMENT !! C’EST HORS DE QUESTION DE PAYER ET VOUS ALLEZ NOUS FAIRE PASSER DERRIÈRE VOS LIGNES SANS UN SOUS !! » Le mec reste bête, très mal à l’aise.

« Bon, ou sont-ils vos collègues ? » « Je vous y amène, mais je vous le dis-là, que ce soit très clair, nous ne payerons pas ». Le mec se renfrogne, il se ferme et se redresse à mes côtés. Je suis moi-même très ferme, et me sens fort et puissant, mais ce n’est rien à côté de ce black de 250 lb qui fait une bonne tête de plus que moi, large comme un quart-arrière de football. Il me regarde intensément, je soutiens son regard. « Est-ce que je peux compter sur vous ? Montrez-moi que vous êtes un gentleman »

Il me fait signe du bras « Montrez-moi vos amis et je vais voir ce que je peux faire » « Gratuit hein ? » « Ouais ouais » et il continue en maugréant en wolof. Il devait me traiter de sale pute de bitch et de toutes sortes de noms pas très sexys, mais je m’en foutais. Je le conduits au groupe d’instructeurs qui n’avait pas avancé de vingt pieds.

« Ce sont eux ? » me demande-t-il d’un ton sec et autoritaire. – En effet. « Entrez dans la ligne et attendez-moi, je vais voir ce que je peux faire » «ok, je compte sur vous». Le Major, mon grand patron, de même que tous les autres me regardent d’un air interrogateur. J’explique l’échange que je viens d’avoir, et l’anecdote du «petit cadeau» en riant. Moi ça me fait rire en tout cas. Mon major est exaspéré, et les autres découragés. C’est quand même dommage. On venait de passer un super beau mois sans anicroches, et là, au dernier jour, à la dernière heure, on voyait les vraies couleurs de l’Afrique. Mais pouvait-on leur en vouloir ? Ils étaient simplement comme tous les humains, et profitaient salement de leurs positions d’autorité et de la faiblesse des gens pour leur extorquer leurs derniers centimes avant que ces derniers ne quittent le pays. Imaginons un peu, s’il passe 5000 passagers par jour à l’aéroport, admettons qu’ils n’attrapaient que 1% de cela, c’était quand même 50 personnes, à 10 000 francs chaque, cela faisait 500 000 francs, trois mois de salaire en un jour. Pas mal. Même pour nous ce serait pas mal, l’équivalent de 1000$ PAR JOUR. Corruption vous dites ? Et cela, ce n’est que de petits douaniers dans un aéroport. Pensez aux ministres sénégalais qui deviennent millionnaires ou milliardaires en un an à peine. Inacceptable. Mais c’est comme ça ici. Fais avec ou dégage.

Après une dizaine de minutes, nous avons avancé de cinq pieds peut-être… et je vois mon grand baraqué réapparaitre. Je ne croyais pas vraiment qu’il reviendrait. Tout le monde est suspicieux, personne ne lui fait confiance.

« VOUS !» dit-il d’un ton très autoritaire en nous pointant avec l’antenne de son walkie-talkie alors qu’il est encore à bonne distance « Vous ! Sortez de la ligne et mettez-vous en rang là ! » My god, il se prend au sérieux le monsieur ! Il voulait absolument que TOUT le monde voit que c’est lui le boss, surtout les passagers autour. Moi je sors de la file sans hésitation, « vous m’avez arrangé ça? » il ne répond pas « Mettez-vous en rang ici » il continue de pointer une ligne imaginaire au sol. Je regarde derrière moi, seuls sept instructeurs sur les douze acceptent de suivre. « Ce n’est pas vrai que je retourne dans cette merde avec ces trou-de-culs – je reste ici et j’attends » lance Raven en anglais, de sorte que le sénégalais ne comprends pas. Le groupe des 1000 livres décide de rester là. Ok, c’est votre choix. Nous on y va.

« Suivez-moi » lance le molosse en commençant à marcher. Il n’est vraiment pas content le monsieur, car il vient de perdre la face devant nous, et peut-être même devant ses collègues. Il essaie de garder une dignité de merde en se donnant l’air important, mais pour nous c’est raté. Sauf que comme prévu, il nous conduit directement devant toute la ligne d’attente, à trois mètres de là où nous étions lors de la première tentative, il pointe un ruban gardé par une femme militaire armé d’une mitraillette, elle lève le ruban et nous fait passer sans un mot. Yessss ! J’ai réussi ma mission ! Je suis pas mal fier de moi. Ce n’était rien en fait, mais c’est tout en même temps. Les autres instructeurs aussi sont contents, ils sourient, je suis content.

Nous présentons nos passeports, passons la fouille comme dans tous les aéroports et nous dirigeons vers la zone d’attente, les terminaux d’embarquement. Enfin, on peut s’asseoir, relaxer un peu et manger avant l’avion. Il est minuit trente passé. This is Africa.

Il est 2h de la nuit, notre embarquement commence et les retardataires ne sont toujours pas là. Ils sont toujours dans la ligne, de l’autre côté des douanes. Au deuxième appel, toujours pas de nouvelles de nos collègues. Ceux qui étaient présents montent à bord du premier bus nous conduisant aux avions à travers le tarmac. On monte dans l’avion qui va nous mener vers le continent américain, on prend place… Et je suis assis depuis au moins 5 minutes lorsque je vois Raven qui apparait tout rouge dans l’embrasure d’une porte. Il ne sourit pas. Il a l’air exténué. Mauvais moment pour parler. Mais bon, au moins ils sont là. Dommage pour eux. Nous on a pu relaxer une bonne heure avant le stress de l’embarquement, eux avaient attendus debout tout ce temps, vite vite vite go go go sur la finale. Hep ! C’est comme ça ! Quant à moi, je n’en ai plus rien à foutre. Je me prépare pour le très long vol de nuit qui décollera dans quelques minutes. Il est 2h15.

La longue nuit

Normalement, le soleil se lève à 7h sur Dakar. À cette heure je suis toujours dans l’avion qui nous ramène chez nous, et à 9h50 (heure de Dakar), nous volons toujours dans la nuit noire. Je vois les étoiles. À 10h02, je vois enfin les premières lueurs du Soleil qui se pointent à l’horizon dans mon hublot de droite, à l’est. Je suis très confus, et ne sais plus vraiment qu’elle heure réelle il est pour moi. Avant que le mouvement de la terre ne nous rattrape pour nous baigner de lumière, nous sommes restés plongés dans une nuit noire de plus de 14h (l’équivalent de 20h à 10h – h de Dakar). Le fait de nous diriger vers l’ouest nous éloignait sans cesse de la ligne d’apparition du soleil, mais même en volant à 960km/h, l’avion n’a pu distancer la vitesse de rotation de la terre. Nous rattrapons 5h de décalage horaire lors de notre retour en Amérique. C’était la longue nuit.

Il reste environ une heure avant notre atterrissage maintenant. L’avion a amorcé sa descente vers le continent américain.

En atterrissant à 7h du matin à Washington H Locale, il était midi pour nous, h de Dakar. Un vol de dix heures. C’est long. Au moins de nuit, il y a suspension du temps. Comme on ne se réfère pas à une luminosité pour évaluer l’avancement du temps de la journée, cela paraît moins long. La nuit, le temps n’est pas le même. Et tant qu’à distordre la notion du temps et être coincé assis pendant 10 heures, plus longtemps qu’une journée de travail, autant ne pas t’en rendre compte.

Bienvenue en Amérique

Encore une fois, nous passons par l’aéroport de Washington, mais cette fois-ci nous n’avons que deux heures de transit au lieu de dix heures comme lors de l’aller. J’en profite pour me reposer, et écrire au salon des militaires, comme la première fois.

Un petit avion régional nous conduit à Ottawa, d’où nous attend un bus qui nous conduit à Kingston. C’est infini, genre de voyage qui dure 27 heures, épuisant. Assis dans le bus, je souris, mais ne pense qu’à mes amis, qu’au soleil de Dakar. Les larmes coulent sur mes joues, en silence. Je perds mon regard dans les champs enneigés, il fait froid, gris, morne. Journée triste, rien de joyeux pour nous accueillir. Je n’ai pas envie de parler.

Nous arrivons à Kingston, tous les autres ont une femme ou quelqu’un qui vient les chercher. Pas moi, je suis seul. Elisa m’invite à souper et à coucher chez elle. Oui, cela me va, je n’ai pas du tout envie de prendre la route pour aller… pour aller où en fait ? Pas chez moi en tout cas ! Je suis désorienté, je me sens mal, je ne veux pas me retrouver seul, pas tout de suite. J’ai la tête qui tourne.

Je soupe chez Elisa, très belle et douce transition de retour à la vie. Une de ses amies est avec nous, cela nous fait du bien, on boit du vin, on rit, on se change les idées. Ça me fais du bien. On ne se couche pas trop tard, complètement en décalage.

Au levé, gros déjeuner canadien avec BACON !! Ça, ça fait du bien au moral ! Je rembarque mes trucs, et me décolle vers midi, je me sens mieux.

Retour à la vie

De retour au Québec, je ne me suis même pas rendu à mon appart à Montréal, totalement incapable de replonger dans ma vie. Je me suis enfermé dans mon chalet des Laurentides pendant sept jours, j’ai pleuré pendant deux ou trois jours, et j’ai écrit j’ai écrit j’ai écrit pour me libérer. Puis j’ai repris le boulot deux semaines avec l’armée, mais cela n’allait pas du tout. J’étais absolument incapable de reprendre ma vie ici, mon cœur et mon âme étant restés accrochés là-bas.

J’ai donc fait la seule chose qui me semblait naturelle pour me recomposer : je suis reparti au Sénégal pour une semaine, afin de régler mes choses, et pouvoir reprendre ma vie en main. Il me fallait récupérer ce que j’y avais laissé volontairement ou non.

Et ça, c’est une toute autre histoire !

Chris

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